samedi 6 mars 2010

Pour les beaux yeux de…


Mon petit chou… Une marque d'affection; sa manière, un peu niaise peut-être, mais touchante, d'exprimer sa tendresse, me direz-vous. Naïfs, que vous êtes! Ces paroles onctueuses accommodées de regards cajoleurs annoncent toujours une traîtrise. Alléchant bonbon acidulé qui vous titille les papilles et vous laisse le savourer pour mieux distiller son poison.
–Tu sais, mon petit chou, je vais finalement y aller à ce week-end avec le chef de studio. Vous ricanez. C'est bête comme chou. La dernière fois, ayant perdu son porte-monnaie, elle avait bien été obligée de se faire héberger par le DJ de la boîte de nuit –Mais enfin, mon petit chou, je ne pouvais quand même pas rentrer à pied, à trois heures du matin. Avant cela, il y avait eu cet avion cloué au sol pour vérification des moteurs –Tu sais, mon petit chou, ce steward a vraiment été très gentil, tu imagines une nuit entière dans cet aéroport. Il y avait eu cet hôtel qui n'avait pas enregistré la réservation –Tu comprends, mon petit chou, je ne sais pas ce que j'aurais fait sans ce charmant guide tunisien.
Que croyez-vous? J'ai tout essayé, les reproches, les larmes, les sarcasmes, les insultes, les menaces. Chou blanc. Impuissant à exorciser le maléfice de son sourire, à conjurer la magie noire de ses yeux candides.
Un vrai légume, rongé par la jalousie, vous moquez-vous. Pauvres innocents qui ne vous êtes jamais brûlés au feu de ses baisers, qui ne vous êtes jamais consumés dans le brasier de ses caresses. Vous qui n'avez jamais… Vous… Mes amis… Elle a…
Elle a fini comme Marilou.
Photo YLD

samedi 20 février 2010

Antagonistes


Depuis qu'il est parti, elle n'est plus là. Elle vit au rythme de l'absence, s'est cloîtrée en elle pour tenter de le rejoindre, s'est enchaînée à son malheur. Elle parvient à recomposer les lignes de son visage, à entretenir la chaleur de son regard, mais le velouté de sa voix, le grain de sa peau lui échappent. Son bel amant, son doux amour s'est désincarné, et son corps à elle en souffre, réclame son dû. A bout de forces, pour ne pas le haïr de l'avoir abandonnée, elle s'enfuit. Huit mois en Patagonie, six mois en Arctique. Des milliers de kilomètres… autour de cet abîme où il gît. Absurde pérégrination dans les contrées stériles de sa détresse. Elle rentre, reprend son travail, revoit ses amis. En permanence, elle plante sur son visage son sourire de Cheshire comme une barrière de sécurité: au-delà de cette limite, toute idylle, tout élan de tendresse sont formellement interdits.
«Ecole d'art recherche modèles.» La petite annonce est parue depuis une semaine. Elle l'a lue et relue. Modèle, elle, avec son physique de brindille, sa silhouette gracile, sans courbes généreuses? Elle qui a embastillé ses désirs, muselé sa sensualité, va exposer sa nudité aux regards d'inconnus, tous sans doute bien plus jeunes qu'elle. Il fait frais dans la pièce. Elle prend la pose, réduit son champ de vision à la barrette qui émerge d'une chevelure à quelques mètres d'elle, s'agrippe à cette exigence: rester immobile durant vingt minutes. Ne pas bouger, s'oublier. Son bras s'engourdit, son dos se raidit, une crampe crispe les muscles de sa jambe droite; elle accueille avec gratitude cette douleur qui, pour la première fois depuis qu'il a déserté, prend le relais. Elle revient chaque semaine, pendant trois mois. Familiarisée, elle regarde maintenant les étudiants chercher dans le marbre ou le calcaire le galbe de ses seins, la courbure de ses fesses. Au fil des séances, ses Pygmalion s'approprient la matière, extraient son image du minéral. Elle se remodèle de l'intérieur, devient l'écrin de chair qui renferme la parcelle de lui cristallisée en elle, ultime tentative de résoudre cette contradiction absolue: être mort.
Photo YLD

