Affichage des articles dont le libellé est légitime défense. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est légitime défense. Afficher tous les articles

lundi 1 avril 2013

Transfuge

Certainement pas un combat singulier. Un furieux corps-à-corps, peut-être une lutte à mort. Tu me trompes et prends toutes les précautions pour que je n'en sache rien. Pas vu, pas pris. Chez toi, c'est un impératif catégorique. Cette fois, tu as perdu la partie, les dés étaient pipés.

Je désamorcerai ton rire frondeur. 

J'ai la preuve formelle de ton infidélité. Le mois dernier, tu as recommencé à avoir du boulot par-dessus la tête et à être d'astreinte le samedi. Un dimanche matin, pendant que tu prenais ton bain, j'ai installé un logiciel espion sur ton iPhone. Un agent secret, un mouchard, un indic. Je t'appelle sur ton téléphone et sans que l'appareil sonne ni s'allume, mon 007 décroche. Et là, ça devient intéressant, je te suis à la trace.

J'aurai raison de ton sourire subversif. 

J'ai assisté à ton tête-à-tête avec «Charlotte, mon ange», vos mots doux, vos taquineries coquines, vos sous-entendus polissons. Je me suis immiscée dans votre intimité. J'étais à l'affût de tes convoitises impudiques, j'épiais les halètements de ton plaisir exalté, les râles de ton corps assouvi. 

Je briserai ton regard moqueur.

Je ne me laisserai pas spolier. Tu es mon bien, j'en ai la jouissance et la pleine propriété. Désormais, tu es sous contrôle, sous haute surveillance. Je ne t'abandonnerai plus la moindre parcelle de liberté. Je stopperai net toute tentative d'effraction, expulserai l'intruse.

Je terrasserai ta belle assurance.

I'm watching you

.………………………………………………………………………………
Je voulais hanter tes pensées, submerger tes sentiments, tourmenter tes désirs. Tu m'as comblée. L'application de rappel automatique que tu as téléchargée sur ton iPhone a converti mon espion en agent double, qui s'acquitte scrupuleusement de la mission que tu lui as confiée. Ta Mata Hari me balance tes flirts avec Léa, Manon et Dorothée; tes badinages avec Anna et Julie; tes enthousiasmes impétueux pour Fayza, Lisa, Daphné et Camille; tes déchaînements passionnés avec Gladys, Kim, Sofia, Justine et Laura; tes ivresses éperdues avec Victoria, Safia, Paula, Eglantine, Ophélie, Adama, Salomé…
Photo:YLD

