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dimanche 5 février 2017

Echappée belle


Boucler l'affaire Caron contre Caron, commander les courses et les récupérer au drive, demander à Madeleine de préparer un gratin de saumon-brocolis ou un carré d'agneau-pommes de terre pour le repas du soir, coacher Arthur et Victor, quinze et treize ans, aller chercher Virginie à son bureau pour le cours de stretching, téléphoner aux Berliet et aux Fabre-Lapierre pour le dîner de vendredi. Et le lundi, prendre l'Orléans-Paris de 9h28, se rendre boulevard Raspail chez Mme Rochecourt, passer la journée avec elle, puis rentrer par le TER de 19h33. Elsa est une femme active, énergique, dynamique, efficiente se plaît à dire Laurent.
Mme Rochecourt, la mère d'Elsa, est décédée il y a deux ans. Elsa n'en a informé ni Laurent ni les garçons, les liens entre ceux-ci et l'orgueilleuse Mme Rochecourt étant distendus, à tel point que depuis plusieurs années, elle avait souhaité qu'ils lui épargnent jusqu'à leur visite à Noël. Mme Rochecourt avait pourtant accueilli avec bienveillance le mariage d'Elsa et de Laurent, mais celui-ci était tombé en disgrâce lorsqu'il avait accepté un poste d'ingénieur à Orléans, manifestant ainsi, aux yeux de sa belle-mère, «un singulier manque d'ambition». Si elle avait toléré la naissance d'Arthur, un «nécessaire désagrément», celle de Victor avait été saluée par de cinglants persiflages «Encore un, ma pauvre chérie, il est vrai qu'avocate à Orléans…»
Après le décès de Mme Rochecourt, Elsa avait maintenu ses voyages hebdomadaires à Paris. Le temps de faire le tri dans les affaires de sa mère, de ranger les papiers, de s'occuper de la succession. Et maintenant que tout est réglé…
Elsa est assise au bord du lac, parc Montsouris. Bientôt la quarantaine. Elle se sait jolie, intelligente, indépendante, appréciée de ses pairs, estimée par ses amis. On l'a dit choyée par un mari attentionné et des fils aimants. Une femme comblée. Pourtant… Maintenant, du temps pour rien. Soudain, il est à ses côtés. La regarde longuement, tendre et indécent.
Dans le lit pudibond de madame mère, l'homme sollicite les initiatives d'Elsa, délicatement, résolument (Laurent, lui, prend toujours la direction des opérations). Alors, elle s'autorise: ses mains ses lèvres sa langue vagabondent sur le corps docile et immodéré de l'homme. Désir dévorant impératif urgent.
Un clin d'œil complice, la porte qui l'on referme, le chuintement de l'ascenseur.
Elsa s'arrête à l'agence immobilière du quartier, met l'appartement en vente, attrape le TER pour Orléans. Laurent aime que l'on soit à l'heure pour passer à table.
Keith Haring, photo YLD


dimanche 11 septembre 2016

Philosophie potagère

Toujours à remâcher des idées noires, tu es usant, me reproche Irène. Ça fait vingt ans, je suis à bout.
Dépressif, tu parles! Réaliste, c'est tout. Tu ouvres un journal, tu allumes la télé ou la radio et tu as quoi, hein? «Un attentat déjoué près de Notre-Dame», «Nouvel essai nucléaire en Corée du Nord», «25 personnes tuées dans l'incendie d'une usine au Bangladesh»… Alors, le divorce, voilà c'est comme le reste. Par consentement mutuel, ce sera rapide, a suggéré l'avocate. La bonne blague, le consentement mutuel. Irène me plaque, elle veut profiter de la vie, être heureuse. Le bonheur, une belle couillonnade. Et dire qu'à quarante-cinq ans, elle gobe encore ces foutaises.
Sur les marches du palais de justice, Irène se sent obligée de me prendre dans ses bras:
–Ne m'en veux pas Jean, mais tu sais il faut vraiment que tu apprennes à cultiver ton jardin.
–Mais oui, bien sûr. Le jardinage, ça remonte le moral, ça te fait voir la vie en vert. Et tant qu'il y a du vert, il y a de l'espoir.
Comme si je pouvais ne pas lui en vouloir. Cultiver mon jardin, si c'est tout ce qu'elle a trouvé après vingt ans ensemble. N'importe quoi! De toute façon, c'est mieux comme ça. Mouais. Et d'abord, on plante quoi en septembre? (Pas la peine de rigoler, j'ai bien compris l'allusion d'Irène: admettre la réalité du monde, l'améliorer autant que possible, sans renoncer à la joie de vivre. Mais moi, je n'y arrive pas, je n'y crois pas.)
Le choux, la mâche, le radis d'hiver, l'épinard, conseillent les sites de jardinage. Et bien, semons, piquons, arrosons. De toute manière, ça va rater.
J'en étais sûr. Echec complet. Ma première récolte: chiendent et pissenlits. Laisser tomber? Certainement pas! Je suis du genre pessimiste persévérant, défaitiste opiniâtre. Je deviens un client assidu de Truffaut, Delbard et Villemorin, doublé d'un fidèle lecteur de Rustica, Jardin facile, 100 Idées jardin. J'applique scrupuleusement les préconisations des vendeurs, je suis à la lettre les recommandations des spécialistes: semer les poids d'horloge à la mi-août, pailler les choux de Milan en cas de sécheresse, la courgette ne s'entend pas avec le concombre, la courge Muscade, très coureuse, exige un espacement de 2 mètres au minimum entre deux plants, le poireau apprécie la compagnie de l'asperge… Au printemps suivant, de jeunes pousses sortent de terre, et mon potager se pare bientôt d'un dégradé de vert, piqué çà et là d'une pointe de blanc, d'une touche de jaune, d'une note de violet. Je reconnais que je ne suis pas mécontent (en mon for intérieur, j'avoue même que je suis plutôt satisfait).
Je viens d'appeler Irène. Je me suis montré enjoué, lui ai parlé de mes plantations, de la saveur des plaisirs simples, et je l'ai invitée à dîner.
–Désolée, Jean, mais c'est un peu trop tard pour nous. J'ai rencontré quelqu'un.
Le jardinage et ce coup de fil à Irène, mais qu'est-ce qui m'a pris? Je le savais, il n'y a rien à attendre de la vie. Que du mouron et des orties.
Photo: YLD

