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mardi 2 janvier 2018

Dérobade



Elle est jolie Audrey. Des yeux noisette si lumineux quand elle rit, virant au bronze dès qu'elle est chagrinée ou fâchée. Romanesque, sans fausse pudeur. Ce soir, vous prenez plaisir à la regarder, probablement parce qu'elle s'éloigne de vous, ayant renoncé à vivre avec une ombre. Pas tout à fait. Vos sentez qu'elle n'a pas encore abdiqué. Elle fait mine de vous délaisser pour mieux vous adjurer de la retenir. En vain. Absent, fantomatique, en pointillés, vous a-t-elle reproché. Juste en disponibilité, avez-vous rétorqué. La vie vous effleure. Vous accueillez ce qui advient et ignorez le reste. Vous dédaignez ce qui ne s’offre pas à vous. Vous vous arrogez le droit à l'indifférence, vous octroyez la jouissance de l'indolence, le bonheur de la paresse sentimentale, de l'inertie affective. Ne rien faire, ne rien vouloir. Recevoir, savourer. Et oublier.
Oui, elle est jolie Audrey, pétulante et malicieuse. Vous n'en êtes plus ému. Vous le constatez, négligemment.Vous l'aviez fantasmée Hepburn. Vous vous êtes attardé, vous hasardant quelque temps dans son quotidien. Il n’y avait tout simplement, trop banalement, qu’Audrey. Rompre, vous pourriez en prendre l’initiative si vous ne craigniez de vous ennuyer ferme. Expliquer, argumenter, justifier, ça complique les choses inutilement. C’est fini, voilà tout. Vous attendez, impassible, qu’Audrey ait usé ses dernières illusions. Elle abandonnera, de guerre lasse. L’expression vous plaît assez…
Et vous songez déjà à Scarlett.
Photo: YLD




dimanche 13 août 2017

De part et d'autre

Il va venir. Il l'a promis, je crois. Peut-être pas, mais il va venir. L'homme était assis à la terrasse du café. Je me suis installée à la table d'à côté et je l'ai observé un long moment, ostensiblement, jusqu'à ce qu'il pose son regard sur moi. Un regard bienveillant. Bienveillant, qui veut du bien à autrui. D'ordinaire, j'évite les amitiés. Quant à ce que l'on nomme stupidement l'amour… Que peuvent partager deux inconnus? Ce ne serait pourtant possible que dans les premiers instants. Après, tout s'embrouille, les jugements, les malentendus, les faux-semblants. De toute façon, je ne me soumets pas à ce sentimentalisme saugrenu, à ces piètres petits émois étriqués. Il faut une rencontre pure, authentique, une entente indéfectible avec un être clément et absolu. L'homme (je suis heureuse d'ignorer encore son prénom) a eu l'air étonné, puis s'est montré attentif. Il va venir. Nous boirons du tavel en écoutant les Nocturnes de Satie. Nous nous comprenons. Nous serons présents l'un à l'autre pleinement, totalement. Neuf heures, ce n'est pas si tard. Moi aussi j'aime la nuit, tout est plus fragile et plus intense. Un sursis à la vie. J'attends sans inquiétude. L'homme va venir.

Je ne sais pas comment on appelle ça, de la chance, un don du ciel? J'étais au café depuis deux ou trois heures. Il ne s'y passait pas grand-chose, du quotidien, du banal. J'allais m'en aller quand elle m'a accosté: «Sans nous connaître, nous nous reconnaissons». Intrigué, je l'avoue, je l'ai invitée à s'asseoir et, juste pour voir ce que ça donnerait, j'ai déclenché discrètement l'enregistreur vocal de mon iPhone. Elle était à la fois réservée et déterminée. J'avais l'impression qu'elle ne cherchait pas vraiment à engager la conversation, mais plutôt à affermir une connivence, une complicité établies de longue date, et lorsqu'elle s'en fut assurée, elle a écrit son adresse sur la note et est partie brusquement comme si elle s'enfuyait. Je me suis précipité au studio. J'avais l'idée, le truc qui manquait. L'enregistrement de l'inconnue viendra en off. Sa voix claire, qui semblait flotter sur le bruit de la rue, exprimera en contrepoint la passion gainée d'un idéal inflexible d'Annabelle Blanchard, le personnage principal de mon film.
Au montage, c'était raccord!

Onze heures, ce n'est pas trop tard. Je l'attends sans impatience, l'homme va venir.
Photo YLD

dimanche 31 mai 2015

A voix nue


Sa voix. Mathilde en frémit. Langoureuse, veloutée, ferme pourtant. Envoûtante. Dimitri sculpte les mots, les nimbe d'une lumineuse opacité, les sertit d'une fougueuse irrésolution, les vernit d'une chatoyante subtilité. Ses phrases constellées d'ironie, de tendresse, d'insouciance, valsent, ondoient, voltigent. Il ne parle pas, il cadence, il polyphonise. Mélodique amoureux, amant atone, dissonant.
Ils avaient fait l'amour, en demi-ton. Un dernier baiser. Dimitri dormait déjà. Mathilde n'osait lui dire son dépit, ses attentes déçues. Son cœur avait son content. Son corps revendiquait sa part de bonheur, réclamait l'éloquence de la chair, la véhémence des sens. Elle passa une robe, enfila ses sandales et sortit dans la nuit. Elle courait droit devant elle, espérant fatiguer son désir. Elle arriva sur le port, enfiévrée, à vif. Elle s'allongea sur le bord du quai, livrant à la pierre encore chaude sa sensualité trahie.
L'homme s'assit à côté de Mathilde. Il lui effleura l'épaule, caressa ses cheveux, vagabonda de ses seins à ses fesses, se faufila entre ses cuisses. Elle l'accueillit avec gratitude. Il la prit. Tandis qu'il égrenait son solo, la voix vibrante et suave de Dimitri possédait Mathilde, tenait la note, jusqu'à l'ultime vibrato.
Tous les trois ou quatre mois, les missions de Dimitri l'emportent vers un autre port. Mathilde le suit. Le Havre, Hambourg, Melbourne, Marseille, Shanghai, Rotterdam… Elle se donne à des corps inconnus, ne sait d'eux que leurs hésitations ou leur impatience. Caresses furtives, étreintes farouches, bouche goulue, sexe injonctif, assouvissements rageurs ou cléments. Elle se fait malléable. Seules la révulsent les chevauchées mornes et incertaines, qui outrent trivialement les déficiences de Dimitri.
Mathilde les veut anonymes, ne leur dit rien, jamais, à aucun, les écoute à peine. Ils partent vite.
Quelques cigarettes pour amadouer son chagrin. Elle rentre au petit jour livide.
Photo: YLD, collages de Huda