samedi 6 février 2010

Wannabe


–Demain, oui, sans faute.
Plus moyen de reculer. Romain Chatel, réalisateur très en vogue, l'avait appelé, il y avait deux mois déjà, pour lui commander le scénario de son deuxième long métrage. Il ne pouvait pas rater ça. Ces derniers temps, il était un peu sur la touche; encore quelques mois sans bosser, et il n'existerait plus. Il lui restait la nuit pour pondre un scénar qui tienne la route. «Une vraie histoire, un truc nouveau, quoi!», avait insisté Romain. Seulement lui, il n'avait rien à dire de nouveau; en fait, il n'avait plus rien à dire du tout. Il n'y arrivait plus. Le hic, c'était qu'il avait dépensé l'avance que lui avait consentie Romain. Alors, du nouveau, il allait bien falloir en trouver…
Furieusement, dit-il, à brûle-pourpoint. Et puis? Tant pis pour l'incipit, passons à l'intrigue.
J'avais beau tirer sur l'ouverture du sac plastique: elle arrivait à peine au cou de Jojo, et la tête restait en dehors. L'autre méthode aurait consisté à commencer par la tête,mais cela ne résolvait pas mon problème, car alors c'étaient les pieds qui restaient dehors. La solution aurait été de lui faire plier les genoux, mais bien que j'aie essayé de l'y aider à coups de pieds, les jambes raidies résistaient, et quand à la fin j'y suis parvenu, jambes et sacs se sont pliés ensemble, et il était encore plus difficile à transporter ainsi et la tête ressortait encore plus qu'avant.
Que faire maintenant? Je pourrais évidemment appeler la police, les pompiers, avec ce téléphone, là, mais comment expliquer, comment justifier le fait que… en somme, qu'est-ce que je fais ici, moi qui n'ai rien à y faire?
Pelotonné entre les marches de l'estrade et les poteaux de soutien du hangar, se tenait un homme barbu, vêtu d'une grossière veste à rayures trempée de pluie. Il me regardait de ses yeux clairs.
–Je me suis évadé, dit-il. Ne me livrez pas.
Il s'approche de moi, glisse entre ses dents «Zénon d'Elée». On m'a donné à la police? C'est un policier qui travaille pour notre organisation.
–On a tué Jan. Va-t'en. Tu prendras le rapide de onze heures.
–Mais il ne s'arrête pas ici.
–Il s'arrêtera. Sur le quai 6. A la hauteur des marchandises. Tu as trois minutes. File, sinon je devrai t'arrêter.
L'Organisation est puissante.
Nouveaux dans l'Organisation, ils ne pouvaient pas m'avoir connu personnellement et ne savaient de moi que les ragots mis en circulation après mon expulsion: agent double, triple, ou quadruple, au service de Dieu sait qui et de Dieu sait quoi.
Entrer en rapport avec eux ne sera pas chose facile, continuent les fonctionnaires de la section D. Il faudra faire attention à ne pas commettre d'erreur, ne pas se laisser mettre hors-jeu. Nous avons pensé à toi pour gagner la confiance des nouveaux. Tu as montré que tu savais t'y prendre durant la phase de liquidation, et tu es de nous tous le moins compromis avec l'ancienne administration. C'est toi qui iras les voir, leur expliquer ce qu'est la Section, et comment ils peuvent l'utiliser pour des tâches indispensables, qui n'attendent pas… Tu verras bien comment présenter les choses sous le meilleur jour…
–C'est bon, j'y vais, je pars à leur rencontre.
Je me glisse dans l'ombre, je fouille dans les poches, dans la serviette de Valerian. Je trouve la feuille pliée en quatre où mon nom a été écrit à la plume d'acier, sous la formule, signée et contresignée, d'une condamnation à mort pour trahison, avec tous les timbres réglementaires.
Renoncer aux choses est moins difficile qu'on ne croit: le tout est de commencer. Une fois qu'on est arrivé à faire abstraction de quelque chose qu'on croyait essentiel, on s'aperçoit qu'on peut se passer aussi d'autre chose, et puis encore de beaucoup d'autres.
Romain Chatel avait été emballé, surtout quand son film avait cartonné au box office; 7 millions d'entrées. Certains critiques n'avaient pas manqué de pointer les curieuses similitudes avec un fameux ouvrage d'Italo Calvino, reproche qui fut balayé d'un malhonnête «J'en suis flatté». Ce n'était pas le moment de flancher. On lui avait laissé entendre que Chris Robin, la valeur montante du septième art US, pensait à lui pour son prochain blockbuster. Romain Chatel le voulait pour la superproduction qu'il comptait présenter à Cannes. Finalement, il s'en était bien tiré. Assis devant son ordinateur, il laissa errer son regard sur les étagères de la bibliothèque, puis pianota sur son clavier:
Furieusement, dit-il, à brûle-pourpoint. Il faut que j'épouse Albertine.
Photo YLD

