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mardi 2 janvier 2018

Dérobade



Elle est jolie Audrey. Des yeux noisette si lumineux quand elle rit, virant au bronze dès qu'elle est chagrinée ou fâchée. Romanesque, sans fausse pudeur. Ce soir, vous prenez plaisir à la regarder, probablement parce qu'elle s'éloigne de vous, ayant renoncé à vivre avec une ombre. Pas tout à fait. Vos sentez qu'elle n'a pas encore abdiqué. Elle fait mine de vous délaisser pour mieux vous adjurer de la retenir. En vain. Absent, fantomatique, en pointillés, vous a-t-elle reproché. Juste en disponibilité, avez-vous rétorqué. La vie vous effleure. Vous accueillez ce qui advient et ignorez le reste. Vous dédaignez ce qui ne s’offre pas à vous. Vous vous arrogez le droit à l'indifférence, vous octroyez la jouissance de l'indolence, le bonheur de la paresse sentimentale, de l'inertie affective. Ne rien faire, ne rien vouloir. Recevoir, savourer. Et oublier.
Oui, elle est jolie Audrey, pétulante et malicieuse. Vous n'en êtes plus ému. Vous le constatez, négligemment.Vous l'aviez fantasmée Hepburn. Vous vous êtes attardé, vous hasardant quelque temps dans son quotidien. Il n’y avait tout simplement, trop banalement, qu’Audrey. Rompre, vous pourriez en prendre l’initiative si vous ne craigniez de vous ennuyer ferme. Expliquer, argumenter, justifier, ça complique les choses inutilement. C’est fini, voilà tout. Vous attendez, impassible, qu’Audrey ait usé ses dernières illusions. Elle abandonnera, de guerre lasse. L’expression vous plaît assez…
Et vous songez déjà à Scarlett.
Photo: YLD




dimanche 13 août 2017

De part et d'autre

Il va venir. Il l'a promis, je crois. Peut-être pas, mais il va venir. L'homme était assis à la terrasse du café. Je me suis installée à la table d'à côté et je l'ai observé un long moment, ostensiblement, jusqu'à ce qu'il pose son regard sur moi. Un regard bienveillant. Bienveillant, qui veut du bien à autrui. D'ordinaire, j'évite les amitiés. Quant à ce que l'on nomme stupidement l'amour… Que peuvent partager deux inconnus? Ce ne serait pourtant possible que dans les premiers instants. Après, tout s'embrouille, les jugements, les malentendus, les faux-semblants. De toute façon, je ne me soumets pas à ce sentimentalisme saugrenu, à ces piètres petits émois étriqués. Il faut une rencontre pure, authentique, une entente indéfectible avec un être clément et absolu. L'homme (je suis heureuse d'ignorer encore son prénom) a eu l'air étonné, puis s'est montré attentif. Il va venir. Nous boirons du tavel en écoutant les Nocturnes de Satie. Nous nous comprenons. Nous serons présents l'un à l'autre pleinement, totalement. Neuf heures, ce n'est pas si tard. Moi aussi j'aime la nuit, tout est plus fragile et plus intense. Un sursis à la vie. J'attends sans inquiétude. L'homme va venir.

Je ne sais pas comment on appelle ça, de la chance, un don du ciel? J'étais au café depuis deux ou trois heures. Il ne s'y passait pas grand-chose, du quotidien, du banal. J'allais m'en aller quand elle m'a accosté: «Sans nous connaître, nous nous reconnaissons». Intrigué, je l'avoue, je l'ai invitée à s'asseoir et, juste pour voir ce que ça donnerait, j'ai déclenché discrètement l'enregistreur vocal de mon iPhone. Elle était à la fois réservée et déterminée. J'avais l'impression qu'elle ne cherchait pas vraiment à engager la conversation, mais plutôt à affermir une connivence, une complicité établies de longue date, et lorsqu'elle s'en fut assurée, elle a écrit son adresse sur la note et est partie brusquement comme si elle s'enfuyait. Je me suis précipité au studio. J'avais l'idée, le truc qui manquait. L'enregistrement de l'inconnue viendra en off. Sa voix claire, qui semblait flotter sur le bruit de la rue, exprimera en contrepoint la passion gainée d'un idéal inflexible d'Annabelle Blanchard, le personnage principal de mon film.
Au montage, c'était raccord!

Onze heures, ce n'est pas trop tard. Je l'attends sans impatience, l'homme va venir.
Photo YLD

