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dimanche 7 octobre 2012

Fatum

Envie d'être seul, au milieu des autres. Je suis allé boire un verre quelque part, un coin où je ne vais jamais pour ne pas risquer de tomber sur des potes. Assis au bar, le regard noyé dans mon whisky, je guette le temps qui se traîne, qui s'emmerde. Je pourrais rester là jusqu'à la fermeture, à ne rien attendre. Ou à imaginer que je suis un mec accoudé au comptoir, un samedi soir.
–Tu m'offres un verre?
–Non.
–Tu n'es pas très aimable, toi!
–Non.
–Allez, on pourrait bien s'amuser tous les deux!
–Non.
La fille prend ma main gauche dans les siennes, la tient fermement, paume ouverte, et décrète «La mort, dans ta main.» Je me dégage brusquement, règle mes consommations en maugréant contre cette cinglée qui m'a bousillé ma soirée de déprime.
Je serais bien incapable de tuer qui que ce soit. Encore que je ne sois pas à l'abri d'un pétage de plombs. Ni d'un accident. En me rendant au boulot, je roule trop vite, je freine trop tard, j'écrase un gamin. En faisant mon jogging, je bouscule une mamie, elle tombe, crise cardiaque. La prédiction de la fille m'obsède. Une vipère, maléfique, diabolique. Il faut conjurer le mauvais sort. Embaucher un tueur à gages qui éliminerait… Je suis maudit, fichu.
J'ai failli jeter la petite carte avec les prospectus publicitaires. Professeur Nyamu Lisimba, grands dons naturels de naissance, compétent, efficace, sérieux et discrétion. Spécialités: jalousie, fidélité, désenvoûtement, permis de conduire. Solution immédiate à tous les problèmes, même les plus désespérés. Succès assuré.
Le professeur Lisimba m'a préparé une mixture que je devais boire trois fois par jour pendant trois jours; elle terrasserait les esprits malfaisants qui avaient pris possession de moi, m'a-t-il assuré. Vomissements, diarrhée, maux de tête atroces, douleurs dans le ventre effroyables. J'ai fini aux urgences, mal en point mais vivant et innocent.

Cassandre est plus affligée que jamais. Durant des millénaires, elle a tenté d'avertir les hommes des malheurs qui allaient fondre sur eux. En vain. Tous faisaient la sourde oreille. Avec le temps, elle s'est égarée dans un délire divinatoire forcené, proférant des prophéties fantasques, des vaticinations saugrenues. Et voilà qu'on l'écoute…
Photo: YLD

samedi 2 juin 2012

Glose

Faut croire qu'il y a une justice en ce bas monde. On va tout de même pas le plaindre. Jamais un bonjour quand, par hasard, on le croise. Toujours fourré dans son garage, à la sortie de la ville, à traficoter on ne sait quoi. De temps en temps, un type de son acabit, pas bien net, lui dépose une moto. Il la garde quelques jours, une semaine, puis l'énergumène –ou un autre, va savoir– vient la récupérer. On voit que c'est pas le gratin, tout ce monde-là. Pas sûr qu'ils n'aient rien à se reprocher. En tout cas, c'est chez lui que c'est tombé. Un gros morceau de ferraille. Dans les six kilos. Ça lui a fait un trou de quatre mètres de large dans sa maison, plus de trente centimètres de profondeur. Mais bon, il a eu du pot. Pour une fois qu'il traînait en ville. Sinon, il était écrabouillé. N'empêche que le machin a dégringolé sur sa baraque. Depuis, il a la police sur le dos. Quand on leur demande, aux inspecteurs, pourquoi ils sont là, ils ont beau répéter «police scientifique», ça reste la police. Et puis, tout un tas d'experts sont venus, qui ramassent, examinent. Des étrangers aussi, des Américains de la Nasa. La télé, évidemment. Aux informations, ils ont montré la boule –de l'acier et du titane, à ce qu'il paraît– et le cratère qu'elle a creusé. Après, un spécialiste a expliqué que des milliers de débris, des vieux satellites qui ne servent plus à rien, tournent autour de la Terre. Une vraie poubelle! Des petits bouts s'écrasent tous les jours ici ou là, mais le risque qu'on reçoive un de ces engins sur la tête ne dépasse pas un sur trois mille. On a encore plus de chances de gagner au Loto. Un sur trois mille, c'est que dalle. Pourtant, le rebut spatial, le détritus cosmique ne l'a pas raté. En plein sur sa cabane. Alors, hein, ce serait pas le bon Dieu qui l'a puni?
Photo: YLD


