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samedi 3 janvier 2015

Apocryphe


Pécheresse, femme adultère. Prostituée. Voilà ce qu'ils ont fait croire. Pas adultère. Adultération. J'étais sa compagne, sa disciple, épouse aimante, femme aimée. Nous voulions nous libérer des mensonges mercantiles qui nous asservissaient. Nous dénoncions leurs discours fallacieux, rejetions leur toute-puissance obscène, leur morale inconvenante. Chasser du temple les prévaricateurs, les spéculateurs. Nous n'étions pas très nombreux. Plus pour longtemps, pensions-nous. Bientôt…
Je vous maudis renégats, parjures!
Sa compagne, son apôtre. Aimante. Aimée. Pas une prostituée repentie. Sa complice, sa fidèle. Son amante. Toujours à ses côtés. Meurtrie, mais consentante, puisqu'il le fallait, puisqu'il le voulait, lorsqu'il lui demanda, à lui son meilleur ami, ce funeste baiser. Marchand dans ses pas quand ils le condamnèrent. L'accompagnant jusque dans sa souffrance exaspérée.
Espérant une ultime étreinte. Noli me tangere. Je ne t'ai pas retenu.

Sur mon lit, au long de la nuit, je cherche celui que j'aime. Je le cherche mais ne le rencontre pas. Il faut que je me lève et que je fasse le tour de la ville; dans les rues et les places que je cherche celui que j'aime. Je le cherche mais ne le rencontre pas. 

Tu m'avais délivrée des démons qui me tourmentaient. Égarée, je me suis peut-être sans doute abandonnée à nouveau à eux. N'attendez pas que je me repentisse, vous qui avez fait de lui –lui, mon glaive, ma flamme ardente–, vous qui avez fait de lui le fils de.
J'ai beaucoup aimé. Me pardonneras-tu toi que j'ai tant de fois crucifié sur mon corps impie?
Je te cherche mais ne te rencontre pas.
 Photo: YLD, sculpture J.-J. Lapoirie

samedi 14 novembre 2009

Jugement dernier


Pardonnez-moi, mon père, parce que j'ai péché… Elle prononce la formule presque mécaniquement chaque samedi quand elle se confesse en vue de la messe dominicale. Elle avoue ses fautes –vénielles au demeurant, qu'elle n'a bien souvent commises qu'en imagination. En invente parfois pour le plaisir de se retrouver dans le noir du confessionnal. Véronique essuyant le visage du Christ, Madeleine séchant avec sa chevelure les pieds de Jésus. L'homme de Dieu lui remet ses péchés et lui signifie sa pénitence –un Notre père, un Je vous salue Marie–, qu'elle accomplit avec componction. Ce samedi-là, agenouillée devant l'autel, elle se met à dire ses prières coutumières, s'interrompt. Le regard rivé sur le tabernacle, elle articule: Je crois en un seul Dieu, le Père tout puissant, créateur du ciel et de la terre, de l’univers visible et invisible… La suite lui échappe. Elle fait une nouvelle tentative, exhumant les mots un à un. Elle reprend du début. Les phrases coulent avec plus de facilité, seules quelques hésitations en freinent ici ou là le flot. Elle persiste, recommence encore et encore. Elle récite maintenant d'une voix régulière. Ses genoux endoloris la clouent au prie-dieu. La douleur lui brûle le dos, lui enflamme la nuque, prend possession de son corps. Crucifié pour nous […], Il souffrit sa passion. Elle ne cédera pas. IL ne l'abandonnera pas. Elle psalmodie d'une voix blanche: Il reviendra dans la gloire/Lumière, né de la lumière/Il a pris chair […] s’est fait homme. Elle s'absorbe en un vibrant lamento, communie en une fervente mélopée, se consume en une ardente complainte, ravie en extase.
Une main se pose fermement sur son épaule.

-Cela suffit, ce n'est pas ce que le Seigneur te demande, tonne la voix de l'Eglise.
Ses yeux s'emplissent de ténèbres.
Alors Eve fut chassée du paradis.
Photo YLD