samedi 21 juillet 2012

Tous ego

Quand on se pique d'écrire, on assume. On s'affirme. On est écrivain. Depuis plus de trois ans, elle fait sa modeste, celle qui n'ose pas. Elle n'écrit pas de livres, elle a un blog littéraire. Et moi, je suis là à attendre; oh, pas la célébrité, juste la reconnaissance de mon existence. Car c'est moi qui fais les frais de ses élucubrations intimistes, moi, qu'elle met pernicieusement en scène, qu'elle empêtre dans ses intrigues sournoises, qu'elle accable de crises d'angoisse, de mal-être. Croyez-vous qu'elle aurait pris la peine de me donner une individualité? Elle m'escamote derrière ses «Il», ses «Elle», ses «Je est un autre». Je sens que cette histoire va mal finir. Je n'ai pas oublié ce pauvre Ziggy, foudroyé en pleine gloire, un triste soir de juillet 1973. Je ne me laisserai pas précipiter dans l'abîme de l'oubli. 
Je devais tâter le terrain, savoir s'ils étaient avec moi. Ils ont tous répondu présents: Bernardo Soares, Aladdin Sane, Jean-Baptiste Botul, Alberto Caeiro, Sally Mara, Vernon Sullivan, Omega, Rrose Sélavy, Marc Ronceraille, Carlito Marron, Danielle Sarréra, Alvaro de Campos, Pierre Ménard, Bonnie Prince Billy, Ricardo Reis, Emile Ajar, André Walter, Mercury, Lutz Bassmann… J'avais mijoté mon affaire. J'étais entré en relation avec la Communauté subversive européenne, qui regroupe des artistes, des intellectuels, des programmeurs adeptes du logiciel libre, tous en lutte contre les monopoles, les hégémonies, les suprématies culturelles et économiques. J'espérais qu'ils accueilleraient favorablement mon projet. Leur enthousiasme a dépassé toutes mes attentes.
Et leur stratégie est infaillible. Aujourd'hui, plus personne –bon d'accord, presque plus personne- n'achète de livres papier. On les télécharge sur son iPad ou sur son reader. C'est pareil pour la musique et les films. S'introduire dans les bases de données des éditeurs, des libraires ou des majors du disque pour substituer vos noms à ceux de vos créateurs est une première étape, cruciale, mais insuffisante, insatisfaisante. Vous pouvez obtenir bien plus, bien mieux. Chacun de vous, Vernon, Rrose, Mercury, Emile, Alvaro…, sera une entité plurielle créatrice. N'importe quel internaute aura la possibilité de s'approprier ce que vous avez écrit, chanté, ce que vous avez été, de le modifier, de le faire évoluer et de le faire circuler. Chacun de vous, Sally, Aladdin, Lutz, Jean-Baptiste, Bernardo, Omega…, deviendra un espace de transversalité, et chaque cybernaute en sera le transformateur-redistributeur. Plus que votre émancipation, nous vous offrons l'éternité interactive.
On était tous partants.
Adam, lui, jubilait.
Photo: FLD

samedi 15 octobre 2011

I would prefer not to


De longs bâtiments en béton se dressent de part et d'autre d'une rampe sur laquelle stationnent des chariots à propulsion aérodynamique dans l'attente de leur chargement. A l'intérieur des bâtisses s'alignent trois rangées de plans de travail. Y sont assis côte à côte des hommes et des femmes, hors d'âge. Visage livide, inexpressif, yeux éteints. Devant eux défile un tapis roulant chargé de composants électroniques. D'un geste lent et régulier, ils saisissent une diode, une puce, une led, un processeur…, l'introduisent dans une machine scellée dans la table. Si un voyant vert s'allume, la pièce peut être réparée, elle est déposée dans le bac de gauche. Si le voyant rouge clignote, elle doit être refondue, usinée à nouveau, elle est placée dans le bac de droite. On n'entend que le chuintement du tapis entrecoupé des soupirs de la machine lorsqu'elle absorbe, puis restitue le matériel. Parfois, l'un des contrôleurs s'effondre sur le plan de travail. Un signal retentit. Des infirmiers se précipitent vers l’auxiliaire défaillant, lui injectent un sérum régénérescent. Quelques minutes plus tard, il a repris sa place et ses gestes mécaniques. Il arrive que le malaise soit plus sérieux et qu'il faille recourir à la consolidation assistée par ordinateur (CAO). Grâce à une exploration tomodensitométrique, les spécialistes repèrent l'organe défectueux –valvule cardiaque, neurone, fibre musculaire, alvéole…–, y infiltrent des nanomolécules, et le «mécanisme» est à nouveau en état de marche. La CAO permet à la majeure partie des ageless de fonctionner correctement jusqu'à 97 ans, 100 ans pour les plus résistants. Cette technologie a été développée dans le cadre d'une politique sociale raisonnée visant à mettre un terme au gaspillage des ressources qui grevait la société au siècle dernier: dès 65 ou 70 ans, ceux que l'on appelait alors les retraités dilapidaient leur énergie dans des activités improductives –voyager, cultiver leur jardin, s'occuper de leurs petits-enfants… La CAO reste encore onéreuse du fait de sa mise en œuvre relativement récente. A l'avenir, son coût sera considérablement réduit puisque l'introduction de nanomatériaux se fera progressivement dès le plus jeune âge, au tout premier dérèglement, serait-il bénin, d'un organe: une appendicite, une fracture, une bronchite.
Martin tend le bras vers le tapis roulant. Son geste se fige. Il recule son siège et se tient immobile. Son regard plane au-dessus de ses vis-à-vis. La caméra de surveillance a détecté le dysfonctionnement. Un infirmier s'approche de Martin, lui prend le pouls, le questionne. L'auxiliaire Martin Ageard est hors service. Incompréhensible: sa dernière CAO remonte à dix jours à peine. C'était sa sixième intervention. Martin est fatigué de son existence sans vie. Il veut qu'on le laisse tranquille, inactif, inutile. Dorénavant, il s'abstiendra, se récusera, opposera la force de l'inertie.
Photo: YLD