samedi 3 janvier 2015

Apocryphe


Pécheresse, femme adultère. Prostituée. Voilà ce qu'ils ont fait croire. Pas adultère. Adultération. J'étais sa compagne, sa disciple, épouse aimante, femme aimée. Nous voulions nous libérer des mensonges mercantiles qui nous asservissaient. Nous dénoncions leurs discours fallacieux, rejetions leur toute-puissance obscène, leur morale inconvenante. Chasser du temple les prévaricateurs, les spéculateurs. Nous n'étions pas très nombreux. Plus pour longtemps, pensions-nous. Bientôt…
Je vous maudis renégats, parjures!
Sa compagne, son apôtre. Aimante. Aimée. Pas une prostituée repentie. Sa complice, sa fidèle. Son amante. Toujours à ses côtés. Meurtrie, mais consentante, puisqu'il le fallait, puisqu'il le voulait, lorsqu'il lui demanda, à lui son meilleur ami, ce funeste baiser. Marchand dans ses pas quand ils le condamnèrent. L'accompagnant jusque dans sa souffrance exaspérée.
Espérant une ultime étreinte. Noli me tangere. Je ne t'ai pas retenu.

Sur mon lit, au long de la nuit, je cherche celui que j'aime. Je le cherche mais ne le rencontre pas. Il faut que je me lève et que je fasse le tour de la ville; dans les rues et les places que je cherche celui que j'aime. Je le cherche mais ne le rencontre pas. 

Tu m'avais délivrée des démons qui me tourmentaient. Égarée, je me suis peut-être sans doute abandonnée à nouveau à eux. N'attendez pas que je me repentisse, vous qui avez fait de lui –lui, mon glaive, ma flamme ardente–, vous qui avez fait de lui le fils de.
J'ai beaucoup aimé. Me pardonneras-tu toi que j'ai tant de fois crucifié sur mon corps impie?
Je te cherche mais ne te rencontre pas.
 Photo: YLD, sculpture J.-J. Lapoirie

dimanche 13 avril 2014

Trajectoire

L'arrière-saison peut être belle en Bretagne, et cette année-là elle l'était. J'étais descendue pour un mois à l'hôtel des Flots. Je sortais tôt, je longeais la côte jusqu'à l'extrême pointe. La brume matinale accordait mer et ciel en un duo gris-vert. Puis le soleil congédiait l'aurore, sculptait les falaises, réveillait les senteurs d'ajoncs et de bruyères. Goélands et cormorans déchiraient la lande de leurs cris rauques. Au retour, je faisais une halte à la crêperie du Grand Large et regagnais l'hôtel par le sentier des dunes. Je prenais possession de la véranda, déserte l'après-midi, la rare clientèle profitant de la clémence de la météo pour découvrir la région. Je lisais, je rêvassais. Je décampais à l'apparition des premiers promeneurs. J'avais nettement délimité mon espace, clairement fixé les limites de la convivialité. Lors du dîner, je gratifiais mes dissemblables d'un bonsoir poli mais distant, qui les dissuadait de m'inviter à leur table, et même d'engager la conversation. Je n'admettais les autres qu'incompatibles.
Lorsqu'il pénétra dans la salle à manger, nous étions au milieu du repas. Il salua aimablement l'assistance, et avec un aplomb effroyable s'assit en face de moi. Son regard sombre démentait la crânerie de son sourire. Nous mangeâmes en silence. «Je ne suis ici que pour quelques jours. Je suis ravi de les passer en votre compagnie», décida-t-il au moment de prendre congé. Je voulais être seule. Lui était lointain, presque inatteignable. Le lendemain matin, il m'attendait. Et sa présence me sembla soudain espérée, précieuse, évidente. Je craignais de ne pas savoir le retenir, qu'il ne soit trop tard. Il paraissait déterminé. Plus que cela, déjà en chemin. Il resta plus longtemps qu'il ne l'avait annoncé. Il parlait peu. Je le sentais hésitant. Il était heureux, avoua-t-il un soir. Enfin, ce doit être cela être heureux. Il le faut, lâcha-t-il, comme s'il voulait moins s'en persuader que le décréter. Il avait ri. Il était allé faire un tour en voiture, il aimait rouler dans la nuit, sans but. Il serait de retour dans une heure ou deux. Il viendrait me rejoindre.
Du fond de mon sommeil jaillit un hurlement féroce. Fonçant en sens inverse, tous feux éteints, la voiture le percuta.
Photo: YLD