dimanche 17 juillet 2016

Le seum du rageux


Si t'es pas le boss t'es dead. Y a un type qu'a écrit une story là-dessus ça fait un laps de temps. Un âne over soft qui prend cher à cause d'un loup genre hard core (pour le cas où y aurait des freaks qu'ont pas fait de back-up au collège, ce type c'est un writer, pseudo: Lafontaine). Quand je repense à ce gros connard de nerd qui m'a pourri, j'avoue, son topic à Lafontaine, c'est strong.
J'élucide.
Jeudi matin, ma bécane tombe en rade. Down. Total black out. Mon DDI mort, le crash, la catastrophe tragique. Keep control, que je me dis, faut savoir réacter. Aller-retour express au magasin, j'installe le nouveau disque, je check la connectique, le Sata, la carte mère. A 15 heures, je suis OP. Come back sur le net. Je vais mater direct sur fantasy4U –je suis focus sur les jeux et les films–, un newsgroup où je suis abonné depuis quelques jours, et je rush illico dans le débat, OK un peu sur le mode flame mais le mec était pas full limpide, les trucs qui confusent moi ça me rend over méfiant. Alors, je riposte no limits. Et là, beat them all en 3D. Le modérateur m'étripe méchamment. J'ai appréhendé asap que c'était un méga coriace rapport à son pseudo de daube.
Lui: Merci de ne plus nous inonder de contributions inappropriées.
Moi, vénère, je lâche cash: So what, c'est quoi ton problème? Get a life.
Lui: Sur ce forum, il y a des règles à respecter. Nous excluons tous les utilisateurs qui polluent les espaces de discussion.
Un tas de bullshits qu'il débine et puis exit.
J'étais déformaté sévère. Une journée offline. Full alone. Le flip grave. Mais je vous ai trouvé, lucky me. Alors si je vous raconte ce trip d'enfer Bigone, Monsterman et vous tous les Sons of Death Asses, c'est pour que vous sachez que now je suis 100% aware, à fond les manettes avec vous pour leur en faire baver à ces saletés de modos. Fucking shit!!!!!!!



dimanche 19 juin 2016

Traître mot

Les mots, nous sommes de connivence, avais-je affirmé, présomptueuse (Sens dessus dessous). Cadavre exquis, chamboule-tout étymologique, tohu-bohu sémantique, me soufflaient-ils à l'oreille. Je m'y prêtais de bonne grâce. Après tout, qu'est-ce que je risquais, ce n'était qu'un jeu. Un jeu? ricanèrent-ils. Je leur souriais d'un air entendu, les laissais prendre leur aise. Ils m'entraînèrent dans leur badinage syntaxique, leur libertinage lexical. Je me livrais à leur dévergondage hyperbolique, à leur débauche synecdotique avec délectation. Insidieusement, ils squattaient l'aire de Broca. Ils s'incrustaient, réaménageaient le cortex à leur convenance, renversaient le vocabulaire, culbutaient la grammaire. J'étais leur prisonnière volontaire, leur otage consentante.
Et puis, plus qu'une voix discordante.
— De toute façon, tu n'as rien à dire.
— Peut-être, mais je tiens à ma liberté d'expression.
— Récrimination ou pure rhétorique?
— Je ne… oh,non! Mais vous…
— Aposiopèse.
Ils s'étaient bien joués de moi.
— Félons, judas, traîtres!
— Fade épitrochasme, raillèrent-ils.
Et voilà comment d'hypotypose en synchise et d'hendiadys en brachylogie, je suis devenue une aberration langagière, une extravagance linguistique.
Photo: YLD, Zoo Project, Montreuil

dimanche 24 avril 2016

Sens dessus dessous


Quinze jours en Lozère, seule dans la maison familiale. A ne rien faire. Je profite de la douceur printanière. Allongée sur la pelouse, je vagabonde, je contemple. Le ciel moucheté de nuages cotonneux. L'austère silhouette des pins. Les pépites de mica dans le mur de granit. Un papillon voltige, se pose sur un brin d'herbe. Grand ou petit apollon, sylvain azuré, Vanessa atalanta, Acherontia atropos? Papillon. Le générique lui convient tout aussi bien, dirait-on. Peut-être se satisferait-il de libellule, s’accommoderait-il même de voilette, tulle, satin ou soierie. L'arbitraire du signe. Le mariage de raison du signifiant et du signifié. Qui doivent en avoir marre depuis le temps.
[mardəpɥlətɑ̃]

Langogne-Paris 6 heures 45 de train.
–Bondametroldeslets. Ma-da-me, veuillez pré-sen-ter votre bil-let, reprend, suspicieux, le contrôleur.
D'un geste sec, je lui tends mon Intercités non échangeable-non remboursable.
J'ai l'impression d'avoir raté quelque chose. Je m'enquiers auprès de mon voisin «Chèwaleubouien?» L'homme me gratifie d'un sourire hésitant entre perplexité et consternation, puis se réfugiant sous son casque m'abandonne au brouhaha du wagon.
Je me sens un peu déphasée après mes deux semaines érémitiques. Ça va passer.
Ça ne passe pas.
Mes phrases s'embarrassent, s'enchevêtrent, se percutent, se brouillent. Cacophonie. Je remplis les blancs d'un silence que je voudrais éloquent.
Un peu inquiète, je consulte un ORL. Aucune déficience auditive. Un neurologue. Pas de surdité verbale.
Le sens m'échappe –s'échappe– de plus en plus souvent. Je comble son absence avec du probable, de l'aléatoire. Mon phrasé s'alanguit ou cavalcade. Les mots s'affranchissent, s'expriment à la volée, volages. Volapük. 
Je les laisse aller. Fantasques et triomphants.
Un psy, me suggère-t-on. Vous traduisez vos maux…
Mes mots! Mais, ma parole, nous sommes de connivence!
Photo: YLD, Keith Haring