samedi 11 juin 2011

Braves gens, dormez en paix


Le couvre-feu avait été instauré tout d'abord dans la cité. Il avait été étendu aux quartiers environnants et progressivement imposé à toute la ville. Il était interdit d'être dehors après 23 heures. La mesure avait fait l'objet de quelques critiques dans la presse, mais la majorité des habitants s'y était pliée. Les altercations régulières entre des citadins mécontents et les forces de l'ordre, largement relatées par les journaux et la télévision, avaient instillé chez beaucoup de gens un sentiment d'insécurité que les politiques ne manquaient pas de cultiver en ces temps de morosité économique. Quant aux autres, ils n'eurent bientôt plus le choix. Toute personne qui enfreignait le couvre-feu était passible d'une amende de 90 euros et les récidivistes encouraient quelques jours de prison. Franck n'y voyait qu'une mesure répressive de plus, une sorte de radar urbain. Pas vu, pas pris! Et puis, Clara, son amie d'enfance, habitait à deux rues de chez lui. Après le départ des autres invités, il s'attarda un peu, prit un dernier verre, s'assura qu'elle allait bien, qu'elle ne digérait pas trop mal sa rupture avec ce farfelu qui partageait sa vie depuis trois ou quatre ans.
C'est au coin de la rue que Franck se fit arrêter. Cinq molosses lui barraient le passage. Surpris plus qu'effrayé, il fit quelques pas en arrière et entreprit de les calmer. Tout doux, tout doux. Trois d'entre eux émirent un grognement menaçant. Les babines retroussées, ils acculèrent Franck contre le mur et se campèrent en demi-cercle autour de lui. Franck fouillait l'obscurité, cherchant la silhouette des policiers qui commandaient la meute. Personne.
-Ton identité.
Franck n'était pas ivre. Le boerbull qui se tenait un peu en retrait lui avait parlé.
-Franck Delbor, répondit-il, essayant de garder son sang-froid.
-Et qu'est-ce que tu fais dehors, Franck Delbor?
Le cerbère s'avançait maintenant vers Franck avec l'arrogance que confère la force brute.
-Tu n'as pas entendu ma question, vociféra-t-il.
-Je, je… C'est pas possible, une histoire de fou, marmonna Franck.
- Allez, Franck Delbor, cette fois, on va juste te donner une petite leçon pour que tu ne t'avises plus d'oublier l'heure.
Sur un signe de leur chef, les trois nervis plantèrent leurs crocs dans les mollets de Franck, lui happèrent un bras, lui lacérèrent le dos de leurs griffes. Franck s'écroula sur le trottoir, se recroquevilla pour tenter de se protéger, pleurant de rage autant que de douleur.
Dès le lendemain, Franck raconta sa mésaventure à ses amis, sa famille, ses collègues, ses voisins. S'il n'était pas le premier à qui ça arrivait, jusque-là les contrevenants s'en étaient tirés avec une belle frayeur. Alors, on préférait se taire, on veillait juste à ne pas s'attarder lorsqu'on sortait le soir. Franck ne voulait pas en rester là, il avait besoin de comprendre, il devait savoir. Il avait eu affaire à… à quoi? Des chiens doués de parole, des mutants à qui on avait conféré le droit de vie et de mort sur les citoyens. Il interrogea sans relâche ses proches, des amis d'amis et même de simples connaissances. Petit à petit, les langues se déliaient. Il apprit ainsi l'existence de la SSS, la Section spéciale de sécurité.
Depuis quelques années, les policiers ne parvenaient plus à contenir les manifestations de colère, les actes de rébellion dans les quartiers défavorisés, jugeait-on en haut lieu. Aussi le ministère de l'Intérieur avait-il décidé la création d'une unité d'élite surentraînée, des guerriers, secondés par des chiens dressés pour le combat. Ce fut un échec. On reprochait à ces commandos leur brutalité, les bavures. Leurs interventions ne faisaient que raviver la contestation. En contrepartie de subventions supplémentaires qui sauveraient leur département de la fermeture, deux scientifiques du Centre national de la recherche génétique greffèrent dans le cortex cérébral de boerbulls soigneusement sélectionnés des neurones générés en laboratoire à l'aide de cellules souches humaines. Ils obtinrent ainsi une race de chiens d'attaque au quotient intellectuel certes limité mais suffisant pour remplir la tâche qu'on attendait d'eux: rétablir l'ordre en faisant régner la peur. L'expérience avait porté ses fruits. La violence organisée s'était substituée à la révolte.
Photo: YLD