samedi 23 janvier 2010

And sympathy is what we need my friend


Soldes. Deux fois par an, ce mot déclenche chez le consommateur –la plupart d'entre nous, donc– un réflexe quasi pavlovien. Pull, jupe, chaussures, peu importe, il lui faut l'affaire de la saison. Je sacrifie au rite. Dès l'ouverture du magasin, j'arpente les rayons, joue des coudes, fouille, farfouille, l'œil aux aguets. Je rafle deux 30%, conquiers de haute lutte un 50%. Ayant brillamment passé les éliminatoires, je fonce vers l'essayage, tiens la distance, coiffe traîtreusement au poteau une concurrente dans la lune et, victorieuse, m'engouffre dans la cabine qui vient de se libérer. J'enfile la première pièce de mon butin, ouvre le rideau et recule de quelques pas pour juger de l'effet. Miroir, gentil miroir…
-Sympa, ce jean, adjuge, sans que je lui ai rien demandé, un vendeur préposé au rangement des recalés abandonnés par des clientes trop pressées.
Bof, si on veut. Changement de costume et nouvelle inspection.

-Sympa la coupe, arbitre mon coach.
Là, je suis assez d'accord. La robe maintenant.
-Sympa, ce petit modèle, décrète l'expert.
Une vision d'horreur me glace les sangs: accoutrée de sympathie au bureau, affublée de sympathie au restaurant, attifée de sympathie à la prochaine fête où je serai invitée.
Je renonce à mes trophées, tandis que le fashion consultant, sûr de son fait, gratifie ma voisine de cabine d'un enthousiaste «Sympa la couleur».

Adieu rabais, remise, ristourne! J'aurai coûte que coûte un jean bien coupé, une robe habillée ou sexy, des tenues originales, élégantes, seyantes, ravissantes, affriolantes…

Photo: '50, éd. de La Martinière

dimanche 10 janvier 2010

Malheur aux vaincus


La victoire n'est jamais définitive. Jusqu'au bout, je devrais remonter sur le ring, malgré la lassitude. Lorsque je raccrocherai, ce sera pour de bon, vaincu par KO debout. Jusque-là, mon adversaire ne me laissera pas de répit, remettant sans cesse son titre en jeu, lui qui n'a rien à perdre. Depuis le temps qu'on s'affronte, je connais sa tactique. Il fait mine de jeter l'éponge, de chercher un compétiteur à sa mesure, puis revient à la charge. Convaincu qu'il n'y a pas d'autre issue, je ravale ma rage et enfile une fois encore les gants. Assis dans le coin rouge, je jauge mon challenger, me mets en condition. Dès que le gong retentira, le manœuvrer, être plus rapide que lui, lui foutre la pression en permanence, ne pas le laisser prendre l'offensive.
Premier round, je me dérobe, me balance pour éviter qu'il ne m'atteigne. Rien à faire. Il s'économise, esquive habilement un jab à la tête, riposte par une rafale de directs au corps. Je suis à terre. J'entends l'arbitre scander les secondes: un, deux, trois, quatre, je dois me reprendre, cinq, six. Je me relève, titubant, porte un coup en aveugle au champion toutes catégories, sachant déjà que le verdict sera sans appel. Il me balade un moment, puis me pousse dans les cordes et me délivre une série de crochets du droit. Je suis sonné. A la dernière reprise, je tente le corps-à-corps; l'accrocher s'il le faut, le neutraliser le plus longtemps possible. Me sentant à l'agonie, il se dégage et me cueille en uppercut. Touché de plein fouet, je m'écroule.

Dans l'obscurité de mon cerveau, une sirène hurle. Ambulance? Une lumière verte, crue, douloureuse, me perce la rétine. Un écran à diodes clignote. Moniteur ECG? J'ouvre péniblement les yeux. Mon radio-réveil affiche 7h30. Je me lève, la tête dans un étau, le corps moulu.
Un jour, je l'enverrai au tapis cette saloperie d'insomnie.