dimanche 9 mars 2014

Brève Rencontre

Elégante dans sa robe bleu nuit, elle était plongée dans un magazine. Une capeline assortie à son vêtement dissimulait à-demi son visage. Lorsque l'homme pénétra dans le compartiment, elle répondit distraitement à son salut. Il s'assit en face d'elle et accrocha son regard à ce corps bien modelé, que la posture légèrement guindée rendait presque pictural. Elle semblait tout à la fois accepter cette attention insistante et lui opposer une présence lointaine, abstraite. Silencieux, l'homme l'enveloppait d'une sensuelle sollicitation. Elle leva les yeux. Il l'observait, tendre et insouciant. C'était doux, grisant, voluptueux, et vaguement douloureux. Eurydice reprit son magazine. Sur la couverture, Grace Kelly, à bord du Constitution, s'apprête à quitter New York, à rejoindre son prince, qu'elle connaît pourtant bien peu. Elle est radieuse, paraît confiante. Le train entrait en gare. L'homme toucha l'épaule d'Eurydice «Venez, je vous emmène». Elle sourit, un instant consentante, puis se ravisa. «Venez, ne renoncez pas», la pressa-t-il. Le train redémarrait, l'homme sauta sur le quai. Il l'aurait arrachée à son abstinence têtue de la vie. Ils se seraient crus heureux. Puis l'irrémédiable désenchantement, la fatale, l'infernale désillusion. L'homme était tombé amoureux d'une passagère, secrète, clandestine, il n'aurait pas pu, pas su faire taire l'obsédante supplique de la femme: Regarde-moi, pas mon visage, pas mon corps, mon tourment. Regarde-moi et aime-moi. La silhouette de l'homme s'estompait, disparut à l'horizon. Déjà, il n'était plus à elle. Le train filait dans la nuit tombante. Eurydice se sentait radieuse et confiante.
Photo: YLD

samedi 4 janvier 2014

Insoluble

Sur un coup de tête. Ou parce qu'elle n'en pouvait plus, espérait autre chose, elle s'était enfuie à Londres. A peine arrivée à l'hôtel, elle lui avait écrit Ne me laisse pas te quitter. Je t'aime. Je ne veux pas vivre sans toi. Elle avait attendu un appel, un SMS. Une semaine, un mois. Elle était rentrée à Paris. Un mot, un signe, elle serait revenue à lui, repentante, rassurée, heureuse. Il se taisait, l'exténuait de son silence.
Elle était partie depuis deux mois lorsqu'il reçut son message. Une grève de la poste l'avait laissé en souffrance tout ce temps. Pendant des jours et des nuits, à chaque instant, il avait cherché une explication, s'était perdu dans les hypothèses, égaré dans les conjectures. Il s'était tout reproché, l'avait accusée du pire. Il l'avait insultée, avait rêvé son retour, l'avait détestée, avait prié, lui qui ne croyait à rien ni à personne, l'avait maudite. Quand la carte lui était parvenue, il avait déjà renoncé. S'il l'avait reçue avant, les choses auraient-elles été différentes? Il trancha dans le vif. Trop tard, martela-t-il férocement. C'est trop tard.

Obéissant à une obscure impulsion, une sournoise désillusion, elle s'était éclipsée, voulait juste s'absenter un peu du quotidien. Dans le train, elle l'avait appelé Ne me laisse pas te quitter. Je t'aime. Je ne veux pas vivre sans toi. Je m'en fous, lui avait-il répondu d'une voix tremblante de colère. La rage au cœur, il avait raccroché. Elle l'avait abandonné. Elle n'était plus rien pour lui, décréta-t-il, impitoyable, effacée de sa vie, expurgée de ses pensées. Elle rappela, se fracassa sur les brisants de sa rancœur. Elle se désolait de sa précipitation. Si elle avait patienté un peu, un jour ou deux, les choses auraient-elles été différentes? Elle s'accrocha à cet espoir. C'était peut-être trop tôt.
Photo: YLD