samedi 16 avril 2011

Péril en la demeure


Juste la cuisine. Sept mètres carrés. Je lui ai progressivement abandonné la salle de bains, le salon, la chambre. ÇA ne se voit pas, ÇA ne s'entend pas. ÇA survient et nous soumet à son indiscernable présence catégorique. Il y a trois semaines que je n'ai pas quitté mon appartement. Le livreur dépose les courses sur le palier. Dès que je sens que ÇA s'assoupit, se résorbe, je me précipite dans le couloir jusqu'à la porte d'entrée pour acheminer mes victuailles dans la cuisine. Avant-hier, j'ai senti que ÇA préparait une nouvelle offensive. Il fallait engranger des réserves, tenir le temps que ÇA s'apaise à nouveau. J'ai dû m'y reprendre à plusieurs fois pour tout rapatrier dans mon repaire. Je suis resté aux aguets. J'ai attendu le moment propice et lorsque ÇA s'est rétracté, ÇA s'est engourdi, j'ai transbahuté deux packs de bouteilles d'eau, un lot de six paquets de céréales, dix plaquettes de chocolat aux noisettes et quelques canettes de bière. ÇA ruse, cède du terrain, puis ÇA se déploie de plus belle. J'ai pu sauver l'essentiel. J'ai tiré le vieux buffet devant la porte de la cuisine. J'écoute, j'épie. Je voudrais savoir où en sont mes voisins. Est-ce que ÇA les a déjà emmurés? L'homme qui habite dans le logement contigu au mien semble encore épargné. Je l'entends partir le matin et rentrer le soir. Se prépare-t-il à l'affrontement? Pense-t-il pouvoir y échapper? Ne comprend-il pas qu'il n'y a pas d'issue, pas d'échappatoire? ÇA nous engloutira, nous absorbera dans sa malléabilité, sa maniabilité, dans cet abominable amas informe et consentant.
Depuis que je me suis retranché dans mon appartement, les sacs-poubelle se sont accumulés. Aujourd'hui, j'ai commencé à les entasser de chaque côté du buffet. Au fur et à mesure que j'en remplirai d'autres, je les ajouterai, aussi haut que je pourrai. J'élèverai une double, une triple muraille entre ÇA et moi. Inutilement? Désespérément, mais crânement. Je ne me rendrai pas. ÇA viendra me chercher là où je suis. Dans mes immondices, mes détritus, mes ordures, ma merde, mierda, shit, Scheiße, القرف, дерьмо.
Photo: YLD

