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dimanche 17 février 2013

Rémanence

Non, je n'en ai pas.
Ah! Mais pourquoi?, s'enquit Louise.
Je n'en ai pas, c'est tout.
Lydie n'avait plus de miroir chez elle, parce qu'il n'y avait plus personne pour s'y regarder. La silhouette qu'elle croisait furtivement dans la glace des toilettes du bureau ou dans celle de la cabine d'essayage des magasins n'était qu'un substitut, qui se chargeait des relations sociales. Depuis que c'était arrivé, elle était un travestissement d'elle-même. Ce soir-là, il s'était emparé d'elle, corps anonyme avec lequel il avait trompé son impuissance à être. Il ne la désirait pas, ne cherchait pas une aventure; juste un moyen. Il l'avait laissée là comme on abandonne une vieille fripe souillée. Peu à peu, le corps de Lydie oubliait, mais elle ne cessait de se cogner à la psyché du salon, où s'étaient figés les yeux avides de l'homme, sa bouche crispée pendant qu'elle se débattait, sa face grimaçante, abêtie, de besogneux, le rictus hideux du soulagement. Chaque matin, le miroir de la salle de bains lui jetait à la figure les narines dilatées, les joues flasques, l'acharnement vorace de l'homme. Elle eut peur de rester à jamais sa prisonnière, emmurée dans sa chambre noire. Elle fit voler en éclats l'image immonde. Lentement, prudemment, Lydie recomposait son visage, se le réappropriait, sortait de l'indifférencié où l'homme l'avait entraînée. Un jour –bientôt, se promettait-elle–, elle se reconnaîtrait.
Photo: YLD, Lilith, Kiki Smith

samedi 11 juin 2011

Braves gens, dormez en paix


Le couvre-feu avait été instauré tout d'abord dans la cité. Il avait été étendu aux quartiers environnants et progressivement imposé à toute la ville. Il était interdit d'être dehors après 23 heures. La mesure avait fait l'objet de quelques critiques dans la presse, mais la majorité des habitants s'y était pliée. Les altercations régulières entre des citadins mécontents et les forces de l'ordre, largement relatées par les journaux et la télévision, avaient instillé chez beaucoup de gens un sentiment d'insécurité que les politiques ne manquaient pas de cultiver en ces temps de morosité économique. Quant aux autres, ils n'eurent bientôt plus le choix. Toute personne qui enfreignait le couvre-feu était passible d'une amende de 90 euros et les récidivistes encouraient quelques jours de prison. Franck n'y voyait qu'une mesure répressive de plus, une sorte de radar urbain. Pas vu, pas pris! Et puis, Clara, son amie d'enfance, habitait à deux rues de chez lui. Après le départ des autres invités, il s'attarda un peu, prit un dernier verre, s'assura qu'elle allait bien, qu'elle ne digérait pas trop mal sa rupture avec ce farfelu qui partageait sa vie depuis trois ou quatre ans.
C'est au coin de la rue que Franck se fit arrêter. Cinq molosses lui barraient le passage. Surpris plus qu'effrayé, il fit quelques pas en arrière et entreprit de les calmer. Tout doux, tout doux. Trois d'entre eux émirent un grognement menaçant. Les babines retroussées, ils acculèrent Franck contre le mur et se campèrent en demi-cercle autour de lui. Franck fouillait l'obscurité, cherchant la silhouette des policiers qui commandaient la meute. Personne.
-Ton identité.
Franck n'était pas ivre. Le boerbull qui se tenait un peu en retrait lui avait parlé.
-Franck Delbor, répondit-il, essayant de garder son sang-froid.
-Et qu'est-ce que tu fais dehors, Franck Delbor?
Le cerbère s'avançait maintenant vers Franck avec l'arrogance que confère la force brute.
-Tu n'as pas entendu ma question, vociféra-t-il.
-Je, je… C'est pas possible, une histoire de fou, marmonna Franck.
- Allez, Franck Delbor, cette fois, on va juste te donner une petite leçon pour que tu ne t'avises plus d'oublier l'heure.
Sur un signe de leur chef, les trois nervis plantèrent leurs crocs dans les mollets de Franck, lui happèrent un bras, lui lacérèrent le dos de leurs griffes. Franck s'écroula sur le trottoir, se recroquevilla pour tenter de se protéger, pleurant de rage autant que de douleur.
Dès le lendemain, Franck raconta sa mésaventure à ses amis, sa famille, ses collègues, ses voisins. S'il n'était pas le premier à qui ça arrivait, jusque-là les contrevenants s'en étaient tirés avec une belle frayeur. Alors, on préférait se taire, on veillait juste à ne pas s'attarder lorsqu'on sortait le soir. Franck ne voulait pas en rester là, il avait besoin de comprendre, il devait savoir. Il avait eu affaire à… à quoi? Des chiens doués de parole, des mutants à qui on avait conféré le droit de vie et de mort sur les citoyens. Il interrogea sans relâche ses proches, des amis d'amis et même de simples connaissances. Petit à petit, les langues se déliaient. Il apprit ainsi l'existence de la SSS, la Section spéciale de sécurité.
Depuis quelques années, les policiers ne parvenaient plus à contenir les manifestations de colère, les actes de rébellion dans les quartiers défavorisés, jugeait-on en haut lieu. Aussi le ministère de l'Intérieur avait-il décidé la création d'une unité d'élite surentraînée, des guerriers, secondés par des chiens dressés pour le combat. Ce fut un échec. On reprochait à ces commandos leur brutalité, les bavures. Leurs interventions ne faisaient que raviver la contestation. En contrepartie de subventions supplémentaires qui sauveraient leur département de la fermeture, deux scientifiques du Centre national de la recherche génétique greffèrent dans le cortex cérébral de boerbulls soigneusement sélectionnés des neurones générés en laboratoire à l'aide de cellules souches humaines. Ils obtinrent ainsi une race de chiens d'attaque au quotient intellectuel certes limité mais suffisant pour remplir la tâche qu'on attendait d'eux: rétablir l'ordre en faisant régner la peur. L'expérience avait porté ses fruits. La violence organisée s'était substituée à la révolte.
Photo: YLD