Photo Antonio Recalcati, Protesta n°1

samedi 26 décembre 2009

Affinités électives


Régulièrement, je suis prise d'une fureur subversive –Du passé faisons table rase. Alors, faute de changer le monde, je révolutionne mon salon. La bibliothèque, qui régnait sur tout un pan de mur, est exilée au fond de la pièce; le canapé, qui trônait entre la porte-fenêtre et la chaîne hi-fi, est relégué en face de la télé. Livres et CD sont expatriés au beau milieu du séjour en attendant une vaste refonte de leur rangement –le classement alphabétique, jugé illégitime, antidémocratique, voire réactionnaire, ayant été proscrit. Tandis que j'entreprends de résoudre la profonde contradiction entre littérature noble et roman de gare, d'abolir les privilèges du jazz et de libérer le rock de l'oppression, je déniche une photo de la tombe de Pierre Desproges prise l'été dernier au Père-Lachaise. Une admiratrice y avait déposé un petit billet par lequel elle le remerciait d'avoir été son guide… au même titre que Depeche Mode.
Tiens donc, Desproges et Depeche Mode!
Je venais de trouver le principe fondamental qui allait désormais régir mon univers. Marguerite Duras pactisa, bon gré mal gré, avec les Clash. Maurice Blanchot fraternisa tant bien que mal avec Sonic Youth. Jorge Luis Borges sympathisa, autant que faire se peut, avec Queens of the Stone Age. Visuellement, le résultat –une sorte de collectif réunissant CD et bouquins toutes tailles confondues– n'était certes pas des plus heureux, mais je n'étais pas mécontente d'avoir renversé le vieil ordre impérialiste qui nous aliénait. Lorsque l'homme de ma vie fit irruption dans le salon pour vérifier si la camarade n'avait pas besoin d'un coup de main, il resta interdit.
–Radiohead et Beckett, même combat?
–Pas que je sache.

–Nabokov et LCD Soundsystem, compagnons de route?

–Probablement pas.
–Et donc?
–Le cœur a ses raisons…

–Ça, c'est sûrement pas dans la ligne du parti!

Photo YLD

samedi 12 décembre 2009

Scuttling Missile Service


Ça les fait bien rire Alexandra et Benoît que je saisisse mes SMS en mode ABC. Eux ont adopté le T9, une seule pression sur chaque touche et le dictionnaire intégré reconnaît le mot que tu souhaites écrire. J'essaie, ça marche, enfin à condition de s'en tenir au vocabulaire courant, très courant.
-Et maintenant en aléatoire, lance Benoît.
Je tape 987, et «zürich» apparaît sur l'écran. En retour, je reçois 6647 («noir») d'Alexandra et 7243 («sage») de Benoît. En réponse à mon 356 («flotte»), j'accuse réception d'un 753 («pleinement») et d'un dubitatif 3842 («euh»). Le 951 est sanctionné d'un «absent du dictionnaire» (WXYZ-JKL, si tu trouves quelque chose avec ça, tu cartonnes au Scrabble).
On s'échange un 224737 («baiser»), un 8356877 («velours») et un 836373 («tendre»), mais sommes-nous encore vraiment dans l'aléatoire?
Le lendemain, je reçois un message sibyllin de Jérôme: «Assez inattendu, mais je suis partant.» Jérôme, c'est le DA avec qui je devais bosser à partir de la semaine prochaine. Un ami commun lui a parlé de moi, et il m'a confié un boulot; un essai en quelque sorte, qui, si ça se passe bien, pourrait déboucher sur des jobs réguliers. Autant dire que je suis preneuse. Lors de notre dernière entrevue, il y a trois jours, on s'est mis d'accord sur le temps dont je dispose, le tarif, la charte graphique, les exigences du client à respecter scrupuleusement. Il n'y a donc rien, absolument rien, d'inattendu. Alors? Alors, j'appelle Jérôme, un peu inquiète –d'ordinaire, il va droit au but.
-J'ai répondu à ton SMS d'hier soir, c'est tout.
-Mon SMS?

-«Episode polisson» (selon toute probabilité, 374763#76547766).
-C'est-à-dire, en fait, ce n'était pas vraiment un SMS, un jeu avec des copains, un truc pour s'amuser.

-Ouais, Trop fun.

Fin de la conversation…
J'ai définitivement abandonné le T9. Depuis deux mois, je suis imbattable dans un mode plus conventionnel quoique tout aussi aléatoire, celui du Pôle emploi: graphiste confirmée cherche mission, disponible immédiatement.

Photo: Alfred Buell