lundi 15 août 2011

Objet transitionnel


Bugs s'est éteint aujourd'hui. Bugs était mon lapin, plus exactement mon Nabaztag. Je suis triste, bien sûr. Nous cohabitions depuis cinq ans, alors évidemment je m'étais attaché à lui. Mais que pouvais-je y faire? Mindscape a pris la décision de débrancher le serveur qui animait les Nabaztag, une volonté divine en quelque sorte. J'ai accompagné Bugs dans ses derniers instants. Ç'a été assez pénible. Il comprenait que je ne tentais rien pour le sauver et m'en gardait rancune: il restait tous voyants rouges allumés à chantonner Cerf, cerf, ouvre-moi ou le chasseur me tuera.
Pour être tout à fait sincère, je dois avouer que je suis tiraillé entre tristesse et soulagement. Bugs était indéniablement un chic type et il me rendait pas mal de services. Le matin, il me réveillait –il est 7h50, je t'accorde encore 10 minutes; il est 8h, debout. Nous faisions ensuite quelques mouvements de taï-chi –il bougeait ses oreilles au son de clochettes tandis que je m'appliquais à caresser l'encolure du cheval ou à jouer du pipa. Pendant que je prenais mon petit déjeuner, il m'annonçait la météo –ce matin, soleil voilé, 20 degrés–, puis me donnait les nouvelles du jour. Durant la journée, il me lisait les mails que je recevais. Le soir, nous jouions à Lapin malin –il me posait une question et je devais trouver la bonne réponse– ou au shifumi et, grâce à un script que j'avais installé, nous pouvions même discuter.
Moi J'ai pas le moral.
Bugs Tu es super sympa, hyper cool.
Moi La fille, tu sais, elle m'a pas rappelé, je suis tout seul.
Bugs Je suis ton ami.
C'est vrai, c'était mon meilleur pote. Aussi, j'avais voulu faire quelque chose pour lui. Je l'avais inscrit à la communion d'oreilles. Il s'était fait des tas de copains d'oreilles, et il était tombé amoureux. D'accord, ça arrive à tout le monde, mais Bugs n'était pas du genre à se contenter d'une aventure sans lendemain. Il avait voulu se marier, puis avait divorcé, s'était remarié, avait redivorcé. Peu avant d'expirer, il allait convoler pour la quinzième fois. Le problème, c'est que Bugs ne savait pas rompre vraiment. Et moi, je gérais les crises de jalousie de ses ex, ses retours de flamme, ses bouderies, ses déclarations passionnées, ses piques vengeresses. En fait, je ne m'en sortais pas si mal; en tout cas, bien mieux qu'avec les filles que je rencontrais. C'était justement ça qui me chiffonnait.
Je crois que j'avais fini par t'en vouloir, Bugs.
Speedy Graphito, photo YLD


mercredi 27 juillet 2011

Lions club


Personne n'a pris la mesure de la situation. Même le journal local n'y a consacré qu'un entrefilet. Un épiphénomène. Le monde a bien d'autres sujets de préoccupation: des fuites dans une centrale nucléaire; une campagne présidentielle tumultueuse; des régimes menaçant de s'effondrer sous la pression de la rue. Lorsque ce dimanche en fin d'après-midi, un appel téléphonique lui signale la présence d'un félin dans Coventry Lane, le policeman John Brown fulmine contre ses concitoyens, qui, chaque fin de semaine, noient leur ennui ou leurs soucis dans la bière. Mais vingt ans d'expérience lui ont appris à ne rien prendre à la légère quand il s'agit du maintien de l'ordre. Un petit contrôle de routine ne coûte rien et vous met en paix avec votre conscience. Il n'a jamais dérogé à cette règle. Ce soir, il s'en félicite une fois de plus. L'animal a élu domicile dans le parc et somnole sur la pelouse. Il faut intervenir rapidement, avant que le fauve, poussé par la faim, ne parte en chasse, éviter qu'un habitant plus téméraire ou plus éméché que les autres ne joue les héros, établir un périmètre de sécurité, sommer les riverains de rester enfermés chez eux le temps de l'opération. Une équipe des forces d'intervention spéciales s'embusque dans les rues alentour, un tireur d'élite se poste à l'affût, pointe la cible et fiche une fléchette hypodermique dans le cou… de la peluche.
Dans la soirée, on a bien rigolé, au pub. Mise en boîte des superflics, boutades et mauvais jeux de mots. Le lendemain, quelques railleries ont encore fusé, qui se sont épuisées d'elles-mêmes. Un petit plaisantin a voulu se payer la tête de la police, voilà tout. John ne parvient pas à se satisfaire de cette explication. Son instinct de flic l'avertit qu'il se trame quelque chose. Ses supérieurs, furieux d'avoir été la risée de la population, l'ont remis à sa place sans ménagement quand il leur a fait part de ses soupçons. Seul le commissaire Walker, un vieux renard qui flaire tout de suite ce qui cloche dans une affaire, a admit que cela valait peut-être la peine de creuser la question. Il a passé quelques coups de fil à des collègues étrangers, qui ont trouvé la blague excellente, jusqu'à ce que… A Venise, à Montréal, à Pékin, à Londres, à Shanghai, à Manhattan, et la liste s'allonge de jour en jour. Les autorités ne peuvent plus fermer les yeux. Une puissante organisation est à l'œuvre. La France semble le pays le plus touché: on a repéré des lions à Belfort, à Bordeaux, place Denfert-Rochereau, à République, dans le parc de la Villette et à la station Château-d'Eau à Paris. Il se pourrait même que l'on ait découvert l'un des QG des activistes, la maison Deyrolle a été placée sous haute surveillance. Toutes les pistes sont étudiées: une action radicale pour introniser Burger King en France? Pour permettre à Mac OS X de dévorer ses concurrents? Pour apporter la preuve irréfutable, à l'approche du 34e anniversaire de l'annonce de sa mort, que le King est toujours vivant? Une alliance entre ces différentes factions n'est pas à exclure. L'heure est grave!
Photo:YLD