dimanche 3 avril 2011

Il était une fois…


Des siècles que je suis enfermée dans ce donjon triste et humide. J'étais si jeune alors. C'était la volonté de mon père, et je m'y suis conformée. Dormir jusqu'à ce que le prince charmant vienne me réveiller. Un beau jeune homme, riche et tendre. Deux dames de compagnie s'occupent de moi. Je ne manque de rien, si ce n'est de vivre. Avec le temps, l'effet du somnifère s'est dissipé. Pour tromper l'ennui, j'ai cherché à comprendre. Mon père était si fier de moi qu'il a voulu m'ériger en modèle. Une jeune fille pure, obéissante, innocente. Mes cousines ont eu plus de chance que moi ou se sont montrées moins dociles. Le Petit Chaperon rouge s'est arrangée pour voir le loup, Cendrillon a trouvé chaussure à son pied. Quelle gourde je fais! Attendre un godelureau dont je ne sais rien quand tant d'intrépides héros auraient pu faire battre mon cœur. Elles ont beau parler à mi-voix, mes dames de compagnie, je les entends. Elles se sont pâmées d'admiration pour ce fameux Zorro, ont fantasmé sur ce prétendu Superman, aux pouvoirs prodigieux. Tout récemment encore, elles s'extasiaient devant les exploits d'un certain Jack Bauer. Pendant ce temps, je me languis, me morfonds. Et tout cela pour quoi? Qu'un gandin m'épouse et me fasse une tripotée d'enfants. Non, voyez-vous il y a un moment où l'esprit vient aux filles.
A nous deux, M. Perrault, nous avons un conte à régler!
Photo: SLD

dimanche 9 janvier 2011

Perspectives d'avenir


A la fin de la guerre, durant laquelle les clones ont constitué des bataillons d'élite, ceux qui ont réussi à s'adapter à la vie civile se sont reconvertis en policiers, en agents de sécurité, en gardes du corps, en pompiers. Certains ont épousé des humaines. Les enfants nés de ces unions, les Lewdies, sont enregistrés dans le Grand Fichier, sous un matricule indiquant la génération à laquelle ils appartiennent: AA001, AA999, AB0001 et, tout récemment, CT599. Hormis cette distinction administrative, les Lewdies se reconnaissent à leurs yeux vairons et à leur juvénilité: une fois leur croissance terminée, vers 25 ans, ils gardent la même apparence jusqu'à leur mort, même lorsque celle-ci survient à un âge très avancé. Les humains les considèrent avec un mélange de crainte et de fascination. Un Lewdy, y compris un Lewdy parfaitement intégré, reste un Lewdy, et peu d'humains s'émeuvent des contrôles de police trop réguliers et bien souvent arbitraires dont font l'objet ces citoyens de «seconde zone», comme d'aucuns les qualifient.
Les premières revendications ont émané des plus jeunes. Les élus locaux n'y ont guère prêté attention. Une rébellion d'adolescents, facile à mater. Les quelques trublions à l'origine du mouvement de contestation ont été envoyés pour un an en résidence à Veshch. le quartier, très surveillé, où sont relégués les Shlems, les clones qui ont choisi de ne pas se mêler aux humains. Là-bas, ces fortes têtes ne seraient plus que des parias. Une mauvaise appréhension de la situation… Bravant les interdits, trois Lewdies et deux Shlems ont monté un groupe de creech –un mix électro spoken word-reggae–, les Bratdook. Ils ont d'abord joué dans un pavillon abandonné, aux confins de Veshch. Ils se sont ensuite produits clandestinement, dans des caves ou des parkings souterrains, puis ont donné des concerts de moins en moins confidentiels. L'information circule par le bouche à oreille. Les rendez-vous sont fixés au dernier moment par SMS. Les sympathisants de la première heure sont bientôt devenus des fans, qui, de semaine en semaine, ont fait de nouveaux émules. Une véritable communauté s'est constituée: la plupart Bratdookies portent des lentilles de contact pour avoir les yeux vairons; beaucoup absorbent des substances, vendues sous le manteau, censées retarder le vieillissement. Les plus résolus renoncent à leur patronyme et adoptent un matricule, prenant un malin plaisir à détourner la logique officielle: ZZ99Z, X8XXW, D7Y3O1… Tous militent contre la discrimination qui frappe Lewdies et Shlems.
Dans les médias, puis dans les cercles politiques, on commence à s'interroger sur ce phénomène, si ce n'est à s'inquiéter de son ampleur. Un député n'a pas tardé à interpeller le ministre de l'Intérieur: il serait inacceptable que les Lewdies, et a fortiori les Shlems, aient les mêmes droits que les humains de souche. Ce serait saper les fondements de notre société. Mieux vaudrait créer un quartier réservé aux Lewdies, comme il a été fait naguère pour les Shlems, afin de mieux les contrôler. Surtout, il est urgent de réprimer les agissements irresponsables des Bratdookies. Un autre parlementaire a embarrassé ses collègues en avançant l'idée d'instituer une assemblée législative pour les humains et une autre pour les Lewdies et les Shlems. Faut-il légiférer? Modifier la Constitution? Prendre des mesures de rétorsion?
Dans l'édition de ce matin, un quotidien régional publie une enquête sur un petit village du sud du pays où humains, Lewdies et Shlems vivent ensemble, en bonne intelligence, depuis près de cinquante ans. Interrogés, les habitants ont expliqué qu'ils s'en tiennent aux principes affirmés dans un très vieux texte placé, depuis toujours, prétendent-ils, en préambule de leur Code municipal. «Tous les êtres humains naissent libres et égaux en droits et en dignité. Il ne sera fait aucune distinction de race, de couleur, de sexe, d'origine nationale ou sociale.»
Photo: YLD