lundi 19 août 2013

Ame damnée

Inopportune. Malencontreuse. Son amour si intense, si fervent devait me délivrer. Lola consentait à tout. J'intimais, j'exigeais, je décrétais, elle subissait, se résignait. Las de ses offrandes, je la dédaignais pour une maîtresse moins docile, pour un amant fortuit. Impudique, indécent, je ne lui épargnais rien de mes divertissements. Ecrire n'est pas un geste amoureux. Une confrontation charnelle, une mêlée sauvage. Mon œuvre se nourrirait des meurtrissures de Lola, s'abreuverait à sa magnanime détresse. Sûre de mon talent, confiante en sa munificente passion, elle laissait ma cruauté la dépecer. Je me rivais à mon ordinateur. Cigarette, café, cigarette, cigarette, café, whisky. Plus les mots se refusaient, plus les phrases me résistaient, plus je harcelais Lola, l'accablais de mes excessives prétentions. Cigarettes, whiskys. Mon roman serait d'une audace inouïe; un acte sublime, absolu, foudroyant. Une exécution capitale. Un éblouissement. Je massacrais le lexique, fracassais la syntaxe, étripais la stylistique. J'anaphorisais, j'hyperbolais, j'épurais, j'argotais, je barbarisais. je souillais, je pervertissais. Toujours inassouvie, ma soif de radicalité me poussait à la férocité. Impuissant à transfigurer le verbe, je profanais les promesses imbéciles de Lola, reniais son insane fidélité et son inutile dévotion, répudiais sa stérile présence. Je la vouais à l'insignifiance.
Sur l'écran de mon ordinateur, Lola a écrit en lettres sang de son rouge à lèvres «un infirme du cœur», «un déficient sentimental», avant d'en finir au Temesta-whisky. 
Un voile de tristesse, une ombre de remords, au moins une légère émotion, j'aurais dû… Suis juste foutu de me vautrer dans les draps crasseux de l'abjection.
Photo: YLD


mercredi 1 mai 2013

Cyber eroticus

Un mensonge par omission, un petit arrangement avec la vérité. Depuis quelque temps, le mardi, Jade passe sa soirée au club. Elle a besoin de se détendre, de se relaxer, de déstresser. Ses occupations hebdomadaires, que j'avais inconsidérément estampillées yoga, qi gong, sophrologie ou chant énergétique, la retiennent jusqu'à une heure avancée de la nuit. Le clapotis de la douche, le tintement des flacons de démaquillant m'avertissent de son retour. Cet horaire, bien trop tardif pour une séance de sonothérapie ou un atelier de danse libre, me décide à la poursuivre pour abus de confiance.
Jade arrive chez Gladys –la grande amie Gladys– à vingt heures. Elle en repart une demi-heure plus tard, très élégamment vêtue, et se rend au 60, rue des Jasmins. Elle en ressort à onze heures trente, repasse chez Gladys pour se changer, puis regagne la maison. Le «club» est un endroit discret, fréquenté par une clientèle d'habitués, hommes et femmes. Après un premier contact téléphonique avec la dating manager, j'ai dû remplir un formulaire d'inscription pointilleux, fournir un relevé d'identité bancaire, attendre une semaine que tout soit minutieusement vérifié. Et me voici dans la place. L'ambiance est feutrée, le cadre raffiné, et les prestations… à l'avenant. Corps souple en gel élastomère qui diffuse un parfum aphrodisiaque, peau satinée, bouche soyeuse, ma partenaire est dotée de cent trente programmes, mis à jour tous les six mois. Mieux que le Kama-sûtra! Une expérience déroutante, troublante. 
Bientôt, mes petites excursions érotiques ne me suffisent plus. Je veux savoir quel apollon cybernétique Jade rencontre, quelles fonctionnalités elle active lors de leurs lascives connexions. Mes propres explorations m'ont assez dévoilé la prodigalité des geishas synthétiques pour exciter ma curiosité. Les bioniques hétaïres présentent l'inestimable avantage –ou la regrettable faille– d'ignorer le mensonge. Je ne tarde pas à découvrir l'adonis de Jade, un des rares modèles auquel il est possible d'ajouter, moyennant une petite centaine d'euros, un plugin qui décuple ses capacités. Mais si je préfère, prend-on soin de m'informer, cet Eros multiprocesseur existe aussi en version féminine.
Désormais, Jade a son mardi; j'ai mon jeudi.
Photo: YLD,  tableau de Lika Kato

lundi 1 avril 2013

Transfuge

Certainement pas un combat singulier. Un furieux corps-à-corps, peut-être une lutte à mort. Tu me trompes et prends toutes les précautions pour que je n'en sache rien. Pas vu, pas pris. Chez toi, c'est un impératif catégorique. Cette fois, tu as perdu la partie, les dés étaient pipés.

Je désamorcerai ton rire frondeur. 

J'ai la preuve formelle de ton infidélité. Le mois dernier, tu as recommencé à avoir du boulot par-dessus la tête et à être d'astreinte le samedi. Un dimanche matin, pendant que tu prenais ton bain, j'ai installé un logiciel espion sur ton iPhone. Un agent secret, un mouchard, un indic. Je t'appelle sur ton téléphone et sans que l'appareil sonne ni s'allume, mon 007 décroche. Et là, ça devient intéressant, je te suis à la trace.