dimanche 9 mars 2014

Brève Rencontre

Elégante dans sa robe bleu nuit, elle était plongée dans un magazine. Une capeline assortie à son vêtement dissimulait à-demi son visage. Lorsque l'homme pénétra dans le compartiment, elle répondit distraitement à son salut. Il s'assit en face d'elle et accrocha son regard à ce corps bien modelé, que la posture légèrement guindée rendait presque pictural. Elle semblait tout à la fois accepter cette attention insistante et lui opposer une présence lointaine, abstraite. Silencieux, l'homme l'enveloppait d'une sensuelle sollicitation. Elle leva les yeux. Il l'observait, tendre et insouciant. C'était doux, grisant, voluptueux, et vaguement douloureux. Eurydice reprit son magazine. Sur la couverture, Grace Kelly, à bord du Constitution, s'apprête à quitter New York, à rejoindre son prince, qu'elle connaît pourtant bien peu. Elle est radieuse, paraît confiante. Le train entrait en gare. L'homme toucha l'épaule d'Eurydice «Venez, je vous emmène». Elle sourit, un instant consentante, puis se ravisa. «Venez, ne renoncez pas», la pressa-t-il. Le train redémarrait, l'homme sauta sur le quai. Il l'aurait arrachée à son abstinence têtue de la vie. Ils se seraient crus heureux. Puis l'irrémédiable désenchantement, la fatale, l'infernale désillusion. L'homme était tombé amoureux d'une passagère, secrète, clandestine, il n'aurait pas pu, pas su faire taire l'obsédante supplique de la femme: Regarde-moi, pas mon visage, pas mon corps, mon tourment. Regarde-moi et aime-moi. La silhouette de l'homme s'estompait, disparut à l'horizon. Déjà, il n'était plus à elle. Le train filait dans la nuit tombante. Eurydice se sentait radieuse et confiante.
Photo: YLD

samedi 4 janvier 2014

Insoluble

Sur un coup de tête. Ou parce qu'elle n'en pouvait plus, espérait autre chose, elle s'était enfuie à Londres. A peine arrivée à l'hôtel, elle lui avait écrit Ne me laisse pas te quitter. Je t'aime. Je ne veux pas vivre sans toi. Elle avait attendu un appel, un SMS. Une semaine, un mois. Elle était rentrée à Paris. Un mot, un signe, elle serait revenue à lui, repentante, rassurée, heureuse. Il se taisait, l'exténuait de son silence.
Elle était partie depuis deux mois lorsqu'il reçut son message. Une grève de la poste l'avait laissé en souffrance tout ce temps. Pendant des jours et des nuits, à chaque instant, il avait cherché une explication, s'était perdu dans les hypothèses, égaré dans les conjectures. Il s'était tout reproché, l'avait accusée du pire. Il l'avait insultée, avait rêvé son retour, l'avait détestée, avait prié, lui qui ne croyait à rien ni à personne, l'avait maudite. Quand la carte lui était parvenue, il avait déjà renoncé. S'il l'avait reçue avant, les choses auraient-elles été différentes? Il trancha dans le vif. Trop tard, martela-t-il férocement. C'est trop tard.

Obéissant à une obscure impulsion, une sournoise désillusion, elle s'était éclipsée, voulait juste s'absenter un peu du quotidien. Dans le train, elle l'avait appelé Ne me laisse pas te quitter. Je t'aime. Je ne veux pas vivre sans toi. Je m'en fous, lui avait-il répondu d'une voix tremblante de colère. La rage au cœur, il avait raccroché. Elle l'avait abandonné. Elle n'était plus rien pour lui, décréta-t-il, impitoyable, effacée de sa vie, expurgée de ses pensées. Elle rappela, se fracassa sur les brisants de sa rancœur. Elle se désolait de sa précipitation. Si elle avait patienté un peu, un jour ou deux, les choses auraient-elles été différentes? Elle s'accrocha à cet espoir. C'était peut-être trop tôt.
Photo: YLD

samedi 16 novembre 2013

Mot à maux

Avoir imaginé qu'il l'admettrait, après tant d'années. Pourtant, il a dit J'en conviens, Probablement, Oui bien sûr. Il n'empêche, comment croire qu'il reconnaissait ce qu'il avait toujours nié? Barcelone, ce soir d'août. Nous étions restés longtemps à la plage. Nous étions rentrés, fatigués de soleil. Nous avions passé la soirée sur la terrasse. La nuit était lourde, sans un souffle d'air. Et puis c'est arrivé. Survenu. Barcelone, ce soir d'été où tout semblait éternel, immuable. Soudain, ce mot qui nous a anéantis. Il l'a prononcé, d'un ton neutre, comme par mégarde. Ce mot arrogant a fait irruption, rendant désormais notre vie inconcevable. Je l'entends encore. Et c'est moi qui l'aurais prononcé. Lâché. Pendant tout ce temps, je l'aurais rendu, lui, responsable de cette trahison, incapable que j'étais d'articuler aucun de ces autres mots qui auraient vaincu celui que ma peur de le perdre avait laissé échapper.
Alors, ce serait moi…


Je lui accorde un silence navré. Cette soirée, je l'ai oubliée. Cet amour forcené, intransigeant, m'est inconnu. J'étais amoureux. D'elle, sans doute. De Barcelone, passionnément. Belle Catalane, espiègle et bouillonnante. Ce mot assassin qui nous aurait poignardés en plein cœur, je l'ignore. J'en ai d'autres, qu'elle refuserait. Plaza del Sol, El Born, tapas con vino, Barceloneta, mariscada o cava, El Raval, fiesta y mojito. A moins que, peut-être, tibi dabo, promesses que je ne tiendrai pas.
Elle voulut que ce mot fatidique fût proféré une fois encore, maintenant, pour que nous sachions. Abolir la parole funeste, dit-elle. Elle attendait, espérait que je
Elle hurla: –––––––––––––
Je n'entendis qu'un cri.
Photo:YLD

jeudi 31 octobre 2013

Amor(t)