samedi 5 mars 2016

Song against the death

 De la gare aux rives du fleuve, ce n'est qu'une marée humaine. Une foule bigarrée, costumée de bric et de broc. Perruques rouges, vertes, violettes. Quelques masques, mais surtout des visages peints. Faces blafardes au sourire sardonique ou charbonnées aux yeux exorbités. Gueules fracassées, cabossées, distordues. Depuis trois jours, le carnaval met la ville cul par-dessus tête. Les rues suintent la bière, la joie égrillarde, le plaisir prosaïque, l'urgence impérative du chaos libérateur. Le martèlement anarchique des tambours, les vibrations frénétiques des cuivres soulèvent une houle grondante, qui déferle en flots tumultueux sur la grand-place, où trône, suffisante et grotesque, Sa Majesté, que nargue le roi des fous.
«Jamais, tu m'entends, jamais!» Ç'avait été leur seule dispute. Timothée ne comprenait pas, ne supportait pas que Nicolas participe à ce truc de beaufs. Le carnaval était l'unique moment où les jumeaux s'ignoraient ostensiblement. Nicolas militait dans Le Chambardement, un mouvement engagé dans la régénérescence du carnaval, qui devait, selon ses membres –Nicolas et sa dizaine de copains–, retrouver son caractère subversif des origines. Timothée reprochait à son frère son aveuglement, sa naïveté. «Tu fais pitié avec ta subversion à la barbe à papa et à la Kro.»
Une semaine que Nicolas était dans le coma. Un accident de moto. Personne n'avait osé solliciter Timothée. C'est lui qui l'avait proposé. «Votre roi des fous à la con, ce sera moi.» Un deal passé avec Nicolas. «Je le fais, mais tu te sors de ce putain de coma, hein.» Ou bien un défi à la vie, un doigt d'honneur à la mort.
Carnaval se consume. Les flammèches expirent dans la nuit. Au pied du bûcher, Timothée pirouette, se contorsionne, bouffonne, grimace. Sur son bonnet à grelots, son casque, le volume à fond. Timothée surfe sur la déferlante du solo de batterie. Caisse claire tom médium tom basse grosse caisse syncope contretemps groove puissant féroce extrême.
Et ce fut tout.
Photo: YLD, Royal de Luxe

dimanche 8 novembre 2015

Cosmogonie domestique



C'est elle. Celle qu'il attend depuis toujours. Rousse aux yeux d'or. Réservée, douce, cultivée. Il représente son entreprise à cette réception donnée pour l'inauguration d'une nouvelle galerie. Elle accompagne un ami qui y expose. Il la reconduit, la laisse devant chez elle. Elle ne lui propose pas de prendre un dernier verre. Distinguée. Ils doivent se revoir dans quelques jours. Il veut avoir le temps de l'imaginer dans son univers quotidien. Un appartement de style contemporain, sobre, presque dépouillé. Camaïeu de gris, meubles design, estampes aux murs. Elégance et raffinement. Un intérieur lumineux, calme, luxueux, racé. Il la rappelle, l'invite à dîner. Elle hésite. Accepte. Il retient une table dans un restaurant très étoilé. Ambiance feutrée, décor épuré, cuisine minimaliste. Il se veut éloquent. Affirme, profère. Elle objecte que… Il l'interrompt d'un ton avantageux, disserte, professe «Dataréalisme[…] création de valeur potentielle[…] esprits étriqués, rétrogrades[…] esthétisme de la monétarisation[…] tellement évident[…]». Elle l'observe, silencieuse, sourit de temps à autre. Il la croit séduite. D'une assurance victorieuse, il s'impose jusque chez elle. Pénétrer dans son intimité, en prendre possession. Excité, impatient, il s'attarde quelques secondes sur le palier, puis s'introduit dans le saint des saints.
Monceau de coussins, débandade de poufs, fatras de livres, bibelots, vinyles. Orange, fuchsia, caramel. Reproductions de Francis Bacon, affiches d'Almodovar. Un effroyable capharnaüm. Un infâme pandémonium. 
L'univers chaotique d'avant l'intervention divine. La sienne. 
Photo: YLD

dimanche 12 avril 2015

6868, allô Houston


Ça va aller. Prêt. Cinq, quatre, trois, deux, un… Démarrer. Ctrl alt suppr. Login. Ouverture express. Je suis en orbite. Le voyant passe de l'orange au moutarde. Je prends les commandes. Balayage sémantique. Reformulation. Les premières opérations se déroulent plutôt bien. J'enclenche la vérification ortho-typo. Là, quelque chose cloche. La justif se distend. L'approche se fractionne. L'interlignage se dilate. Le gris se lézarde.
– Allô 6868, ici 6191. Je ne maîtrise plus le slot. Qu'est-ce qui se passe? C'est le margin? Le padding?
– Non, tout est normal.
– Le versioning n'est pas stable?
– Pas très. Mais c'est pas ça.
Je contrôle le balisage assisté. Reset. Rien.
–Allô 6868. Tout a buggé. Maintenant, il me faut vraiment la procédure. 6868? Allô 6868, répondez!
– On cherche une solution, mais t'es complètement anamorphosé.
– Bon alors, je fais quoi?
– Pas de panique, le problème c'est juste que tu as épuisé tous tes Ctrl Z.
– Et donc?
– Ben… tu risques de te désintégrer dans l'espace insécable.
– Déconnez pas les gars. Vous allez me tirer de là, hein!
–OK, OK, on tente un ultime workflow.
Photo: YLD, Sourire angélique, Li Chen