J'aurai raison de ton sourire subversif. 

J'ai assisté à ton tête-à-tête avec «Charlotte, mon ange», vos mots doux, vos taquineries coquines, vos sous-entendus polissons. Je me suis immiscée dans votre intimité. J'étais à l'affût de tes convoitises impudiques, j'épiais les halètements de ton plaisir exalté, les râles de ton corps assouvi. 

Je briserai ton regard moqueur.

Je ne me laisserai pas spolier. Tu es mon bien, j'en ai la jouissance et la pleine propriété. Désormais, tu es sous contrôle, sous haute surveillance. Je ne t'abandonnerai plus la moindre parcelle de liberté. Je stopperai net toute tentative d'effraction, expulserai l'intruse.

Je terrasserai ta belle assurance.

I'm watching you

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Je voulais hanter tes pensées, submerger tes sentiments, tourmenter tes désirs. Tu m'as comblée. L'application de rappel automatique que tu as téléchargée sur ton iPhone a converti mon espion en agent double, qui s'acquitte scrupuleusement de la mission que tu lui as confiée. Ta Mata Hari me balance tes flirts avec Léa, Manon et Dorothée; tes badinages avec Anna et Julie; tes enthousiasmes impétueux pour Fayza, Lisa, Daphné et Camille; tes déchaînements passionnés avec Gladys, Kim, Sofia, Justine et Laura; tes ivresses éperdues avec Victoria, Safia, Paula, Eglantine, Ophélie, Adama, Salomé…
Photo:YLD

dimanche 3 février 2013

De l'amour et du hasard

Une belle, une merveilleuse histoire. De celles qui ne s'ensablent pas dans le quotidien, ne s'enlisent pas dans l'habitude. Un amour que les désaccords n'effritent pas, que les mensonges ne rongent pas, que le temps ne corrompt pas. Un bonheur adamantin. Une félicité édénique.
Le mince étui de moleskine vert émeraude gît au pied du lit, noyé dans la moquette. Il renferme des cartes de visite à son nom, au milieu desquelles est glissée un petite feuille de Bristol.
1 Marie Mon chant liminaire
2 Nina Douceur printanière
3 Agathe Conceptuelle
4 Graziella Epiphanie du plaisir
5 Charlotte Point d'orgue
6 Alex
7 Louise Accorte villégiature.
Alex, c'est moi. J'aurais pu fermer les yeux sur l'incursion importune de la touriste dans notre exclusivité amoureuse, mais ce vide lexical, ce néant sémantique… Ni métaphore laudative ni évocation superlative. Pas la plus pâle épithète. Pas la moindre qualification, même elliptique. J'aurais accepté, bien qu'avec une amère déconvenue, une allusion à mon rire perlé, à mon air mutin. Tout plutôt que cette présence par omission, cette  aphasie sentimentale. Je veux une explication.
Je lui brandis l'étui sous le nez. Qu'est-ce que ça signifie?
Que tu as tiré le mauvais numéro.
Photo: YLD

lundi 31 décembre 2012

Pirouette

Ils me sont tous tombés dessus. Ses parents, les miens. Rompre du jour au lendemain, et sans une explication, ce n'est pas correct. Expliquer quoi? Se mettre ensemble, le mariage, c'était son plan à elle. D'accord, je n'ai pas dit non, mais pas oui non plus. J'ai oublié ou je n'y ai pas pensé. Je n'avais pas envie de me prendre la tête. J'ai cru que c'était comme ça, qu'elle laisserait tomber. Ils ne me lâchent plus. Je dois donner une «bonne» raison. Hors de question qu'on se voit, Vanessa et moi. Elle va sangloter, trop chiant. Au téléphone, ce sera pareil. Je voulais lui envoyer un SMS, mais mon père a failli m'assassiner. OK, OK pour une lettre. Qu'est-ce que je vais bien pouvoir raconter? 
J'étais en pleine galère, quand Corentin est arrivé. Un mec sympa, mais un peu zarbe. C'est l'intello de la bande. Pendant qu'on buvait une mousse, je lui ai proposé le deal: il m'écrivait le baratin et je lui arrangeais le coup avec la petite brune sur laquelle il flashe depuis un mois. J'attends son mail.

Vanessa,
Je ne savais pas trop comment te dire. Avec les sentiments, c'est toujours compliqué. Enfin, bon voilà. Pourquoi cette obstination à se taire? Des hypothèses fantaisistes, des affirmations aventurées. Il y a dans l'esprit de certains hommes je ne sais quelle brume élégiaque. De chaînon en chaînon, on se perd en dédale d'idées sans retrouver l'origine. Est-ce moi qui te quitte ou toi qui me chasses? La plus grande des sottises est de trouver ridicules ou blâmables des sentiments qu'on n'éprouve pas. Il y a du courage à souffrir avec constance les maux que l'on ne peut éviter. L'amour, c'est l'obsession du sexe. Jusques aux moindres occasions de plaisir que je puis rencontrer, je les empoigne. Je t'ai prise avec plaisir, je te quitte sans regret. Peut-être penserai-je à toi quelquefois par ricochet quand je me rappellerai ce bel été ces deux belles années. J'aimerais avoir un message d'espoir à te transmettre. Je n'en ai pas… Est-ce que deux messages de désespoir, ça t'irait?
Ludo
P.S.: Tes yeux sont des poèmes qui se lisent en silence. Renoncer à sa liberté, c'est renoncer à sa qualité d'homme.

