samedi 21 février 2009

A double entente


Promesse de liberté et de bonheur sur papier glacé. Un cliché flatteur, et voilà que l'on plonge dans les eaux turquoise des Caraïbes ou que l'on revendique, souveraine, Dior, j'adore! Son rêve à lui, ce sont les voitures de sport, toutes ces beautés, racées, rapides, inaccessibles, les reines du Salon de l'auto qui s'affichent dans les revues spécialisées.
–Tu as vu ça, un bijou! s'enthousiasme Marc en mettant sous le nez de Claire le dernier numéro de CarHebdo, où la Ferrari F5X a les honneurs de la une.
–C'est vrai, elle est plutôt jolie, convient Claire.
–Jolie, jolie, s'étrangle Marc, en fondant sur Lucas, qui vient de les rejoindre.

–Tu sais, je ne connais rien aux voitures, s'excuse Lucas en jetant un œil distrait au magazine.
–Regarde moi ça, elle a une gueule du tonnerre, insiste Marc. Et sous le capot un V10, 650 chevaux. Bon d'accord avec leur limitation de vitesse, t'es bridé. Mais faut voir ce qu'elle donne sur un circuit, elle atteint les 340.
–Ah oui, opine Lucas sans grande conviction. Ça me dit pas grand-chose; la mécanique, c'est pas trop mon truc.

–N'empêche, elle est violente, s'entête Marc. Le 0 à 300km/h, englouti en tout juste 26 secondes. Démoniaque, je te dis.

–Hum, acquiesce Lucas, sauvé par la sonnerie de son portable.

–Pas à dire, conclut Marc avec la foi des passionnés, y a qu'entre mecs qu'on peut discuter bagnoles.
Photo: fld

samedi 7 février 2009

Pour ainsi dire



Un gardien de la paix de Meaux a été blessé à la jambe par balles lors d'une patrouille qu'il effectuait avec deux collègues dans un quartier pavillonnaire. Deux cambrioleurs lui auraient tiré dessus. Alors qu'il était hospitalisé, ses collègues ont donné l'alerte, remarquant que des détails ne collaient pas. Le policier a, en fait, tout inventé et s'est blessé lui-même. Sa hiérarchie avait des choses à lui reprocher et il aurait voulu se redonner une virginité. Il a été placé en garde à vue. (Brèves Europe1, août 2008.)

Un keuf de Meaux a reçu des pruneaux dans la beuj pendant une patrouille chez les babtous, dans un quartier pav'. Il s'est fait caner par deux reurtis. Quand il était à l'hosto, les deux schmidts qui chafravent avec lui ont flairé chanmé l'embrouille: leur collègue les a mythonés, il s'est amoché tout seul Ses chefs le prenaient pour un naz et il a voulu béflan. Il est en GAV.

Un abutyrotomofilogène portant uniforme aurait été blessé à Meaux par deux hyperthyrrhoïdiens des Alpes armés d'un revolver. Le soupçonnant de gérontopropulsion prurigineuse, voire d'hypercaputisme, les deux colombophiles qui chronocident quotidiennement avec lui, apaléopithécoaneucéphalodidactes chevronnés, comprirent qu'il les avait vésicolanternés. Il dut ponctuioter: ses oligophrénarches le prenaient pour un nodocéphale, alors il avait voulu leur montrer qu'il savait uroluditélémétrer.