dimanche 22 février 2015

A peine

Une poupée de porcelaine abandonnée dans une vitrine, pensait-elle chaque fois qu'elle surprenait son reflet dans le grand miroir qui dupliquait la salle du café. Teint laiteux piqueté de taches de rousseur, yeux myosotis, cheveux blonds relevés en chignon. Sage demoiselle en robe Liberty-col claudine. Tous les samedis soir, elle se mêlait à la bande, ou plutôt s'y adjoignait, obéissant docilement à l'injonction de Richard de l’y retrouver à neuf heures. Richard lui signifiait d'un geste hâtif –comme on jette un manteau sur une chaise– de s'asseoir à ses côtés, puis l'oubliait. Elle restait silencieuse, se croyant trop ignorante pour participer aux débats philosophiques ou aux discutions politiques qui enflammaient les autres. Et puis, Richard n’aimait pas les filles-à-idées, qui «cassent le charme». De toute façon, ça ne l’intéressait pas vraiment. Servitude volontaire, autodétermination, action spontanée des masses. Elle ne voyait rien de la vie là-dedans. Richard était le plus véhément. Il s'emportait, raillait, provoquait, ferraillait, jurait. Il discutait, sollicitait Gramsci, Nietzsche, convoquait Toni Negri, Rosa Luxemburg, parlait, parlait, parlait. Ses sempiternels discours légitimaient son inertie sentimentale. Elle ne se sentait pas de taille à refaire le monde, mais avec Richard à ses côtés elle aurait la force de construire sa vie, de leur fabriquer du bonheur à tous les deux, de colmater leur amour lorsque la fatigue, la lassitude le fissureraient. Et ça, elle voulait le dire, saurait le défendre. Richard lui avait concédé le sourire indulgent que l’on adresse à une enfant qui a interrompu une conversation entre adultes. Est-ce alors qu’elle avait commencé à y penser? Au printemps prochain –elle se donnait encore une année–, elle leur annoncerait son départ pour… Elle hésitait encore, peut-être oserait-elle Paris.
Ici, l'étroitesse des perspectives enkylose.  A vingt ans, on a le verbe haut et le pas pesant déjà. On traverse la vie à l'allure régulière et pataude de l'habitude. On se laisse glisser vers la maturité engourdie. L’imagination engoncée, le rire maussade, on pourrit sur pied.
Presque des gamins,  la vingtaine présomptueuse. Ils se réunissent le samedi soir au café. Elle s'assied un peu à l'écart, invisible et attentive. Dans le tumulte de la conversation, une voix s'élève, s'impose, péremptoire, ironique, querelleuse. Répartition des richesses, lutte contre l’austérité, le peuple souverain. Stéphane Hessel,  Podemos.
Il y a bien longtemps que Richard a renoncé à ses idées généreuses pour le billard. L'air vicié de l'ennui a flétri son idéal, il vire réac. 
Elle détourne son regard du miroir, qui lui reproche son visage triste et défraîchi. A quarante-cinq ans, on peut…toujours, on peut… quand même. Indignons-nous, réveillons-nous, c’est l’heure, exhorte la voix. 
Elle feint d'avoir encore le temps.
Photo: YLD, sculpture Paul Belmondo 

dimanche 7 décembre 2014

Quidam morosus


Le restaurant était bondé. Il patienta quelques minutes près de l'entrée. On l'installa à la première table qui se libéra. Il parcourut la carte. Pavé de saumon à l'oseille. Lapin chasseur.
Se rabattit sur un steak-frites-bière.
Le serveur lui confirma qu'aujourd'hui le temps resterait à la pluie.
Attablé à sa droite, un homme s'enquérait des nouvelles du monde. Le typhon Hagupit balaie les Philippines Aux Etats-Unis, la justice en accusation Une Ch'ti sacrée Miss France.
A sa gauche, la grande brune d'un trio de jeunes femmes racontait ses démêlés avec Clem et là tu vois j'ai envie de dire parce qu'à la base non mais clairement.
Un grand écran plasma sur lequel se déhanchait une chanteuse de R&B sollicitait le regard. Son coupé. Gestuelle.
Il consulta son smartphone. 20h30 à Tokyo; 15h30 à Abu Dhabi; 6h30 à Washington. 27 degrés à Rio. 1 dollar vaut 0,8136 euros.
Une jolie fille s'assit au bar. Son vernis à ongles était écaillé.
Il en fut attristé.
Photo: YLD; création d'Ora Adler