Il paraît qu'on trouve tous ces trucs dans un dico. N'empêche, Corentin il l'a chiadé sa bafouille. Le PS, à la fin, ça le fait.

Vas-y, je forwarde et je bouge. J'ai rencard avec Cinthia.
Photo: YLD, graff Batsh Lo


samedi 1 décembre 2012

Vendetta

Œil pour œil, dent pour dent, ce serait encore trop doux. Tu t'es assez moquée de moi. Toutes ces soirées à t'attendre, que tu consacrais à la préparation de tes examens; tous ces week-ends à me morfondre pendant que tu rendais visite à tes parents à Strasbourg. Je prenais tes prétextes pour argent comptant. Tes révisions, tes parents, Strasbourg, des flirts, des aventures, tes infidélités. Je le savais, aveuglement. Tu en as bien profité. Maintenant, c'est moi qui mène la danse. Tu ne peux plus m'éviter. Je te surveille, je te suis, je m'invite là où tu es. Ma présence est le signal que ton nouveau mec vient de t'échapper, qu'il t'a déjà trompée. La première fois que tu m'as rencontré accompagné de cette fille superbe, tu t'es fichue de moi: si je croyais te rendre jalouse… Tu es maligne, je suis pervers. J'ai été à bonne école. Cette beauté n'est pas ma maîtresse, ou à peine. Ma collaboratrice, plutôt. Elle est redoutable. Pas un homme ne lui résiste. Tu as eu beau déployer tes talents de séductrice, elle campait dans le lit de tes amants. Elle est la meilleure à ce petit jeu. Juste pour le plaisir, se réjouit-elle, polissonne, à chaque victoire. Tes amis, tes collègues, ta sœur, ta mère découvraient sur Internet ta dernière conquête en pleins ébats avec la demoiselle. Les mâles de ta famille ont fait ce qu'il fallait pour me neutraliser.
Je n'ai pas renoncé. Je me suis fait discret, je rôde dans l'ombre. Depuis six mois, tu es pendue au cou de Manuel, un magnifique étalon, belle gueule. Pour la première fois, tu es vraiment amoureuse. Vous ne vous quittez plus. Le grand, le parfait amour. Tout à ton bonheur, tu ne me vois même pas ce soir dans la boîte où il a organisé une fête pour célébrer vos fiançailles. Tu es superbe, tu rayonnes, tu n'as jamais été aussi désirable. Manuel fait signe au DJ de baisser le son. Tu le dévores des yeux, émue. Une déclaration, une déclaration, scande l'assistance. «Désolé, ça s'arrête là. J'ai fini mon job», annonce Manuel de ce ton langoureux dont il sait si bien jouer. Ultime pirouette de Don Juan, qui, profitant de la stupeur générale, se dérobe prestement à la fureur de ta tribu.
D'habitude, ce sont des dames d'âge mûr qui paient Manuel pour leur tenir compagnie. Avec toi, c'était du velours, plaisantait-il, en empochant, chaque semaine, les mille euros que je lui avais promis. J'y ai mis le prix, c'est vrai; aussi, j'apprécie à sa juste valeur le spectacle de ton visage dépenaillé, ridicule poupée démantibulée.
Il y a un an jour pour jour que je me suis crevé le cœur. Bon anniversaire, petite garce!
Photo: YLD

samedi 20 octobre 2012

Level up

A Lille ou à Hambourg, qu'est-ce que ça change? Un séminaire, un colloque, le lancement d'un nouveau produit, elle n'est jamais là. J'ai confiance, évidemment… J'ouvre une bière et je vais voir à quoi ressemble FeelEver, histoire de passer le temps.
FeelEver, c'est une sorte de jeu de rôle d'improvisation entre deux protagonistes. Vous choisissez le personnage fictif auquel vous prêterez votre voix –l'intonation déterminera les attitudes de votre avatar, sa gestuelle traduisant vos émotions. Vous sélectionnez un partenaire parmi les joueurs –des inconnus– qui sont en ligne et vous lui donnez la réplique sur le thème proposé. «Vous faites une scène de jalousie à votre copine». Aucun intérêt, je ne suis pas jaloux. Je suis sûr que je ne saurais même pas faire semblant. J'essaie?
Moi: Un bon prétexte tes petits voyages. Et ton collaborateur, ce Thierry, c'est un beau mec?
Ma partenaire: Un garçon intelligent, compétent, mais pas vraiment mon genre.
Moi: Pas vraiment, c'est ça, ouais. Mais tu pars quand même avec lui. Vous prenez une chambre pour deux, ça réduit la note de frais.
Ma partenaire: Où es-tu allé chercher un truc pareil?
Moi: Tu couches avec lui?
Ma partenaire: Non, bien sûr que non!
Moi: Avec qui alors? Tu dragues au bar de l'hôtel? C'est encore mieux. Un type différent chaque fois.
Sans m'en rendre compte j'ai forcé le ton. Je crie. Le visage de mon avatar se durcit, mâchoires serrées, regard féroce.
Ma partenaire: Arrête, tu es en plein délire.
Moi: Peut-être même pas pour ton boulot. Tu y vas comme ça, pour rencontrer des hommes. Qu'est-ce qu'ils te demandent? Et tu le fais, hein! Tu me prends pour un bouffon, un abruti…
Voix rauque, cassée. Yeux écarquillés. Bouche contractée. Je grogne, je rugis, je hurle.
Finies tes petites escapades, je vais te mater, te montrer qui je suis. Tu es à moi. Tu entends, à moi.