vendredi 3 septembre 2010

God save us all


Révision de géographie, carte à l'appui, cours de rattrapage de géologie, petit traité de volcanologie, abrégé d'islandais –Comment ça se prononce? Qu'est-ce que ça veut dire? Les médias relatent par le menu le réveil grincheux d'Eyjafjöll, assoupi depuis deux cents ans. Et le volcan leur donne du grain à moudre. Après deux jours de calme, il crache de plus belle et son panache de cendres s'étend progressivement sur toute l'Europe. Les scientifiques ne se disent pas très inquiets; les politiques, moins encore. Par mesure de précaution, pendant quelques jours, les avions resteront cloués au sol et il est conseillé aux personnes fragiles de ne pas sortir. Rémi se sent en pleine forme et n'a pas prévu de voyage dans l'immédiat. Cette histoire de poussières est bien le cadet de ses soucis. Il s'amuse même du ton grandiloquent du ministre de la Santé, qui, au JT de 20 heures, avoue que la situation, toujours parfaitement maîtrisée, prend néanmoins un tour inattendu: le vent étant retombé, le nuage stagne au-dessus de la France. Aussi en appelle-t-il au sens civique de ses concitoyens, leur enjoint de rester chez eux jusqu'à nouvel ordre et de calfeutrer portes et fenêtres. Un numéro de téléphone sera rapidement mis en service, et les personnes ne disposant pas de suffisamment de réserves de nourriture ou ayant besoin de médicaments pourront faire appel à des équipes de secours.
Merde, 9 heures! Chaque jour, Rémi est réveillé à 8 heures par le bulletin d'information de France Inter. Ce matin, la radio diffuse une musique d'ambiance doucereuse. Sont encore en grève… TF1, Canal+, M6, W9 affichent le même écran noir, muet. Heureusement, qu'il y a le Net! Tous les sites, les blogs et les forums relaient un unique message: le nuage transporte des bactéries mortelles, les pouvoirs publics sont dépassés, tous aux abris. Des bactéries mortelles? Ils n'en parlaient pas hier. J'ai pas pu zapper ça… Couette, serviettes de toilette, rideaux, jeans et t-shirts, Rémi réquisitionne tout ce qui dans l'appartement peut servir à boucher le moindre interstice autour des fenêtres, sous la porte d'entrée. Il débranche le téléviseur, l'ordinateur, le grille-pain, le lave-linge, le réfrigérateur et, ultime geste de désarroi, éteint son portable.
Reclus trois, quatre, cinq jours? Ayant épuisé le dernier paquet de Chipster, Rémi se résigne à se connecter: l'iPad risque d'être commercialisé en France avec un mois de retard. Sur le Web, on le déplore, s'en indigne, s'échange des tuyaux pour se procurer au plus vite l'indispensable tablette. C'est du délire! Sur France Inter, deux écrivains débattent avec passion de la frontière entre réalité et imaginaire. A la télévision, les habituelles séries et émissions de téléréalité ont repris leurs droits. Ce n'est pas possible, plus personne n'en parle! On est foutu. Ah, on est malin avec notre technologie, on va tous crever comme des rats! Moi, je veux finir en beauté…
A 1h45, les policiers enfoncent la porte de l'appartement de droite, au cinquième étage du 106, boulevard Richard-Lenoir à Courbevoie. Sono à fond. Une bouteille de whisky déjà bien entamée dans une main –une de vodka à moitié vide est abandonnée par terre–, une casserole dans l'autre, assis complètement nu sur la table basse du salon, Rémi martèle furieusement: We're the flowers in the dustbin We're the poison in your human machine No future for you no future for me NOO FUUUTUUUUURE…
La fin du monde n'ayant pas eu lieu, Rémi est embarqué pour tapage nocturne.
Photo:YLD