dimanche 19 octobre 2014

Zapping


Elle vague d'un bout à l'autre du quai. Roulis dans sa minirobe en dentelle blanche, ondoiement sur ses escarpins dorés, léger déhanchement, pivotement sur la pointe des pieds, demi-tour. Elle défile parmi les usagers. Les gens la voient mais ne la regardent pas. Elle scrute leur indifférence, s'attarde, insiste. Elle parade, se pare outrageusement de leur désamour. Les gens la voient mais ne la regardent pas. Ils ne peuvent pas l'avoir oubliée. Cindy, élue Star&Belle, il y a deux ans à la télé. Cindy, qu'on entendait partout l'été dernier, à la radio, dans les boîtes, sur les plages. Je suis tombée love, love, je veux t'aimer, te kiffer, toute ma life… En couverture de People, de Voilà, de Celebrity News. Les gens la regardaient alors, les hommes la désiraient, les femmes la jalousaient. Les gens la regardaient, elle ne les voyait pas, elle guettait son image dans leurs yeux. Leurs regards se sont éteints. Elle va se mettre à danser et à chanter sur le quai. Les gens la regarderont, la verront, la reconnaîtront. Elle danse et elle chante. Les gens la regardent. Pitié mêlée d'ironie, sourires moqueurs, froncements de sourcils agacés, hochements de tête gênés. Elle danse devant celui-ci et devant celle-là. Puis elle ne danse plus. Elle chante encore et elle dévisage celle-ci et elle toise celui-là. Elle ne danse plus, elle se plante devant ceux-là que leur bouquin journal musique jeu SMS jacassements téléphoniques aveuglent. Elle ne chante plus. Voix passive. Les gens la regardent, et ils ne la voient pas. Les gens la regardent. Elle ferme les yeux. Elle ne veut plus les voir.

Photo YLD; Keith Haring, Roi et Reine

lundi 9 juin 2014

Aberration

Le vent furieux te fait trébucher sur les pavés inégaux, t'entraîne, te freine, te jette en avant, te refoule. Il te malmène, se moque de ton stupide acharnement, raille ton impuissance. La pluie t'aveugle et te transperce les os. Les rues s'évanouissent dans le brouillard, se confondent, t'égarent. Leurs noms, dans cette langue qui t'est obstinément étrangère, t'échappent, t'embrouillent, t'abusent. Tu échoues sans cesse au même carrefour, prisonnière d'un labyrinthe d'eau et de froid. La ville désertée est livrée à la violence des éléments. A la rage jalouse de quelque toute-puissance? Transie, épuisée, tu te réfugies dans l'embrasure d'une porte. Un filet de lumière filtre à travers les carreaux dépolis. Tu entres. Tu es happée par une vague de chaleur et de musique. Dans le café, une dizaine de tables. Un homme entre deux âges exilé dans la contemplation de son bock de bière. Une femme d'une quarantaine d'années traînaillant dans un magazine. Trois garçons de vingt-vingt-cinq ans connectés à un ordinateur portable. Un jeu vidéo leur arrache à intervalles réguliers exclamations enthousiastes et éclats de rire. Au mur, un grand écran déverse des clips. Derrière le comptoir, la serveuse attend, indifférente, prend la commande avec un demi-sourire de circonstance. One euro and fifty cents. Paldies. Peu à peu, tu te réchauffes, t'apaises. Tu te blottis dans la tiédeur du fauteuil. Because I'm happy/Clap along if you feel like happyness is the truth. Une rafale de vent s'abat contre la vitre en un rugissement féroce. Tu te rapproches de la fenêtre. Anxieuse. C'est effroyable, effroyable! Personne ne semble avoir entendu ton cri d'alarme ni s'inquiéter. Regardez. Mais regardez! La serveuse fredonne If you feel like happyness is the truth. Dehors, les flots sombres engloutissent tout sur leur passage, avalent les immeubles, enflent, beuglent. Une vague lugubre déferle dans la rue, d'où émergent par moments des masques grimaçants et des mouettes hystériques. Le café tangue. Impassible ou résigné. Dernier îlot de vie dans une immensité glacée.
Photo: YLD