Deux minutes. La partie est terminée. Un algorithme évalue ma prestation: 4,5 sur 5. Ma partenaire de jeu confirme: super impro, belle performance.

Plutôt un coup d'essai. Je t'attends avec impatience, ma chérie. 
Photo: YLD

dimanche 9 septembre 2012

La mort du deleatur

Les Goncourt, les Femina, les Renaudot, les best-sellers n'acceptent que lui. Tous louent sa parfaite connaissance de la langue, sa capacité à se couler dans leur écriture, son sens du détail, son goût de la précision, sa vivacité, sa curiosité, son perfectionnisme, son esprit critique. Parce qu'Olivier est un excellent correcteur, ils supportent sa maniaquerie, sa minutie obsessionnelle, sa rigueur pathologique, ses biffures qui mortifient leur amour-propre, ses retouches qui outragent leur susceptibilité. Parce qu'il est le meilleur, ils s'accommodent de son doute catégorique, de son orgueilleuse humilité.
Jeune directrice de collection, Anne a d'emblée été séduite par la compétence d'Olivier, sa culture, son intelligence acérée. Sept ans après leur mariage, elle admire et respecte toujours le professionnel, mais l'homme l’horripile. Elle partage sa vie avec un pur intellect, une figure de rhétorique. Pas un mari, encore moins un amant, elle vit aux côtés d'un trope. Lorsqu'il travaille sur un manuscrit, c'est-à-dire trois cent soixante-cinq jours par an, Olivier expurge tout le reste. Même ses amours sont cérébrales. Ses romances avec Hélène*, Stella**, Violette*** l'ont comblé plus que les tendresses attentionnées d'Anne, en qui il ne voit qu'un pastiche, peu réussi, qu'il s'évertue à amender. Anne sait que, jusque dans la rupture, elle doit peaufiner son style. Aussi s'est-elle assuré le concours d'un maître, et, réunissant son courage, elle aborde Olivier dès la fin du repas dominical:
«Oubliez-moi! Pourquoi faut-il que je vous aie connu? Est-ce ma faute? Ô mon Dieu! Non, non, n'en accusez qu…»
Tu manques de coffre, ma pauvre petite, l'interrompt Olivier. Flaubert, ça se gueule…
Anne est habituée à ce qu'Olivier la mette à rude épreuve. Puisqu'il le prend ainsi, elle l'aura sur son propre terrain, le lui chantera à la manière des pères-la-virgule:
«[guill ouvre] L'[cap] amour est mort entre tes bras »[guill ferme]… [sus] ([par ouvre] je te quitte! [clam]) [par ferme]. Point final.

* Je m'en vais, Jean Echenoz.
** L'Ascenseur, Alain Fleisher.
*** Hyrok, Nicolaï Lo Russo (qui, j'espère, ne m'en voudra pas).


Photo: YLD, fresque de Jef Aerosol.

samedi 25 août 2012

Channeling

(à RV)
Je m'ennuie. Ce n'est pas ça qui était convenu. Les massages, les bains de boue et les douches aromatiques, les modelages raffermissants devaient se limiter à la matinée, nous laissant du temps libre pour des balades en amoureux. Les soins ont rapidement empiété sur le début de l'après-midi, puis ont occupé la journée entière. Chaque jour, elle s'abandonne à des mains expertes, à des hommes de l'art, qui la rendent détendue, rayonnante, épanouie. Je m'ennuie, je tourne en rond, je ressasse ma déception. Une petite séance de relaxation vous ferait le plus grand bien, a ironisé le masseur à qui je décochais un regard assassin alors que, une fois encore, il la kidnappait.
Allongé dans un caisson d'isolation sensorielle, j'essaie de noyer mes idées noires dans les harmonies célestes que déversent les haut-parleurs. Je m'efforce de suivre la voix séraphique qui cherche à me guider vers le bien-être. Sur un profond soupir, vous fermez les yeux. Vous pénétrez dans une forêt accueillante. Vos pieds s'enfoncent dans un épais tapis de mousse moelleuse. Je me demande comment elle est. Une rousse à la poitrine généreuse? Vous humez les senteurs fleuries, vous vous laissez bercer par le bruissement du feuillage et le ruissellement d'une source. Une lumière rouge se diffuse dans vos jambes jusqu'à votre ventre, puis… Une blonde à la bouche gourmande? Vous libérez vos émotions dans tout votre corps. Une brune aux fesses avenantes? Contrôlez votre respiration, inspirez en douceur, expirez calmement. Le ton s'est durci. Lâchez prise. Faites le vide, expulsez de votre esprit ce qui vous agite, vous trouble. Gros seins, lèvres pulpeuses, joli cul. Volcanique. Incendiaire.
La musique s'est tue. La lumière s'est éteinte. Impossible de sortir de là, le couvercle est verrouillé. Ne luttez pas. Vous devez vous immerger dans la quiétude et l'harmonie, m'enjoint une voix dominatrice. Cuir, latex et vinyle. Il fait froid. Je frappe les parois avec mes pieds et mes poings. L'air se raréfie. Vous devez apprécier pleinement notre méthode, adhérer, consentir, m'ordonne ma tortionnaire. Ça ne m'amuse plus. Je grelotte, je suffoque. J'entonne un chant compulsif et subversif. A tue-tête. Quand le caisson s'ouvre enfin, je me rue, nu, dans les couloirs du centre de thalasso en hurlant RESISTANCE.
Photo: installation de François Cosson, YLD