samedi 28 janvier 2012

Love machine


La conquête de l'Ouest, l'Odyssée de l'espace. A partir d'aujourd'hui, les membres de Robearth peuvent entrer directement en relation avec ceux de Facebook. Sur le réseau social des androïdes, cybors et autres bionic people, je comptabilise un bon millier de friends, parmi lesquels plusieurs centaines de girl friends. Un dragueur virtuel? Plutôt un meneur de jeu. Après quelques chats préliminaires, j'obtiens sans peine un rendez-vous. Des complicités d'occasion, des aventures fortuites, que je me plais à convertir en liaisons en pointillés. On reste en contact, on se revoit, on s'oublie un peu, on se fait signe de temps en temps. Je mise sur mon capital séduction, force ma chance, joue presque toujours gagnant. Et aujourd'hui, mon champ d'action s'élargit aux humaines.
Comme tous les androïdes de ma génération –les vingt-vingt-cinq ans–, je suis doté d'une intelligence artificielle très développée et –cela va de soi– de la parole. Les plus élaborés d'entre nous ont été sélectionnés par Home Assistant. Cette agence propose ses prestations à des hommes d'affaires, des industriels, des avocats, des médecins, des journalistes. Bref, des gens très occupés qui doivent déléguer la gestion du quotidien. Ainsi, je me charge des courses hebdomadaires, lave la voiture ou l'apporte au garage, je vais chercher Vivien à la sortie de l'école et l'aide à faire ses devoirs, commande les petits fours et sers les rafraîchissements lors des réceptions… Depuis deux ans que j'interviens chez Aymeric Lebreteuil, un ténor du barreau parisien, j'ai su me rendre indispensable. M Lebreteuil apprécie mon efficacité, mon sérieux, ma ponctualité, ma discrétion. Mme Lebreteuil ne jure que par moi, si gentil, serviable. Tout à fait charmant, tout simplement craquant. Quant à Lara Lebreteuil, l'aînée de la famille, dix-sept ans, elle ne perd pas une occasion: S'il te plaît, mon scooter ne démarre pas. Sois sympa, mon ordi est complètement planté. Oh, c'est horrible, mon iPhone m'a lâchée, fais quelque chose. C'est d'ailleurs en examinant le précieux téléphone pour tenter de détecter l'origine de la panne que je suis tombé sur le SMS révélateur: Finder est amoureux de moi, confiait Lara à sa meilleure copine. Amoureux, quelle drôle d'idée. Je ne sais pas exactement en quoi cela consiste. Des humains de mon âge m'ont décrit ce curieux état qui perturbe leur programme. Mais bon pourquoi pas, si les humaines fonctionnent comme ça! Souriant, amical, badin, j'abats tranquillement mes atouts. Sous peu, Lara me demandera comme ami. Je deviendrai l'ami de ses amies, l'ami de leurs amies, de leurs amies, de leurs amies…
Photo: YLD

samedi 5 mars 2011

Rencontre du troisième type


Le message a été capté par la section 970, qui l'a immédiatement transféré à l'Unité centrale. Il ne ressemble à rien de ce qu'on a l'habitude de recevoir. Rédigé dans un code depuis longtemps obsolète, il émane de toute évidence d'une civilisation très peu évoluée. Qui l'a envoyé? Quand? Ce communiqué nous est-il réellement destiné? Que veulent nous dire nos mystérieux interlocuteurs? A bord de leurs vaisseaux équipés de caméras à spectroscopie intense, nos veilleurs sillonnent continuellement l'univers transgalactique. Une lointaine contrée leur aurait-elle échappé? Peu probable, mais pas impossible. Le jeu en vaut la chandelle, insiste γενικά. Avec ça, on pourrait être admis parmi les DixPuissanceTrois, accéder aux plates-formes supérieures. Plus de contrôles, de surveillance, de censure… γενικά partage son domesticbloc avec μαθηματικός et απόδειξη, les deux jeunes chercheurs du laboratoire d'exolinguistique que l'Instance scientifique a chargés de déchiffrer l'intrigant document. Vous dites que ce machin pourrait provenir d'une civilisation de type 0? Si vous parvenez à localiser la planète d'où il a été émis, quelle aubaine pour l'Instance politique! γενικά n'en démord pas. Elle pourra aiguillonner les centaines de commissaires civiques de la galaxie que tous les verrous, les garde-fou, les remparts sociaux ont réduits à une indolence somme toute dangereuse pour le Système. Il lui suffira de les missionner quelque temps sur cet astéroïde où ils seront livrés à l'inconnu, à l'imprévisible, pour les métamorphoser en autant d'auxiliaires empressés, diligents, zélés. Et tout ça grâce à nous! Rendez-vous compte! Le raisonnement de γενικά se tient, et puis μαθηματικός et απόδειξη doivent en convenir même si, au dire de leurs professeurs, ils sont brillants, l'exolinguistique ne leur ouvrira jamais les portes des plates-formes supérieures.
Deux mois durant, ils ont travaillé nuit et jour au décryptage du message. A l'aide des programmes informatiques les plus élaborés, qu'ils se sont procurés auprès de copains employés à l'Instance de la sécurité, ils ont disséqué les syntagmes, décortiqué les morphèmes, analysé les sèmes.
Pools of sorrow waves of joy∞∞∞∞∞ Thoughts meander like a restless wind inside a letter box∞∞∞∞∞∞ Limitless undying love which shines around me like a million suns∞∞
Ils ont eu beau sonder, forer chaque terme, chaque groupe de mots, chaque proposition, le sens leur échappe. Quant à savoir qui sont les émissaires de ce curieux message… Ils ont tout juste pu en déduire que leur planète s'appelle probablement Jai guru deva et que ses habitants répondent apparemment au nom d'om.
Photo: YLD