samedi 10 mai 2014

JE ME MOI

Quel bonimenteur tu fais, lui avait reproché une ex-petite amie. Cédric aime parler de lui. Il n'est certes pas le seul à avoir ce penchant, mais chez lui c'est une véritable passion. Il ne cherche pas à exprimer ses opinions, à donner son avis, il se raconte, se représente, est tout à la fois l'acteur et le metteur en scène de lui-même. Il ne fréquente guère les réseaux sociaux, trop impersonnels à son goût. Il a besoin de voir dans le regard de ses interlocuteurs l'étonnement, l'admiration, la curiosité, la compassion, l'agacement, peu importe. Il désire les sentir là, suspendus à ses lèvres. Le cercle de sa famille, de ses amis, de ses relations s'étant bientôt révélé trop étroit, il a développé une habile stratégie d'infiltration. Au restaurant, à la terrasse d'un café, dans le métro ou le bus, en faisant la queue au cinéma ou à la caisse d'un magasin, il parvient à s'immiscer parmi de parfaits inconnus, à détourner leur conversation, à amorcer une discussion, qu'il confisque rapidement pour en devenir l'unique propos. Lorsque sa vie ne lui permet pas d'alimenter son sujet, il emprunte une anecdote à une série, un film, un livre, la brode, la réinterprète, se l'approprie. Il réquisitionne l'actualité, la conjugue à la première personne. La toute-puissance du «moi je» lui fait oublier son larcin. Un sourire, un hochement de tête, et c'est la consécration; Zlatan Ibrahimovic recevant l'ovation du Parc des Princes. Cédric n'est pas un menteur. Pas un mythomane ni un affabulateur. Un jouisseur. La première fois, c'est arrivé pendant un dîner familial. Le week-end précédent, il avait été bloqué plusieurs heures dans un train, le gel ayant endommagé les rails. Il relatait son aventure, l'amplifiait, s'épanchait. On l'écoutait. Il ressentit un fourmillement au bas du dos, qui monta le long de la colonne vertébrale, se diffusa, l'inonda de plaisir. Il retenta l'expérience quelques jours plus tard, au cours d'un déjeuner entre collègues. Il soliloqua, fourbit son bavardage, polit son monologue, jusqu'à l'orgasme. Dès lors, il lui en fallut de plus en plus souvent. Dans les réunions de travail, les assemblées générales de copropriété, les vernissages, les meetings contre l'austérité, les colloques sur les énergies renouvelables, sur le plateau de Money Drop ou devant la caméra de Tellement vrai, il se livre, se prodigue, se répand. Encore et encore. Toujours davantage. Ego dépendant.
Photo: YLD

samedi 4 janvier 2014

Insoluble

Sur un coup de tête. Ou parce qu'elle n'en pouvait plus, espérait autre chose, elle s'était enfuie à Londres. A peine arrivée à l'hôtel, elle lui avait écrit Ne me laisse pas te quitter. Je t'aime. Je ne veux pas vivre sans toi. Elle avait attendu un appel, un SMS. Une semaine, un mois. Elle était rentrée à Paris. Un mot, un signe, elle serait revenue à lui, repentante, rassurée, heureuse. Il se taisait, l'exténuait de son silence.
Elle était partie depuis deux mois lorsqu'il reçut son message. Une grève de la poste l'avait laissé en souffrance tout ce temps. Pendant des jours et des nuits, à chaque instant, il avait cherché une explication, s'était perdu dans les hypothèses, égaré dans les conjectures. Il s'était tout reproché, l'avait accusée du pire. Il l'avait insultée, avait rêvé son retour, l'avait détestée, avait prié, lui qui ne croyait à rien ni à personne, l'avait maudite. Quand la carte lui était parvenue, il avait déjà renoncé. S'il l'avait reçue avant, les choses auraient-elles été différentes? Il trancha dans le vif. Trop tard, martela-t-il férocement. C'est trop tard.

Obéissant à une obscure impulsion, une sournoise désillusion, elle s'était éclipsée, voulait juste s'absenter un peu du quotidien. Dans le train, elle l'avait appelé Ne me laisse pas te quitter. Je t'aime. Je ne veux pas vivre sans toi. Je m'en fous, lui avait-il répondu d'une voix tremblante de colère. La rage au cœur, il avait raccroché. Elle l'avait abandonné. Elle n'était plus rien pour lui, décréta-t-il, impitoyable, effacée de sa vie, expurgée de ses pensées. Elle rappela, se fracassa sur les brisants de sa rancœur. Elle se désolait de sa précipitation. Si elle avait patienté un peu, un jour ou deux, les choses auraient-elles été différentes? Elle s'accrocha à cet espoir. C'était peut-être trop tôt.
Photo: YLD

samedi 7 décembre 2013

Nomophobie*


Il n'est pas dans mon sac, ni dans la poche de ma veste. Dans celle de mon manteau? Je suis sûre de l'avoir emporté. Impossible que je l'aie oublié. Mais alors je l'aurais… Non pas ça!. Je bredouille des excuses incompréhensibles et me rue hors de chez Louis et Antonin. Tant pis pour le dîner. 
Je pique un sprint dans la rue du Chemin-Vert. Breguet-Sabin, qu'est-ce que je fais là? Je rebrousse chemin, bute sur un SDF, m'étale de tout mon long. J'ai cassé un talon, déchiré mes collants. Je reprends ma course en claudiquant rue Sedaine zut je tourne en rond j'accélère l'allure j'ai mal à la cheville, suis en sueur essoufflée aïe un point de côté je m'affale contre un mur. Un couple me dépasse, me lance un regard craintif et force le pas. Du calme, respire, respire, lentement, profondément. Je peux pas. Je repars dans ma tête ça bourdonne ça vrombit ça vibre dans ma poitrine ça cogne le trottoir tangue envie de vomir je suffoque titube rue Merlin encore quelques mètres mon immeuble 46A44 66A46 le code merde et merde c'est quoi je trépigne me déchaîne sur le digicode peste cette saloperie de code la porte s'ouvre je bouscule le fils du troisième qui sort avec des copains m'engouffre dans le hall elle est bien déchirée la voisine petits crétins m'écroule dans l'ascenseur mes clés merde merde merde mes clés je vide mon sac sur le palier la serrure résiste cède enfin je m'effondre dans le salon. Là, sur la table basse. Il est là.
Appeler Louis et Antonin, envoyer un SMS à tous les autres, publier sur Facebook, Google+, Netlog et même Copains d'avant, tweeter sur Twitter. Liker, partager, suivre, poster. Echapper à la déréliction multimédiatique. 
* De l'anglais no mobile phobia: peur d'être privé de son téléphone portable. 
Photo: YLD