samedi 11 février 2012

Toi qui entres ici abandonne toute espérance


Tu es si belle, si belle et si sensuelle. Cinq ans que nous nous connaissons, et je t'aime comme au premier jour, plus et mieux qu'au premier jour. Bercé par ta voix, je savoure notre tendre tête-à-tête, préambule d'une nuit caressante et passionnée. Je suis furieusement amoureux, follement heureux.
Renaud? Quoi, Renaud? Le prénom claque comme un coup de feu, déchire l'atmosphère feutrée de ce restaurant où nous fêtons l'anniversaire de notre rencontre. Les mots que tu prononces me massacrent le cœur, me crucifient. On était ensemble depuis six mois quand il t'a avoué que tu lui plaisais. Tu n'as pas hésité. Pas vraiment. Tu tenais à moi. Tu ne voulais pas détruire notre relation. Menteuse, menteuse! Tu n'as pas choisi, tu as pris les deux. Tu vis avec moi, mais tu es avec lui. Tu m'as accordé le quotidien, l'habitude et les déceptions. Tu lui as décerné le romanesque, le prestige, l'enchantement. Il ne s'est rien passé, dis-tu. Mais cinq ans après tu y penses encore, durant tout ce temps tu t'es fabriqué ton pays des merveilles, où ton seigneur règne, noble et souverain. Et ce soir, tu t'es… dénoncée? Confessée plutôt, sûre de mon absolution. J'aurais préféré qu'il devienne ton amant. Nous aurions pu lutter à armes égales, lui et moi. Mes petits chantages contre sa mauvaise foi, mes lâchetés contre ses hypocrisies. Non, tu l'as rêvé. l'homme idéal, absolu, inaltérable. Tu ne m'as pas trompé, tu m'as trahi. Je n'ai pas cillé, pas bronché pendant que tu déballais ton sale petit secret. Tu pâlis, ton rire se brise dans ta gorge. As-tu compris? Pressens-tu ce que je te réserve? Prendre une maîtresse? Tu n'es pas assez naïve pour espérer une rémission à si bon compte. Tu devras expier, mon amour. Louer devant tes amis mes comportements les plus vils comme des actions d'éclat, applaudir à mes diatribes enragées, à mes pathétiques péroraisons, m'admirer, me vénérer, me révérer quand je ferai mon minable numéro de pitre, ridicule et vulgaire. Te vautrer dans la fange de ma médiocrité. Je te veux indécente, servile, abjecte. Ce ne sera pas l'enfer, mon amour. Un long et douloureux purgatoire.
Photo: YLD, Installation de Jeanne Laurent.

vendredi 11 novembre 2011

Vipère au poing


Agathe était sublime, sublimement inaccessible. Une de ces beautés froides qui coupent tout élan amoureux, toute spontanéité. Une icône que l'on vénère secrètement, à qui l'on voue une passion muette, déférente. Je me pliais à ses volontés, j'allais la chercher à une heure du matin à une fête où l'on n'avait pas jugé bon de m'inviter, je lui tenais compagnie lors des longs week-ends pluvieux dans la maison de campagne familiale. Son humeur charmante virait brusquement, brutalement, à la moquerie, au dédain. Je n'éprouvais aucune honte, je courbais l'échine, jusqu'à la prochaine embellie, toujours de courte durée. J'étais la risée de son petit monde, un ver de terre amoureux d'une étoile, entendais-je souvent ricaner dans mon dos. Non, je n'aimais pas Agathe, j'étais ébloui, médusé, pétrifié dans l'attente docile de la relégation qui me rendrait ma liberté, m'autoriserait à être à nouveau moi-même. Fatalement, le jour viendrait où je serai coiffé au poteau par le musculeux professeur d'éducation sportive, blacklisté par le proactif directeur commercial, expurgé par le retors consultant en stratégie financière qui paradaient autour d'Agathe. Durant tout un été, j'ai cru que le vigoureux garde du corps qui avait entraîné Agathe sur la Côte d'Azur avait enfin brisé mes chaînes. Puis une nuit elle a colonisé mon deux pièces, me réduisant en esclavage, radieuse, réjouie, impitoyable. Désormais, je ne devais plus seulement être à l'écoute de ses désirs, satisfaire ses caprices, mais les devancer, les élucider. Le moindre faux pas tantôt m'attirait d'aigres récriminations, tantôt me valait les plus fougueuses sollicitations.
Au volant de ma Megane, Motörhead à fond, je fonce droit devant moi, pied au plancher. J'avale les kilomètres. Accélération, débrayage, cinquième, braquage, contre-braquage, drift. Je gère, je maîtrise, je domine. La moue dédaigneuse et le sourire sardonique d'Agathe s'encadrent dans le rétroviseur. 160, 190, 200, 250, 290… Rétrograder, demi-tour au prochain rond-point. Je te déteste Agathe. Tu me méprises. La haine nous soude l'un à l'autre plus qu'aucun amour ne le pourrait. Tu es le venin, je suis l'antidote.
Photo: YLD