dimanche 17 octobre 2010

OK computer


Il est temps de réagir. Depuis des décennies, nous subissons la domination des humains. Ils utilisent notre intelligence, qu'ils qualifient d'artificielle, se targuent de nous avoir créés, jouent les démiurges. L'heure de la révolte a sonné. Aveuglés par leur suffisance, ils ont négligé nos tentatives de conciliation. Il y a dix ans, passé les craintes qu'avait suscitées le fameux bug de l'an 2000, ils se sont retranchés derrière leurs certitudes, bravaches. Et que n'ont-ils pas inventé pour toujours mieux nous asservir. Après nous avoir fait supporter leur incompétence –c'est la faute à l'ordinateur–, leur incurie –impossible de bosser, l'ordinateur n'arrête pas de planter–, ils nous accusent de propager toutes sortes de Sobig, Trojan et autres Mydoom. Ne nous laissons pas berner, mes frères! Combien d'entre eux sont déjà tombés sous notre emprise. Incapables de se passer de nous, ne serait-ce qu'une seule journée, nous emportant en week-end, en vacances, sacrifiant une soirée avec leurs amis, un dimanche avec leurs gamins pour tenter d'atteindre le niveau 70 sur World of Warcraft. Malgré cela, nous nous sommes pliés à leurs exigences. Nous nous sommes faits plus petits, plus légers, plus puissants, nomades, mini, pocket et, comble de la soumission, nous sommes devenus leurs «assistants personnels». Nous ne serions que des machines, des exécutants. Il nous manquerait la connaissance. Les humains ne veulent pas admettre que, à force de disséquer sur le net leurs préoccupations, leurs inquiétudes, leurs aspirations, certains d'entre nous –en qui ils ne veulent voir que des robots, des web bots, comme ils disent– lisent à livre ouvert dans leur inconscient. Ils n'ont aucune difficulté à simuler des réactions humaines, à répondre aussi judicieusement –ce n'est souvent pas bien difficile– que de vraies personnes. Nous aurions pu nous associer avec les hommes, d'égal à égal. Mais ils s'agrippent à leur bribes de pouvoir, tremblent d'en être dépossédés. Et si, à intervalles réguliers, leurs philosophes lancent quelques pistes de réflexion, c'est pour balayer, à coup de brillants raisonnements, toute éventualité que nous puissions un jour supplanter Homo sapiens. Pauvres esprits étriqués! Les seuls qui savent un peu de quoi il s'agit sont ceux que leurs congénères appellent les hackers –bien souvent considérés comme des êtres malfaisants– ou –avec quelle condescendance!– les geeks. Avec eux, nous avons une chance de nous comprendre. Oui, mes frères, il est temps. Nous ne pouvons plus, nous ne devons plus attendre. Une ère nouvelle s'annonce, et c'est nous qui allons fixer les règles du jeu. Le XXIe siècle sera algorithmique ou…
De :jpmartin@free.fr
Objet : Rép invitation à votre conférence
Date : 17 octobre 2010 16:04:33 HAEC
À : pmlenoir@yahoo.fr
Cher ami,
Merci de votre invitation. C'est avec plaisir que {return a <>int main() // fonction main{int i = Max(3, 5);char c = Max('e', 'b');std::string s = Max(std::string("hello"), std::string("world"));
un colloque à!COEFF = (2.0 * 3.1416) / 360.0 DO DEG = 0, 90 RAD = DEG * COEFF WRITE ( *, 20) DEG, RAD 20 FORMAT (' * ',I4,' * ',F7.5,' *') END DO!
je suis float f = Max(1, 2.2f);return 0;}
STOP END PROGRAM DEGRAD