samedi 5 octobre 2013

Variations indéfinies

Pelotonnée dans la douce tiédeur de la chambre, Lise s'accommodait de ses déchaînements de fureur. Le vent se jetait, rageur, contre la villa, giflait la façade, l'étreignait si fort qu'il aurait pu la broyer. La maison gémissait, semblait céder à ses assauts passionnés, il fléchissait, s'apaisait; elle se ravisait, s'indignait de ses assiduités, il redoublait, s'acharnait, défiait son indifférence. Jean, lui aussi, avait lutté obstinément contre les langueurs romanesques de Lise, l'assaillant désespérément de son amour, de son désir exténuant de vivre. Ici, tout est possible, se défendait Lise. Le vent disperse les malentendus; la brume dissipe nos incertitudes; la mer efface le temps. Tout peut sans cesse recommencer. Rien à porter, à assumer, à justifier. Oublieux de nous-mêmes parce que toujours intacts, insoupçonnés. Nous n'aurons pas de souvenirs, se plaignait Jean. J'en inventerai pour nous, uniques, éphémères, inaltérables, promettait Lise. La silhouette bleutée des minarets sur l'horizon flamboyant. Les vagues nacrées s'épanchant sur la grève. Nos serments parfumés de jasmin et de laurier rose. Jean combattait ses chimères. Tu m'offres des mirages, je veux le sel des embruns sur mes lèvres et la saveur de tes aveux sur ma peau.
Jean s'était éloigné. Lise ne souffrait pas de son départ, elle avait conjuré son absence. Il demeurait là dans l'indistinction de l'existence où Lise s'était retirée.
Le présent m'échappe, la réalité me fuit, l'essentiel s'éparpille dans le fortuit.
Photo: Sun7, YLD


lundi 19 août 2013

Ame damnée

Inopportune. Malencontreuse. Son amour si intense, si fervent devait me délivrer. Lola consentait à tout. J'intimais, j'exigeais, je décrétais, elle subissait, se résignait. Las de ses offrandes, je la dédaignais pour une maîtresse moins docile, pour un amant fortuit. Impudique, indécent, je ne lui épargnais rien de mes divertissements. Ecrire n'est pas un geste amoureux. Une confrontation charnelle, une mêlée sauvage. Mon œuvre se nourrirait des meurtrissures de Lola, s'abreuverait à sa magnanime détresse. Sûre de mon talent, confiante en sa munificente passion, elle laissait ma cruauté la dépecer. Je me rivais à mon ordinateur. Cigarette, café, cigarette, cigarette, café, whisky. Plus les mots se refusaient, plus les phrases me résistaient, plus je harcelais Lola, l'accablais de mes excessives prétentions. Cigarettes, whiskys. Mon roman serait d'une audace inouïe; un acte sublime, absolu, foudroyant. Une exécution capitale. Un éblouissement. Je massacrais le lexique, fracassais la syntaxe, étripais la stylistique. J'anaphorisais, j'hyperbolais, j'épurais, j'argotais, je barbarisais. je souillais, je pervertissais. Toujours inassouvie, ma soif de radicalité me poussait à la férocité. Impuissant à transfigurer le verbe, je profanais les promesses imbéciles de Lola, reniais son insane fidélité et son inutile dévotion, répudiais sa stérile présence. Je la vouais à l'insignifiance.
Sur l'écran de mon ordinateur, Lola a écrit en lettres sang de son rouge à lèvres «un infirme du cœur», «un déficient sentimental», avant d'en finir au Temesta-whisky. 
Un voile de tristesse, une ombre de remords, au moins une légère émotion, j'aurais dû… Suis juste foutu de me vautrer dans les draps crasseux de l'abjection.
Photo: YLD


samedi 15 juin 2013

Flagrant délire

Il n'opposa aucune résistance aux forces de l'ordre. Campé sur le perron de M. Villeray-Belmont, directeur de la Banque européenne, il invectivait les profiteurs, vitupérait les exploiteurs, étrillait les spéculateurs, appelait à buter le capital, exhortait à flinguer la finance. M. Villeray-Belmont déposa une plainte auprès du procureur de la République pour incitation au meurtre. Son avocat, maître Jean-Charles Savigny, se répandit dans la presse sur le danger que représentait cet individu, qui, de toute évidence, n'avait pas agi de sa propre initiative, ce forcené, qui, manifestement, était manipulé par des extrémistes, des fanatiques, qui n'hésiteront pas, si on ne prend pas les mesures draconiennes qui s'imposent, à attenter à la vie de son client, lequel ne sera, soyez-en bien persuadé, que la première victime d'une longue liste… Maître Savigny clama sur toutes les radios et les chaînes de télévision qu'il ne se satisferait pas d'une simple condamnation, fût-elle à perpétuité; devant la gravité de la menace, il plaiderait –car il en est assez, assez de cette hypocrisie!– la peine capitale. Une sentence exemplaire qui dissuaderait tous ces indignés et autres illuminés. Excédé par l'ampleur que prenait ce litige et les déclarations tonitruantes de maître Savigny, le procureur s'apprêtait à faire jouer le principe d'opportunité des poursuites et à classer l'affaire sans suite lorsque maître Eva Barnolt-Huguelin s'empara du dossier et forma une requête au nom du prévenu, M. Jacquot, invoquant la loi n°81-908 du 9 octobre 1981 portant abolition de la peine de mort. Le parquet rejeta la demande au motif qu'elle était entachée d'une irrecevabilité manifeste. Qu'à cela ne tienne, maître Barnolt-Huguelin, qui ferraillait ferme, par médias interposés, avec maître Savigny, employa les grands moyens: en vertu de l'article 17 de la Constitution, elle adressa un recours en grâce au président de la République. La polémique enflait. La majorité tonnait contre le laxisme; l'opposition fulminait contre le tout sécuritaire. Finalement, Jacquot le perroquet fut confié à la SPA, chargée de lui infliger une thérapie comportementale.
Photo: YLD