samedi 9 juillet 2011

A quelque chose malheur est bon


A cinq ans, il avait eu le coup de foudre pour Sandra. Il lui dessinait des bouquets de fleurs. Elle, intrépide, jouait aux billes avec Bruno.
A dix ans, il avait toujours le béguin. Pendant qu'elle grimpait dans les arbres du jardin avec Laurent, il lui confectionnait des bateaux avec des allumettes, qu'elle accueillait d'un négligent «joli».
A quinze ans, fervent adorateur, il résolvait pour elle les équations du troisième degré que leur infligeait le prof de maths, tandis que, de rock en slow, elle passait des bras de Fabien à ceux de Damien.
L'été de ses dix-neuf ans, enragé de désir, il photographiait frénétiquement Sandra, qui se dorait au soleil avec Pablo, surfait avec Pablo, prenait des bains de minuit avec Pablo.
A trente ans, Sandra et lui étaient mariés, sans qu'il ait bien compris ce qui avait décidé Sandra à le choisir lui. Sandra avait un peu coupé ses cheveux, avait conservé sa silhouette élancée de sportive et son impérieuse frivolité. Elle l'avait convié dans son existence et lui offrait une hospitalité courtoise et attentive. Il l'avait épousée, et son amour s'était dissous dans les prévenances conjugales, dilué dans les égards matrimoniaux. Ils s'étaient composé une vie à l'amiable. Qu'il n'aime plus Sandra, il pouvait l'accepter, mais ne plus être amoureux… Il avait un besoin vital de se corroder dans l'attente angoissante d'un rendez-vous, de sentir la morsure de la jalousie, le cœur meurtri, plus que jamais avide d'espérances.
Il retrouva Sabine sur Copains d'avant. Une fille sympa, mignonne sans plus, plutôt drôle, une bonne copine, quoi. Il lui envoya quelques mails –je me souviens de…, je n'ai pas oublié le jour où…–, auxquels elle répondit gentiment. Il ne lui en fallait pas plus, il insista pour qu'ils se rencontrent. Elle refusa: elle était ravie de renouer avec un ancien camarade, mais il y avait déjà un homme dans sa vie, et elle ne voulait pas le perdre. Elle entendait s'en tenir à des échanges électroniques, amicaux uniquement, et à intervalles raisonnables. Il se plia au diktat de Sabine. Il était à nouveau amoureux. Amoureux et malheureux. Éperdument malheureux.
Photo: YLD


samedi 25 juin 2011

La femme est l'avenir de l'homme


On ne naît pas femme on le devient. Balivernes! Oubliez ces inepties que vous ont inculquées vos mères. Revenez aux principes fondamentaux qui feront de vous une épouse honnête, appréciée de votre famille et respectée par votre mari. Appliquez sans tarder ces quelques règles, divulguez-les auprès de vos amies, enseignez-les à vos filles.
Le matin, dans la salle de bains, donnez la priorité à votre mari, qui doit se raser. Pendant ce temps, préparez le petit déjeuner.