J'ai tué Paula. La logique policière cherchera un mobile: jalousie, haine, intérêt financier, vengeance. Rien de cela. Un coup de folie, suggérera-t-on. Laissons cet argument à mon avocat, qui en aura bien besoin pour tenter de défendre ma cause, de convaincre les juges. Paula m'aimait, et moi autant que je le peux, négligemment, désabusé. Elle avait voulu vivre avec moi. Je n'avais pas refusé, ni accepté. Je n'y accordais aucune importance. J'étais disponible, neutre. Je ne me sentais pas concerné. Nous avions fait l'amour. Je tenais Paula dans mes bras, je caressais son ventre, ses seins, son cou. Lentement, j'ai resserré mon étreinte, serré, serré. Mes doigts se contractaient, se crispaient. D'abord, Paula se laissa faire, pensant qu'il s'agissait d'un jeu. Quand elle peina à respirer, elle essaya de se débattre, affaiblie déjà par le manque d'oxygène. Dans ses yeux, je lus l'incompréhension, la peur, la terreur, puis son regard s'éteignit. Paula repose à mes côtés sur le lit, diaphane, mystérieuse comme la première fois. Je vais appeler la police. Plus tard. Il y aura un interrogatoire, long, déplaisant. Toujours les mêmes questions. Des explications à donner. Des raisons à fournir. Une reconstitution, peut-être. Inconvenante. Un procès, bien sûr. On attendra des regrets, des remords, qui n'ont pas lieu d'être. J'ai tué Paula. Ni préméditation ni accident. Le fait singulier qui devait me soustraire à la terne indifférenciation de mon existence. Finalement, cela revient au même. Je serai condamné à une lourde peine, comme on dit. Il me semble que la détention ne me pèsera pas trop. Au début, ce sera sûrement incommode et ennuyeux, puis je m'y habituerai et je n'y ferai plus attention. La lumière violacée de l'aube se faufile sous les doubles rideaux. Je me lève, me douche et passe un jean et un polo. Je veux avoir le temps de prendre mon petit déjeuner, j'aime bien ce moment. Je bois une tasse de café, mange toasts beurrés et tartines de confiture. Je ne me presse pas. L'odeur de noisette du pain grillé, le crissement du beurre qu'on y étale, la douce amertume de l'orange, l'onctuosité des cerises noires. Je me sers une seconde tasse de café. Je crois que mon petit déjeuner me manquera, ça me contrarie.
–Vous avez demandé la police, ne quittez pas.
–J'ai tué Paula.
Photo: YLD

samedi 5 octobre 2013

Variations indéfinies

Pelotonnée dans la douce tiédeur de la chambre, Lise s'accommodait de ses déchaînements de fureur. Le vent se jetait, rageur, contre la villa, giflait la façade, l'étreignait si fort qu'il aurait pu la broyer. La maison gémissait, semblait céder à ses assauts passionnés, il fléchissait, s'apaisait; elle se ravisait, s'indignait de ses assiduités, il redoublait, s'acharnait, défiait son indifférence. Jean, lui aussi, avait lutté obstinément contre les langueurs romanesques de Lise, l'assaillant désespérément de son amour, de son désir exténuant de vivre. Ici, tout est possible, se défendait Lise. Le vent disperse les malentendus; la brume dissipe nos incertitudes; la mer efface le temps. Tout peut sans cesse recommencer. Rien à porter, à assumer, à justifier. Oublieux de nous-mêmes parce que toujours intacts, insoupçonnés. Nous n'aurons pas de souvenirs, se plaignait Jean. J'en inventerai pour nous, uniques, éphémères, inaltérables, promettait Lise. La silhouette bleutée des minarets sur l'horizon flamboyant. Les vagues nacrées s'épanchant sur la grève. Nos serments parfumés de jasmin et de laurier rose. Jean combattait ses chimères. Tu m'offres des mirages, je veux le sel des embruns sur mes lèvres et la saveur de tes aveux sur ma peau.
Jean s'était éloigné. Lise ne souffrait pas de son départ, elle avait conjuré son absence. Il demeurait là dans l'indistinction de l'existence où Lise s'était retirée.
Le présent m'échappe, la réalité me fuit, l'essentiel s'éparpille dans le fortuit.
Photo: Sun7, YLD