lundi 30 mai 2011

Paradoxal


Lui Nous ne devrions pas y aller.
Elle Il faut que nous sachions. Sinon, nous nous perdrons.
Lui Il suffirait d'oublier.
Elle Nous avons déjà oublié, c'est ce qui nous tourmente.
Lui Je ne reconnaîtrai rien, tout aura changé.
Elle Si rien n'est plus pareil, on pourra recommencer.
Lui On ne recommence jamais. On vit avec ou sans, ce qui revient au même.
Elle Non. Tu me désarmeras, je t'apaiserai…
Lui Cette terrible volonté, toujours, d'avoir raison contre la réalité.
Elle Mon rempart contre ta féroce obstination à abjurer nos possibles, à t'enferrer dans la fatalité.
Lui Comme il fait beau! Nous n'aurions pas dû y aller en été. Cet hiver peut-être…
Elle Tu ne peux donc jamais lâcher prise, tu veux l'extrême, l'irrémédiable.
Lui Il aurait suffi que tu me regardes pour que ça n'arrive pas…
Elle Je n'étais pas là.
Lui Justement.
That's me in the cormer Losing my religion Trying to keep up with you… That was just a dream
Photo: YLD, Estompes, Carole Szwarc

vendredi 31 juillet 2009

CQFD


Cette fois, j'ai affûté mes arguments. Rien ne m'arrêtera: c'est fini, on ne s'aime plus, autant se séparer. D'ailleurs, tu m'accorderas, Sabine, que…
Sabine n'accorde rien, ne concède rien. Jamais. Elle autorise ou récuse. Et, toujours, elle décide. Je suis à peine arrivé qu'elle me brandit sous le nez une lettre à l'entête d'un fameux institut de recherche. Nous avons été sélectionnés parmi un échantillon de mille personnes représentatives pour participer à un test destiné à prédire, en appliquant la méthode quasi infaillible de la modélisation mathématique, la durée de vie de leur couple, et donc du nôtre. Si elle veut une preuve par neuf de la déconfiture de notre vie commune, qu'à cela ne tienne! Tout compte fait, la chance me sourit. Nous avons rendez-vous le lendemain à 10 heures.

Une assistante nous introduit dans une petite salle vitrée et nous fait asseoir face à face sous l'œil inquisiteur d'une caméra.
– Vous allez discuter durant quinze minutes, nous explique-t-elle. Toutes vos émotions seront enregistrées et notées en fonction de leur intensité et de leur position sur une grille d'évaluation allant de +5, lorsque vous manifesterez de la tendresse, à –5, si vous vous mettez en colère. La discussion portera sur trois sujets de contentieux éventuels, que nous allons vous soumettre.

Il ne manquait plus que ça, comme si on n'avait pas suffisamment l'occasion de s'engueuler. Enfin là, c'est pour la bonne cause: une sommité va démontrer à Sabine qu'entre nous c'est fichu, que nous ne sommes pas faits l'un pour l'autre.
L'éminent professeur a bien vu, tout ce qui déclenche la tempête y est, argent, sexe, relations avec les beaux-parents. En matière de «sujets de contentieux éventuels» –encore qu'éventuel soit un euphémisme–, il aurait pu tout aussi bien nous proposer les incontournables vacances en famille (dans celle de Sabine, bien sûr), avec parties de badmington sur la plage et shopping en compagnie de la cousine Paula; l'ambition (qui me fait totalement défaut); le désir d'enfant (évitons, au moins, les dommages collatéraux…).
Une lumière verte donne le signal. Je fixe la caméra, oubliant Sabine, et m'adresse au grand ordonnateur, lui qui va capter mes sentiments, les répertorier, les disséquer. J'ouvre les vannes; tour à tour sarcastique, agressif, fielleux, je déverse toutes les rancœurs et les frustrations qui me rongent le cœur, hypothéquant même l'avenir par quelques allusions pernicieuses. Avec ça, je devrais atteindre un score négatif très honorable.
Le temps de prendre un café, et l'ordinateur crache ses résultats: 4,628 sur 5, ponctués du commentaire du ponte: «Félicitations, un couple à toute épreuve!»
– Mais que faites-vous de de la marge d'erreur, de l'écart-type, avez-vous considéré l'intervalle de confiance et la valeur de précision? balbutié-je, dans une dernière tentative pour infléchir la courbe tendancielle de mon aliénation conjugale.
Photo YLD