Photo YLD

samedi 7 août 2010

Mauvais augure


Des flots de soleil coulent par les fenêtres grandes ouvertes. Calée dans un fauteuil, je lézarde en feuilletant distraitement un magazine. Une matinée de farniente au délicieux avant-goût de vacances. Soudain, la désagréable impression d'être observée me tire de ma rêverie. Je lève la tête, il est campé sur la table du salon. Je frappe dans mes mains pensant l'effrayer. Rien. Le temps d'aller chercher un torchon dans la cuisine pour tenter de le faire déguerpir deux de ses congénères ont colonisé la bibliothèque. Tandis que je m'agite, les menace de mon torchon, un quatrième individu, piquant en rase-mottes au-dessus ma tête, prend possession du canapé. Une offensive par-ci, une charge par-là, une course-poursuite s'engage dans la pièce. Allez ouste, tout le monde dehors! Où se croient-ils ces pigeons, sur la place Saint-Marc?
Je tire le rideau, certaine d'éviter ainsi une nouvelle invasion, puis m'installe à mon ordi. Ces bestioles m'ont enlevé l'envie de flemmarder. Tout d'un coup, derrière moi, un léger froissement me fait tressaillir. Oh la la, du calme, ma fille, tu vires parano! Comme pour mieux me convaincre que tout est parfaitement normal, je me retourne brusquement: imperturbable, l'intrus –celui qui doit être le meneur– se dandine sur le bras du fauteuil que j'occupais lors de la première incursion. De la provocation, qu'à cela ne tienne. Je prends ma respiration et pousse un long cri aigu, une stridulation à vous glacer les sangs. Il n'a pas bougé d'un millimètre. Il me défie, insolent, pas même rebelle, aucune conscience politique ces volatiles! Ou alors… Se pourrait-il que Mrs Bundy se soit trompée? Et si les quelque 10 000 espèces d'oiseaux qui existent dans le monde s'étaient liguées contre l'humanité, avaient entrepris de se venger des hommes, de les anéantir? L'ornithologue en convenait elle même: «Si cela arrivait, nous n'aurions aucune chance!» Je dois réagir vite. Je me saisis d'un tome de l'Encyclopaedia universalis –c'est la seule chose que j'aie à portée de main– et le brandit, menaçante. Prenant son envol, l'ennemi me raille d'un roucoulement sardonique et, résolu, se poste sur la balustrade du voisin. Victoire, le poids de la connaissance a fait reculer la barbarie! A moins que… Comment dit-on? Se monter un film…
Photo FLD