samedi 13 juillet 2013

Chassé-croisé

Il en avait les moyens. Ses revenus lui permettaient de dédommager amplement sa femme. Il trompait généreusement Victoria, mais apaisait avec prodigalité ses blessures d'amour-propre: robes Valentino ou Prada, diamants, séjours dans un hôtel de luxe californien… La quarantaine l'assagit. Il n'éprouva plus le besoin de collectionner les maîtresses. Depuis six mois, Jeanne, de vingt ans sa cadette, était son unique escapade. Curieusement, Victoria, qui, jusqu'alors, semblait se satisfaire des compensations qu'il lui octroyait, redoubla d'exigences. Elle avait désiré un appartement à San Francisco, avait voulu un chalet à Megève. Elle venait d'obtenir une villa à Monaco. Jeanne, si désintéressée, si insouciante, l'accabla soudain de caprices fastueux. L'une marchandait ouvertement la paix matrimoniale; l'autre monnayait subrepticement ses sensuelles ingéniosités. Il ne s'en offusquait pas. Lui qui, dans le monde de la finance, avait bâti sa réputation sur son acharnement impitoyable soutenait que, pour jouer gagnant, il fallait chiffrer exactement la mise optimale, mesurer précisément les risques et évaluer finement le retour sur investissement. Il accédait donc, indifférent, aux revendications conjugales de Victoria et consentait, attendri, aux vœux fantasques de Jeanne.
Victoria était en vacances aux Caraïbes lorsqu'il reçut la lettre de son avocat l'informant qu'elle demandait le divorce. Cette sotte avait sans doute cru le doubler; elle lui donnait l'avantage du terrain. Il fit un peu traîner les choses, négocia, pour la forme, le montant de la prestation compensatoire. Un trade gagnant, finalement, se félicitait-il: il avait échangé une Victoria en net recul contre une Jeanne qui cotait en forte hausse.
Pourtant, ces derniers temps, quelque chose le tracassait. Evidemment, les indices boursiers n'étaient pas au beau fixe, mais compte tenu de la crise, ils n'étaient pas, non plus, particulièrement inquiétants. Les jours suivants, le CAC40, le Nikkei et le Dow Jones se maintinrent effectivement, mais Jeanne, elle, se volatilisa. Son téléphone restait muet, son appartement était occupé par un énergumène qui affirmait ne pas la connaître et ses copains de fac semblaient s'être passé le mot: il n'y avait vraiment pas de quoi stresser.

Du patio, Victoria observait Jeanne, étendue nue, dorée, abandonnée, offerte, au bord de la piscine. Elle s'avança silencieusement, laissa glisser son paréo et se coula, frémissante, contre l'impudique alanguie, voguant langoureusement jusqu'à la conque blonde de Vénus.
Photo YLD: Three People on Four Benches, George Segal



jeudi 30 mai 2013

Illusion d'optique

On en avait fait des romans, des films, des chansons. On l'avait vécu libre ou conjugal. Il avait été fidèle ou adultère, hétéro ou homo. Il a, un temps, été délivré sur prescription médicale. On le commande aujourd'hui sur Internet. Tomber amoureux est trop incertain, trop aléatoire. On veut du coup de foudre à volonté, du sentiment immédiat, du plaisir instantané. Les chercheurs ne nous ont-ils pas appris que l'amour n'était, finalement, qu'une simple réponse neurobiologique? Des stimuli sensoriels, phéromones et autres, activent certaines aires du système limbique –les mêmes que celles qui réagissent à la cocaïne ou aux amphétamines–, et vous voilà sous le charme de Romain ou de Chloé. Les laboratoires pharmaceutiques, toujours à l'affût de profits, n'ont pas tardé à trouver la formule magique. Vous vous inoculez une dose d'Eroscymil, vous patientez quelques minutes; sous l'effet du produit, les zones de votre cerveau impliquées dans le processus s'allument, et vous êtes hypnotisé par les yeux bleus de Nina, ensorcelé par la beauté ténébreuse de Valentin, épris de quiconque croise votre chemin à ce moment-là. Pour éviter les réveils postcoïtaux calamiteux, Clément ne s'autorisait les embrasements sentimentaux qu'au Club.
Après s'être douché, Clément se fit une injection d'Eroscymil. Alors qu'il s'apprêtait à enfiler son caleçon, il s'aperçut qu'il avait perdu sa chaîne. Il inspecta le bac de douche, souleva la clayette, vida le panier de serviettes. La chaîne tomba sur le carrelage. Clément se baissa pour la ramasser. Lorsqu'il se releva, le désir lui fouailla le ventre. Le miroir lui adressait la plus suave des promesses: regard engageant, bouche incitative, sexe généreux. Conquis, Clément succomba à l'invite fallacieuse de son image.
Photo: YLD



mercredi 1 mai 2013

Cyber eroticus

Un mensonge par omission, un petit arrangement avec la vérité. Depuis quelque temps, le mardi, Jade passe sa soirée au club. Elle a besoin de se détendre, de se relaxer, de déstresser. Ses occupations hebdomadaires, que j'avais inconsidérément estampillées yoga, qi gong, sophrologie ou chant énergétique, la retiennent jusqu'à une heure avancée de la nuit. Le clapotis de la douche, le tintement des flacons de démaquillant m'avertissent de son retour. Cet horaire, bien trop tardif pour une séance de sonothérapie ou un atelier de danse libre, me décide à la poursuivre pour abus de confiance.
Jade arrive chez Gladys –la grande amie Gladys– à vingt heures. Elle en repart une demi-heure plus tard, très élégamment vêtue, et se rend au 60, rue des Jasmins. Elle en ressort à onze heures trente, repasse chez Gladys pour se changer, puis regagne la maison. Le «club» est un endroit discret, fréquenté par une clientèle d'habitués, hommes et femmes. Après un premier contact téléphonique avec la dating manager, j'ai dû remplir un formulaire d'inscription pointilleux, fournir un relevé d'identité bancaire, attendre une semaine que tout soit minutieusement vérifié. Et me voici dans la place. L'ambiance est feutrée, le cadre raffiné, et les prestations… à l'avenant. Corps souple en gel élastomère qui diffuse un parfum aphrodisiaque, peau satinée, bouche soyeuse, ma partenaire est dotée de cent trente programmes, mis à jour tous les six mois. Mieux que le Kama-sûtra! Une expérience déroutante, troublante. 
Bientôt, mes petites excursions érotiques ne me suffisent plus. Je veux savoir quel apollon cybernétique Jade rencontre, quelles fonctionnalités elle active lors de leurs lascives connexions. Mes propres explorations m'ont assez dévoilé la prodigalité des geishas synthétiques pour exciter ma curiosité. Les bioniques hétaïres présentent l'inestimable avantage –ou la regrettable faille– d'ignorer le mensonge. Je ne tarde pas à découvrir l'adonis de Jade, un des rares modèles auquel il est possible d'ajouter, moyennant une petite centaine d'euros, un plugin qui décuple ses capacités. Mais si je préfère, prend-on soin de m'informer, cet Eros multiprocesseur existe aussi en version féminine.
Désormais, Jade a son mardi; j'ai mon jeudi.
Photo: YLD,  tableau de Lika Kato