vendredi 27 novembre 2009

Martingale


Vous vous êtes enfin décidé ce mardi (lundi n'étant pas un jour propice aux initiatives). Vous vous rendez dans le bureau de Christine. Soit elle est dans son bureau, soit elle n'y est pas. Si elle n'y est pas, vous pourrez toujours aller à la machine à café, où Claude s'empressera de vous raconter la dernière histoire drôle qui circule chez ses collègues du service commercial. Si elle est dans son bureau, vous vous assurerez qu'elle est de bonne humeur et, si tel est le cas, qu'elle est disposée à faire un brin de causette. Vous lui demanderez habilement si elle aime le cinéma –vous avez pris soin auparavant de vous renseigner auprès de son entourage; elle aime le cinéma. Si vous avez réussi à éveiller son intérêt, vous vous enhardirez à lui proposer de l'accompagner à L'Entrepôt, qui programme, en ce moment, une rétrospective «Grands Films structurels». De deux choses l'une: soit Christine accepte, soit elle n'accepte pas. Si elle n'accepte pas, vous trouverez une bonne raison de quitter sans tarder son bureau: vous avez un rendez-vous téléphonique urgent ou vous vous souvenez que vous avez laissé le lait sur le feu. Si elle accepte, après la séance, vous vous arrangerez pour l'inviter à prendre un verre et vous vous aventurerez peut-être même à lui déclarer votre flamme. A cette étape cruciale, soit elle partage vos sentiments et vous vous apprêtez à vivre une merveilleuse idylle, soit elle vous remet gentiment mais fermement à votre place –celle d'un collègue de bureau– et, une fois de plus, vous remarquerez amèrement: «Je m'intéresse toujours aux filles qui ne sont pas faites pour moi.»
Vous avez longuement réfléchi avant de vous lancer ce mardi (lundi n'étant pas un jour propice aux initiatives). Vous passez, l'air indifférent, devant le bureau de Christine et vous dirigez vers celui de Sophie. Soit elle est dans son bureau, soit elle n'y est pas. Si elle s'est absentée, vous pourrez toujours aller à la machine à café, où vous avez toutes les chances de rencontrer Claude, qui vous infligera une nouvelle histoire drôle. Si elle est présente, vous vérifierez qu'elle est bien lunée et, si tel est le cas, qu'elle vous prête une oreille attentive. Vous lui demanderez astucieusement si elle aime le théâtre –on vous a certifié que c'est sa passion– et si vous constatez une écoute bienveillante de sa part vous lui proposerez tout de go de l'accompagner à la Comédie-Française, où on donne une représentation unique de Rodogune. Deux possibilités peuvent être envisagées: soit Sophie accepte, soit elle n'accepte pas. Si elle refuse, vous trouverez une bonne raison de vous tirer de ce mauvais pas: vous avez un coup de fil urgent à passer ou vous vous souvenez que vous avez laissé le lait sur le feu. Si elle consent à passer cette soirée en votre compagnie, vous vous empresserez, dès la tombée du rideau, de l'inviter à dîner et vous vous hasarderez peut-être même à lui dévoiler votre passion. A cette étape décisive, soit elle vous encourage –Va, je ne te hais point– et vous serez sur le point de filer le parfait amour, soit elle vous remet gentiment mais fermement à votre place –celle d'un collègue de bureau- et vous déplorerez qu'elle n'ait pas pour vous les yeux de Chimène pour Rodrigue.
Vous avez longuement médité avant de vous y résoudre ce mardi (lundi n'étant pas un jour propice aux initiatives). Préférant rester dans l'expectative quant à Véronique, Agnès et Céline, vous vous enfermez dans votre bureau et vous plongez dans la lecture de L'Art et la manière d'aborder son chef de service pour lui demander une augmentation.

Photo YLD