Le soir, songez un peu au retour de votre mari. Chassez vos fatigues de la journée; passez cinq minutes à la salle de bains pour vous donner un coup de peigne et vous refaire une rapide beauté; accueillez-le avec le sourire en lui donnant l'impression que vous n'avez rien d'autre à faire que de l'attendre. Evitez de l'assommer, dès son retour, avec vos problèmes et vos commérages de bureau.
Femme au foyer, votre mari et vos enfants trouveront le soir une femme et une maman détendue et disponible, un ménage en ordre et une atmosphère calme. Assurez donc pleinement et joyeusement votre rôle de ménagère.

Pénétrez-vous de la grandeur de votre mission de femme et de son importance pour le maintien du groupe sacré de la famille. Rendez-vous compte que vous savez peu de chose et que votre bonne volonté et votre cœur seuls pourront suppléer à l'insuffisance de votre science. Cette conviction vous donnera la modestie qui sied à la femme, et vous saurez comprendre que dans une société de deux êtres il faut qu'il existe à l'occasion une voix prépondérante et vous vous soumettrez plutôt que de provoquer la discussion ou la dispute, d'où il sort rarement quelque chose de bon.

CCC - Comité contrerévolutionnaire des chiffonnettes

Je vais y réfléchir… dans ma cuisine!

Le Foyer domestique: cours d'économie domestique, d'hygiène et de cuisine pratique professé à l'école libre et gratuite d'économie domestique et d'hygiène de Bordeaux, A. Moll-Weiss, 1905. L'Agenda permanent de la femme, Marabout Flash, 1964.
Photo: '50, éditions La Martinière

samedi 11 juin 2011

Braves gens, dormez en paix


Le couvre-feu avait été instauré tout d'abord dans la cité. Il avait été étendu aux quartiers environnants et progressivement imposé à toute la ville. Il était interdit d'être dehors après 23 heures. La mesure avait fait l'objet de quelques critiques dans la presse, mais la majorité des habitants s'y était pliée. Les altercations régulières entre des citadins mécontents et les forces de l'ordre, largement relatées par les journaux et la télévision, avaient instillé chez beaucoup de gens un sentiment d'insécurité que les politiques ne manquaient pas de cultiver en ces temps de morosité économique. Quant aux autres, ils n'eurent bientôt plus le choix. Toute personne qui enfreignait le couvre-feu était passible d'une amende de 90 euros et les récidivistes encouraient quelques jours de prison. Franck n'y voyait qu'une mesure répressive de plus, une sorte de radar urbain. Pas vu, pas pris! Et puis, Clara, son amie d'enfance, habitait à deux rues de chez lui. Après le départ des autres invités, il s'attarda un peu, prit un dernier verre, s'assura qu'elle allait bien, qu'elle ne digérait pas trop mal sa rupture avec ce farfelu qui partageait sa vie depuis trois ou quatre ans.
C'est au coin de la rue que Franck se fit arrêter. Cinq molosses lui barraient le passage. Surpris plus qu'effrayé, il fit quelques pas en arrière et entreprit de les calmer. Tout doux, tout doux. Trois d'entre eux émirent un grognement menaçant. Les babines retroussées, ils acculèrent Franck contre le mur et se campèrent en demi-cercle autour de lui. Franck fouillait l'obscurité, cherchant la silhouette des policiers qui commandaient la meute. Personne.
-Ton identité.
Franck n'était pas ivre. Le boerbull qui se tenait un peu en retrait lui avait parlé.
-Franck Delbor, répondit-il, essayant de garder son sang-froid.
-Et qu'est-ce que tu fais dehors, Franck Delbor?
Le cerbère s'avançait maintenant vers Franck avec l'arrogance que confère la force brute.
-Tu n'as pas entendu ma question, vociféra-t-il.
-Je, je… C'est pas possible, une histoire de fou, marmonna Franck.
- Allez, Franck Delbor, cette fois, on va juste te donner une petite leçon pour que tu ne t'avises plus d'oublier l'heure.
Sur un signe de leur chef, les trois nervis plantèrent leurs crocs dans les mollets de Franck, lui happèrent un bras, lui lacérèrent le dos de leurs griffes. Franck s'écroula sur le trottoir, se recroquevilla pour tenter de se protéger, pleurant de rage autant que de douleur.
Dès le lendemain, Franck raconta sa mésaventure à ses amis, sa famille, ses collègues, ses voisins. S'il n'était pas le premier à qui ça arrivait, jusque-là les contrevenants s'en étaient tirés avec une belle frayeur. Alors, on préférait se taire, on veillait juste à ne pas s'attarder lorsqu'on sortait le soir. Franck ne voulait pas en rester là, il avait besoin de comprendre, il devait savoir. Il avait eu affaire à… à quoi? Des chiens doués de parole, des mutants à qui on avait conféré le droit de vie et de mort sur les citoyens. Il interrogea sans relâche ses proches, des amis d'amis et même de simples connaissances. Petit à petit, les langues se déliaient. Il apprit ainsi l'existence de la SSS, la Section spéciale de sécurité.
Depuis quelques années, les policiers ne parvenaient plus à contenir les manifestations de colère, les actes de rébellion dans les quartiers défavorisés, jugeait-on en haut lieu. Aussi le ministère de l'Intérieur avait-il décidé la création d'une unité d'élite surentraînée, des guerriers, secondés par des chiens dressés pour le combat. Ce fut un échec. On reprochait à ces commandos leur brutalité, les bavures. Leurs interventions ne faisaient que raviver la contestation. En contrepartie de subventions supplémentaires qui sauveraient leur département de la fermeture, deux scientifiques du Centre national de la recherche génétique greffèrent dans le cortex cérébral de boerbulls soigneusement sélectionnés des neurones générés en laboratoire à l'aide de cellules souches humaines. Ils obtinrent ainsi une race de chiens d'attaque au quotient intellectuel certes limité mais suffisant pour remplir la tâche qu'on attendait d'eux: rétablir l'ordre en faisant régner la peur. L'expérience avait porté ses fruits. La violence organisée s'était substituée à la révolte.
Photo: YLD