lundi 1 avril 2013

Transfuge

Certainement pas un combat singulier. Un furieux corps-à-corps, peut-être une lutte à mort. Tu me trompes et prends toutes les précautions pour que je n'en sache rien. Pas vu, pas pris. Chez toi, c'est un impératif catégorique. Cette fois, tu as perdu la partie, les dés étaient pipés.

Je désamorcerai ton rire frondeur. 

J'ai la preuve formelle de ton infidélité. Le mois dernier, tu as recommencé à avoir du boulot par-dessus la tête et à être d'astreinte le samedi. Un dimanche matin, pendant que tu prenais ton bain, j'ai installé un logiciel espion sur ton iPhone. Un agent secret, un mouchard, un indic. Je t'appelle sur ton téléphone et sans que l'appareil sonne ni s'allume, mon 007 décroche. Et là, ça devient intéressant, je te suis à la trace.

J'aurai raison de ton sourire subversif. 

J'ai assisté à ton tête-à-tête avec «Charlotte, mon ange», vos mots doux, vos taquineries coquines, vos sous-entendus polissons. Je me suis immiscée dans votre intimité. J'étais à l'affût de tes convoitises impudiques, j'épiais les halètements de ton plaisir exalté, les râles de ton corps assouvi. 

Je briserai ton regard moqueur.

Je ne me laisserai pas spolier. Tu es mon bien, j'en ai la jouissance et la pleine propriété. Désormais, tu es sous contrôle, sous haute surveillance. Je ne t'abandonnerai plus la moindre parcelle de liberté. Je stopperai net toute tentative d'effraction, expulserai l'intruse.

Je terrasserai ta belle assurance.

I'm watching you

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Je voulais hanter tes pensées, submerger tes sentiments, tourmenter tes désirs. Tu m'as comblée. L'application de rappel automatique que tu as téléchargée sur ton iPhone a converti mon espion en agent double, qui s'acquitte scrupuleusement de la mission que tu lui as confiée. Ta Mata Hari me balance tes flirts avec Léa, Manon et Dorothée; tes badinages avec Anna et Julie; tes enthousiasmes impétueux pour Fayza, Lisa, Daphné et Camille; tes déchaînements passionnés avec Gladys, Kim, Sofia, Justine et Laura; tes ivresses éperdues avec Victoria, Safia, Paula, Eglantine, Ophélie, Adama, Salomé…
Photo:YLD

dimanche 3 février 2013

De l'amour et du hasard

Une belle, une merveilleuse histoire. De celles qui ne s'ensablent pas dans le quotidien, ne s'enlisent pas dans l'habitude. Un amour que les désaccords n'effritent pas, que les mensonges ne rongent pas, que le temps ne corrompt pas. Un bonheur adamantin. Une félicité édénique.
Le mince étui de moleskine vert émeraude gît au pied du lit, noyé dans la moquette. Il renferme des cartes de visite à son nom, au milieu desquelles est glissée un petite feuille de Bristol.
1 Marie Mon chant liminaire
2 Nina Douceur printanière
3 Agathe Conceptuelle
4 Graziella Epiphanie du plaisir
5 Charlotte Point d'orgue
6 Alex
7 Louise Accorte villégiature.
Alex, c'est moi. J'aurais pu fermer les yeux sur l'incursion importune de la touriste dans notre exclusivité amoureuse, mais ce vide lexical, ce néant sémantique… Ni métaphore laudative ni évocation superlative. Pas la plus pâle épithète. Pas la moindre qualification, même elliptique. J'aurais accepté, bien qu'avec une amère déconvenue, une allusion à mon rire perlé, à mon air mutin. Tout plutôt que cette présence par omission, cette  aphasie sentimentale. Je veux une explication.
Je lui brandis l'étui sous le nez. Qu'est-ce que ça signifie?
Que tu as tiré le mauvais numéro.
Photo: YLD

dimanche 20 janvier 2013

Un cœur fou

Pourquoi, pourquoi?
Parce que je ne peux pas, je ne veux plus. J'ai essayé. Je ne ressens rien. Tes baisers, tes caresses, tes empressements me laissent de marbre. Tes étreintes m'écœurent, tes ardeurs me révulsent. Je me suis d'abord abritée derrière ma timidité, retranchée derrière la retenue et la décence. Notre union réclamait, soutenais-je, prévenance, respect, attention et délicatesse. Ces élans forcenés, indomptés, carnassiers qui te poussaient dans mon lit n'étaient pas dignes de la noblesse de nos sentiments. Je ne me donne même plus la peine de ménager ta sensibilité. Je n'ai presque plus besoin de refuser. La répulsion que m'inspire ta main dans mes cheveux, tes lèvres effleurant les miennes décourage tes velléités amoureuses. Ce soir, pourtant, tu as insisté. Ignorant ma répugnance, tu as tenté de me prendre, malgré moi. Tu n'as enlacé qu'un corps inerte et aride, au regard vide, à la bouche figée  dans un rictus de dégoût. Mais pourquoi? gémis-tu.
Parce que je suis à lui. Son amour impératif m'exige pour lui seul. Notre passion est  exclusive, absolue. De tout mon être, j'appartiens à Heathcliff. Il me met le feu au ventre, me fait hurler de désir. je suis sa louve lubrique, avide de jouissance. Il me chevauche furieux, enragé, vorace, m'abandonne le corps labouré, ivre de volupté. Des années durant, je suis allée à sa rencontre dans la lande meurtrie. Mon silence patient apaisait sa colère. Quand la haine lui écorchait le cœur, chavirait son esprit, il se réfugiait dans mes bras. Je l'accueillais, tendre et consolante. Il a pris l'habitude de venir chaque nuit se blottir en moi. Tu me dévisages, effaré. Comment pourrais-tu comprendre? Tu seras toujours l'autre, différent, lointain, discordant. Oui j'aime Heathcliff, je l'aime pas seulement parce qu'il est beau,  mais parce qu'il est plus moi-même que je ne le suis.
Photo: YLD, Le Manteau du chaman, Anna Genard 