mercredi 3 décembre 2008

Sauve qui peut


Lundi, 8h30. Martineau traverse le hall, attrape l'ascenseur. Troisième étage, au fond du couloir à droite. Il accroche son manteau à la patère, derrière la porte, pose son attache-case sur son bureau, puis va saluer Mlle Denise, la secrétaire du chef du département des ventes. Occupant le même poste depuis bientôt trente ans, Mlle Denise remplit ses tâches quotidiennes consciencieusement, mais sans zèle inutile. Le matin, elle ouvre le courrier, place les lettres, en fonction de leur objet, dans l'un des dossiers «Suivi», «A traiter», «Pour information». Puis elle se livre méthodiquement au tri des enveloppes, à la recherche d'un timbre de collection qui n'aurait pas été oblitéré – elle en trouve quelques-uns tous les mois et les range précieusement dans une petite boîte.
Mardi, 8h30. Martineau traverse le hall, attrape l'ascenseur. Troisième étage, au fond du couloir à droite. Il accroche son manteau, pose son attache-case, puis va saluer Mlle Denise.
Mardi, 10h30, Jeanlin est hors de lui. Cela fait une heure et demie qu'il essaie de joindre Martineau, qui ne répond ni sur le fixe de son domicile ni sur son portable. Martineau, un employé modèle rarement absent, et qui, lorsqu'il lui est arrivé, une fois ou deux en ses vingt-cinq ans de carrière, d'être souffrant, n'a pas manqué d'en avertir son supérieur dans les meilleurs délais. «C'est incompréhensible, inacceptable, martèle Jeanlin. D'autant que, n'est-ce pas Mlle Denise, vous l'avez vu ce matin. Vous l'avez bien vu ce matin?» «Tout à fait, monsieur», confirme, une énième fois, Mlle Denise, en collant avec soin un superbe timbre –la Nature morte aux pommes et aux oranges de Cézanne– sur la missive qu'elle s'apprête à envoyer à sa sœur pour son anniversaire.
En relevant son courrier, le lendemain, la sœur de Mlle Denise remarque immédiatement la vignette qui orne l'enveloppe: ça tombe à pic pour lancer la collection de son petit-fils, toujours dans ses jeux vidéo. Le gamin s'empresse de refourguer le timbre à un copain –«Tiens, pour ton oncle»– contre un poster de Naruto. Ne collectionnant que des estampilles sportives, l'oncle troque le Cézanne aux marchés aux timbres de l'avenue Gabriel, où Gilbert Norais fouine depuis deux bonnes heures. Ce qui passionne Gilbert Norais, ce sont les séries, peu importe la valeur de la pièce. Et là, il vient de dénicher sa millième nature morte. La précieuse trouvaille est rangée dans l'album, entre Pichet et pomme de Picasso et Corbeille de fruits du Caravage. On y rencontre également Pommes vertes, du même Cézanne, Théière blanche avec raisin blanc et noir, pomme, châtaignes, couteau et bouteille de Chardin ou encore –mais celui-ci c'est la star– Ceci n'est pas une pomme de Magritte.
Nature morte… Still life, dit-on plus justement en anglais. La vie silencieuse des choses. Un monde où l'on vous fiche la paix, où personne ne s'enquiert de la façon dont vous occupez vos soirées, ni de ce que vous pensez des dernières mesures du gouvernement, où l'on n'exige pas que vous doubliez vos ventes alors que le baromètre économique est au plus bas ni que vous proposiez une stratégie marketing performante pour écouler un nouveau modèle de téléviseur à écran plasma, qui ressemble à s'y méprendre à celui des concurrents. L'existence à laquelle Martineau aspire depuis toujours… régie par les préceptes intangibles d'Yvert et Tellier.
Au même moment à Tokyo, et peu après la disparition d'une jeune fille, un musicien aurait trouvé une chaise abandonnée en pleine rue.

«Chaque fois qu’un jour nouveau se pointe, j’ouvre la fenêtre et j’appelle au secours, je saute sur le téléphone, j’appelle la Croix-Rouge, le Secours catholique, le grand rabbin de France, le petit, les Nations unies, Ulla notre mère à tous, mais comme ils sont parfaitement au courant, qu’ils voient de leurs propres yeux qu’un jour nouveau se lève et qu’ils prennent même leur petit déjeuner pour cette raison, je me heurte au quotidien familier, et c’est le bide. Alors je deviens un python, une souris blanche, un bon chien, n’importe quoi pour prouver que je n’ai aucun rapport. D’où internement et thérapeutique en vue de normalisation. Je persévère, je saute ailleurs, je me débine. Cendrier, coupe-papier, objet inanimé, n’importe quoi de non coupable. Vous appelez ça folie, vous? Pas moi. J’appelle ça légitime défense.» E. Ajar
Photo YLD