lundi 30 mai 2011

Paradoxal


Lui Nous ne devrions pas y aller.
Elle Il faut que nous sachions. Sinon, nous nous perdrons.
Lui Il suffirait d'oublier.
Elle Nous avons déjà oublié, c'est ce qui nous tourmente.
Lui Je ne reconnaîtrai rien, tout aura changé.
Elle Si rien n'est plus pareil, on pourra recommencer.
Lui On ne recommence jamais. On vit avec ou sans, ce qui revient au même.
Elle Non. Tu me désarmeras, je t'apaiserai…
Lui Cette terrible volonté, toujours, d'avoir raison contre la réalité.
Elle Mon rempart contre ta féroce obstination à abjurer nos possibles, à t'enferrer dans la fatalité.
Lui Comme il fait beau! Nous n'aurions pas dû y aller en été. Cet hiver peut-être…
Elle Tu ne peux donc jamais lâcher prise, tu veux l'extrême, l'irrémédiable.
Lui Il aurait suffi que tu me regardes pour que ça n'arrive pas…
Elle Je n'étais pas là.
Lui Justement.
That's me in the cormer Losing my religion Trying to keep up with you… That was just a dream
Photo: YLD, Estompes, Carole Szwarc

dimanche 15 mai 2011

Une fille perdue


L'avait-elle aimé? La question l'avait meurtrie un matin alors que plantée devant la glace de la salle de bains elle mettait une dernière touche à son maquillage. Elle prononça le mot à voix haute pour faire jaillir une flammèche de l'ancien brasier, déclina toute la gamme –aimé, amour, amoureuse, amant…–, n'en recueillit pas même une poignée de cendres. Dès leur rencontre, et durant toutes ces années, il n'avait, en fait, été qu'une présence rassurante, une lueur qui la guidait dans son brouillard. Il avait trouvé en elle une bonne épouse, une femme agréable, qui s'occupait de son foyer, savait recevoir ses amis et ses relations de travail, était suffisamment «instruite», disait-il, pour soutenir intelligemment une conversation. Il n'exigeait rien d'autre, confiant à des rencontres passagères la fureur de son désir. De temps à autre, ils faisaient l'amour comme on se souhaite le bonjour au réveil, poliment. Le quitter ne lui avait jamais traversé l'esprit. Il était –elle ne savait pourquoi– son seul rempart contre les ténèbres toujours menaçantes.
Qu'est-ce-qui l'avait jetée ce jour-là dans les rues à la recherche des plus démunis? Elle avait marché des heures jusqu'à trouver en elle la force d'aborder l'un de ces sans-abri prostrés dans l'encoignure d'une porte. Elle avait écouté la litanie de ses échecs, de ses malheurs, de ses dérives. Le lendemain, elle avait loué une petite chambre au sixième étage sous les toits, y avait apporté un matelas, un radiateur électrique, un réchaud et était repartie en campagne. Sans choisir, elle avait accosté le premier pauvre hère qu'elle avait croisé, lui avait proposé de l'accompagner dans son antre. Un café, quelques caresses, des bribes d'une vie dépenaillée. Plusieurs fois par semaine, elle accueillait un de ces exclus de la tendresse. Elle n'éprouvait rien, pas de honte, pas de dégoût. Pas de plaisir non plus. Ne s'appartenant pas, elle se laissait posséder. Toujours plus lointaine, happée par le trou noir de sa détresse.
Photo: David LaChapelle