lundi 31 décembre 2012

Pirouette

Ils me sont tous tombés dessus. Ses parents, les miens. Rompre du jour au lendemain, et sans une explication, ce n'est pas correct. Expliquer quoi? Se mettre ensemble, le mariage, c'était son plan à elle. D'accord, je n'ai pas dit non, mais pas oui non plus. J'ai oublié ou je n'y ai pas pensé. Je n'avais pas envie de me prendre la tête. J'ai cru que c'était comme ça, qu'elle laisserait tomber. Ils ne me lâchent plus. Je dois donner une «bonne» raison. Hors de question qu'on se voit, Vanessa et moi. Elle va sangloter, trop chiant. Au téléphone, ce sera pareil. Je voulais lui envoyer un SMS, mais mon père a failli m'assassiner. OK, OK pour une lettre. Qu'est-ce que je vais bien pouvoir raconter? 
J'étais en pleine galère, quand Corentin est arrivé. Un mec sympa, mais un peu zarbe. C'est l'intello de la bande. Pendant qu'on buvait une mousse, je lui ai proposé le deal: il m'écrivait le baratin et je lui arrangeais le coup avec la petite brune sur laquelle il flashe depuis un mois. J'attends son mail.

Vanessa,
Je ne savais pas trop comment te dire. Avec les sentiments, c'est toujours compliqué. Enfin, bon voilà. Pourquoi cette obstination à se taire? Des hypothèses fantaisistes, des affirmations aventurées. Il y a dans l'esprit de certains hommes je ne sais quelle brume élégiaque. De chaînon en chaînon, on se perd en dédale d'idées sans retrouver l'origine. Est-ce moi qui te quitte ou toi qui me chasses? La plus grande des sottises est de trouver ridicules ou blâmables des sentiments qu'on n'éprouve pas. Il y a du courage à souffrir avec constance les maux que l'on ne peut éviter. L'amour, c'est l'obsession du sexe. Jusques aux moindres occasions de plaisir que je puis rencontrer, je les empoigne. Je t'ai prise avec plaisir, je te quitte sans regret. Peut-être penserai-je à toi quelquefois par ricochet quand je me rappellerai ce bel été ces deux belles années. J'aimerais avoir un message d'espoir à te transmettre. Je n'en ai pas… Est-ce que deux messages de désespoir, ça t'irait?
Ludo
P.S.: Tes yeux sont des poèmes qui se lisent en silence. Renoncer à sa liberté, c'est renoncer à sa qualité d'homme.

Il paraît qu'on trouve tous ces trucs dans un dico. N'empêche, Corentin il l'a chiadé sa bafouille. Le PS, à la fin, ça le fait.

Vas-y, je forwarde et je bouge. J'ai rencard avec Cinthia.
Photo: YLD, graff Batsh Lo


samedi 1 décembre 2012

Vendetta

Œil pour œil, dent pour dent, ce serait encore trop doux. Tu t'es assez moquée de moi. Toutes ces soirées à t'attendre, que tu consacrais à la préparation de tes examens; tous ces week-ends à me morfondre pendant que tu rendais visite à tes parents à Strasbourg. Je prenais tes prétextes pour argent comptant. Tes révisions, tes parents, Strasbourg, des flirts, des aventures, tes infidélités. Je le savais, aveuglement. Tu en as bien profité. Maintenant, c'est moi qui mène la danse. Tu ne peux plus m'éviter. Je te surveille, je te suis, je m'invite là où tu es. Ma présence est le signal que ton nouveau mec vient de t'échapper, qu'il t'a déjà trompée. La première fois que tu m'as rencontré accompagné de cette fille superbe, tu t'es fichue de moi: si je croyais te rendre jalouse… Tu es maligne, je suis pervers. J'ai été à bonne école. Cette beauté n'est pas ma maîtresse, ou à peine. Ma collaboratrice, plutôt. Elle est redoutable. Pas un homme ne lui résiste. Tu as eu beau déployer tes talents de séductrice, elle campait dans le lit de tes amants. Elle est la meilleure à ce petit jeu. Juste pour le plaisir, se réjouit-elle, polissonne, à chaque victoire. Tes amis, tes collègues, ta sœur, ta mère découvraient sur Internet ta dernière conquête en pleins ébats avec la demoiselle. Les mâles de ta famille ont fait ce qu'il fallait pour me neutraliser.
Je n'ai pas renoncé. Je me suis fait discret, je rôde dans l'ombre. Depuis six mois, tu es pendue au cou de Manuel, un magnifique étalon, belle gueule. Pour la première fois, tu es vraiment amoureuse. Vous ne vous quittez plus. Le grand, le parfait amour. Tout à ton bonheur, tu ne me vois même pas ce soir dans la boîte où il a organisé une fête pour célébrer vos fiançailles. Tu es superbe, tu rayonnes, tu n'as jamais été aussi désirable. Manuel fait signe au DJ de baisser le son. Tu le dévores des yeux, émue. Une déclaration, une déclaration, scande l'assistance. «Désolé, ça s'arrête là. J'ai fini mon job», annonce Manuel de ce ton langoureux dont il sait si bien jouer. Ultime pirouette de Don Juan, qui, profitant de la stupeur générale, se dérobe prestement à la fureur de ta tribu.
D'habitude, ce sont des dames d'âge mûr qui paient Manuel pour leur tenir compagnie. Avec toi, c'était du velours, plaisantait-il, en empochant, chaque semaine, les mille euros que je lui avais promis. J'y ai mis le prix, c'est vrai; aussi, j'apprécie à sa juste valeur le spectacle de ton visage dépenaillé, ridicule poupée démantibulée.
Il y a un an jour pour jour que je me suis crevé le cœur. Bon anniversaire, petite garce!
Photo: YLD