lundi 1 avril 2013

Transfuge

Certainement pas un combat singulier. Un furieux corps-à-corps, peut-être une lutte à mort. Tu me trompes et prends toutes les précautions pour que je n'en sache rien. Pas vu, pas pris. Chez toi, c'est un impératif catégorique. Cette fois, tu as perdu la partie, les dés étaient pipés.

Je désamorcerai ton rire frondeur. 

J'ai la preuve formelle de ton infidélité. Le mois dernier, tu as recommencé à avoir du boulot par-dessus la tête et à être d'astreinte le samedi. Un dimanche matin, pendant que tu prenais ton bain, j'ai installé un logiciel espion sur ton iPhone. Un agent secret, un mouchard, un indic. Je t'appelle sur ton téléphone et sans que l'appareil sonne ni s'allume, mon 007 décroche. Et là, ça devient intéressant, je te suis à la trace.

J'aurai raison de ton sourire subversif. 

J'ai assisté à ton tête-à-tête avec «Charlotte, mon ange», vos mots doux, vos taquineries coquines, vos sous-entendus polissons. Je me suis immiscée dans votre intimité. J'étais à l'affût de tes convoitises impudiques, j'épiais les halètements de ton plaisir exalté, les râles de ton corps assouvi. 

Je briserai ton regard moqueur.

Je ne me laisserai pas spolier. Tu es mon bien, j'en ai la jouissance et la pleine propriété. Désormais, tu es sous contrôle, sous haute surveillance. Je ne t'abandonnerai plus la moindre parcelle de liberté. Je stopperai net toute tentative d'effraction, expulserai l'intruse.

Je terrasserai ta belle assurance.

I'm watching you

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Je voulais hanter tes pensées, submerger tes sentiments, tourmenter tes désirs. Tu m'as comblée. L'application de rappel automatique que tu as téléchargée sur ton iPhone a converti mon espion en agent double, qui s'acquitte scrupuleusement de la mission que tu lui as confiée. Ta Mata Hari me balance tes flirts avec Léa, Manon et Dorothée; tes badinages avec Anna et Julie; tes enthousiasmes impétueux pour Fayza, Lisa, Daphné et Camille; tes déchaînements passionnés avec Gladys, Kim, Sofia, Justine et Laura; tes ivresses éperdues avec Victoria, Safia, Paula, Eglantine, Ophélie, Adama, Salomé…
Photo:YLD

samedi 16 mars 2013

A mon corps défendant

Les bras et les jambes maculés de bleus. Les genoux, les chevilles et les épaules douloureux. Chaque fois que j'entre dans la chambre, la pièce se rapetisse, se recroqueville. Nous n'avons plus assez de place pour nous deux dans cet espace étriqué. Son regard incisif et son sourire acéré disent assez qu'elle entend y résider en majesté. Chacune de mes intrusions aiguise sa jalousie, décuple sa férocité. Les coups pleuvent. Gifles, griffures, coups de pied. Elle me pince, me tire les cheveux, me mord. Je me plaque contre les murs, louvoie pour atteindre mon lit, me faufile jusqu'à l'armoire, essayant de me tenir à distance respectueuse, de maintenir une zone de sécurité entre elle et moi. Mes manœuvres échouent. Elle déjoue mes ruses et reprend l'offensive. Je tente une parade. Elle riposte par une feinte et porte une touche. Exténuée, je bats en retraite. Tous les matins, je dois lui disputer un chemisier, lui arracher un pantalon, lui extorquer une robe, lui soutirer un pull. Embusquée dans le miroir de la penderie, elle s'acharne à m'enlaidir. Elle me renvoie l'image amochée d'une silhouette aux lignes heurtées. Le désolant reflet d'une féminité en perdition.
Tu te veux une femme séduisante, moulée dans mes corsages qui dévoilent tes rondeurs excitantes, gainée dans mes minijupes qui soulignent tes courbes appétissantes. Tu t'ingénies à m'incarcérer dans ce corps accidenté. Tu mens. Ce n'est pas moi. Pas moi!
Photo: YLD, La Tentation de saint Antoine, J. Bosch