samedi 17 novembre 2012

Revanche

Un fils de rien, comme celui-là, avait raillé l'homme en pointant son doigt vers moi. Elle avait haussé les épaules, indifférente, puisque, de toute façon, il l'avait bannie.
A seize ans, ma mère, fille d'un gros propriétaire terrien beauceron, s'était enfuie avec celui qui allait devenir mon père, un journalier venu faire la moisson l'été précédent. Ses parents la destinaient à un voisin, célibataire endurci d'une quarantaine d'années qui avait du bien. La timide et obéissante Mado s'était révélée une amoureuse impétueuse. Livrée aux premiers tourments des sens, elle avait décliné l'honnête mariage, le confort de la grande maison, la compagnie paterne que lui offrait le quadragénaire. Elle ne regrettait pas sa décision, affirmait-elle. Malgré l'argent qui manquait souvent, les quatre enfants à nourrir, et le cinquième qui serait bientôt là. Bien sûr, à seize ans, elle n'imaginait pas cette existence de privations, elle n'aurait pu concevoir que son amour s'userait de s'être trop longtemps frotté aux aspérités du quotidien, que son homme ne la regarderait plus que comme un vieux camarade de lutte. Elle ne connaissait pas la vie, alors. Son horizon se bornait aux bras de son amant. L'avenir avait la saveur des baisers dont il la couvrait et la splendeur de leurs étreintes.
Mado racontait, humble, sincère, généreuse. Une colère froide m'envahissait, la haine me submergea. Je me jetai sur ma mère, poings serrés. Fils de rien, fils de rien! La fureur m'aveuglait. Il y eut un cri. Une poigne énergique me plaqua au sol. Ma mère disparut quelques jours de la maison. Quand elle revint, elle était seule. Pas un mot ne fut prononcé. Pas un reproche.
Dur, égoïste, avide, chuchote-t-on dans mon dos. Mais puissant, influent, craint. Un homme dont on dit «c'est quelqu'un».

Photo: YLD, Francis Oudin, La Boîte monde

samedi 20 octobre 2012

Level up

A Lille ou à Hambourg, qu'est-ce que ça change? Un séminaire, un colloque, le lancement d'un nouveau produit, elle n'est jamais là. J'ai confiance, évidemment… J'ouvre une bière et je vais voir à quoi ressemble FeelEver, histoire de passer le temps.
FeelEver, c'est une sorte de jeu de rôle d'improvisation entre deux protagonistes. Vous choisissez le personnage fictif auquel vous prêterez votre voix –l'intonation déterminera les attitudes de votre avatar, sa gestuelle traduisant vos émotions. Vous sélectionnez un partenaire parmi les joueurs –des inconnus– qui sont en ligne et vous lui donnez la réplique sur le thème proposé. «Vous faites une scène de jalousie à votre copine». Aucun intérêt, je ne suis pas jaloux. Je suis sûr que je ne saurais même pas faire semblant. J'essaie?
Moi: Un bon prétexte tes petits voyages. Et ton collaborateur, ce Thierry, c'est un beau mec?
Ma partenaire: Un garçon intelligent, compétent, mais pas vraiment mon genre.
Moi: Pas vraiment, c'est ça, ouais. Mais tu pars quand même avec lui. Vous prenez une chambre pour deux, ça réduit la note de frais.
Ma partenaire: Où es-tu allé chercher un truc pareil?
Moi: Tu couches avec lui?
Ma partenaire: Non, bien sûr que non!
Moi: Avec qui alors? Tu dragues au bar de l'hôtel? C'est encore mieux. Un type différent chaque fois.
Sans m'en rendre compte j'ai forcé le ton. Je crie. Le visage de mon avatar se durcit, mâchoires serrées, regard féroce.
Ma partenaire: Arrête, tu es en plein délire.
Moi: Peut-être même pas pour ton boulot. Tu y vas comme ça, pour rencontrer des hommes. Qu'est-ce qu'ils te demandent? Et tu le fais, hein! Tu me prends pour un bouffon, un abruti…
Voix rauque, cassée. Yeux écarquillés. Bouche contractée. Je grogne, je rugis, je hurle.
Finies tes petites escapades, je vais te mater, te montrer qui je suis. Tu es à moi. Tu entends, à moi.

Deux minutes. La partie est terminée. Un algorithme évalue ma prestation: 4,5 sur 5. Ma partenaire de jeu confirme: super impro, belle performance.

Plutôt un coup d'essai. Je t'attends avec impatience, ma chérie. 
Photo: YLD