www.dictionnairedelazone.fr et www.cledut.net/xylo.htm Merci
Photo YLD

dimanche 25 janvier 2009

Quarantièmes rugissants


Les passages obligés, Elisabeth n'avait jamais aimé ça. Noël, le jour de l'an, les anniversaires. Se congratuler chaque année à la même date, trop convenu. Mais cette fois-ci, impossible d'y échapper: elles étaient quatre copines, amies depuis toujours, et elles allaient toutes avoir quarante ans dans l'année. Emilie n'avait laissé aucune échappatoire «Le club des quatre a quarante ans, Zabeth; le truc à ne pas manquer!» Elisabeth s'inclina, et se mit en quête d'un cadeau pour Emma, la première de la bande à franchir le cap.
Le samedi suivant, les filles investirent La Petite Mignonne, où elles avaient établi leur QG. A la fin du repas, chacune y alla de son petit discours et de son présent. Vers onze heures, les copains musiciens de Laurent, le patron du restaurant, avaient débarqué et invité les clients à se joindre à la fête. Le jour pointait quand on se quitta.
Deux semaines plus tard, Emilie devenait une quadra. Laurent fut à nouveau mis à contribution. Tandis qu'il apportait une énorme forêt noire, le dessert préféré d'Emilie, celle-ci recevait d'Emma un pashmina bordeaux; d'Elisabeth un coffret à bijoux en ébène; d'Elodie une petite baignoire en céramique rose contenant un baume à la rose. Les trois autres échangèrent discrètement un regard perplexe: c'était exactement la même que celle qu'elle avait offerte quinze jours plus tôt à Emma. La réplique de la baignoire bleue renfermant un onguent à la lavande, de la verte parfumée à la verveine et de la jaune aux senteurs de vanille qui trônaient sur les étagères de sa salle de bains.
Le 28 janvier, ce fut à Elisabeth de souffler ses quarante bougies. Pendant que Laurent servait un alléchant délice à la framboise et à la mangue, elle découvrait le ravissant collier en nacre qu'Emma avait choisi à son intention et le Home-Bag en toile cirée qu'Emilie avait déniché chez Marie Papier. Quant à Elodie, elle la gratifia, de l'air le plus naturel du monde… d'une baignoire en céramique rose. C'en devenait ridicule. Parfaitement ridicule ou totalement émouvant. Entre rire et larmes, Elisabeth leva son verre: «Happy bathday, les filles!»
Photo: fld

samedi 10 janvier 2009

Un froid de gueux




Chaque soir, il venait se terrer au pied du mur, au fond d’une ruelle, tout près de République. Avec le temps, il avait récupéré quelques vieux cartons et s’était confectionné une sorte de banquette, sur laquelle, quand le sommeil l’envahissait, il s’allongeait. Pelotonné, recroquevillé pour se protéger du froid ou de la pluie. Des gamins du quartier avaient tagué un drôle de truc sur le mur. «C’est ta mitraillette, Momo, pour s’ils veulent te faire déguerpir», plaisantaient-ils lors de leurs visites régulières. On l’aimait bien Momo, tranquille, pas très causant, sauf quand il piquait un coup de gueule: «Rgard'ça, veulent même pas nous voir.»
Alors, lorsqu’on s’aperçut qu’un soir, et un deuxième, pendant toute une semaine, puis une autre encore, la place de Momo restait vide, on s’inquiéta. Est-ce qu’il gisait quelque part alentour, blessé ou malade? La police l’avait-elle «mis au chaud»? Avait-il trouvé un meilleur refuge? Peut-être pour conjurer le mauvais sort, les gamins couvrirent les murs de la ruelle de nouveaux graffitis: deux chats, le portrait d'une inconnue, Bugs Bunny, auxquels vinrent s'ajouter un poing brandi, l'oncle Sam, trois coquelicots et, sans doute en désespoir de cause, un énorme Fuck the fuckers. Comme on se rend chez un vieux copain, les «sans» du quartier débarquaient «Chez Momo», histoire de causer un peu. Petit à petit, ils vinrent moins souvent, puis plus du tout.
Lundi 5 janvier, 22h30.
– Merde, alors!
–J'savais pas qu'y avait quelqu'un.
Bordée d'injures.

–J'savais pas qu'c'était ton coin. J'pouvais pas savoir.
Rugissements.
L'intrus fait mine d'abandonner la place.
–J'tai pas dit d'te tirer. Mais fais gaffe où tu t'poses, putain.
Le propriétaire des lieux remet de l'ordre dans ses cartons, s'enroule dans une vieille couverture, une bouteille à portée de la main. Son «coloc» s'installe sans moufter.
Il fait très froid.
photo YLD

samedi 27 décembre 2008

Trois-huit




1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10. 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 20. 1, 2, 3… 50. Ou 70, 35, 21. Sortir les composants du casier, les compter, placer la quantité demandée dans un sac, déposer ces sachets sur le chariot, les transporter jusqu’à la plate-forme, les déposer dans un carton, le fermer, le hisser sur le tapis roulant. Prendre un autre bon de commande; recommencer. Tenir le rythme. On ne se parle pas, ou si peu. On se croise dans les allées, un regard, un sourire parfois, un coup de main. Ne pas s'arrêter, ne pas se tromper, sinon gare à la contrôleuse! Apprendre à économiser ses gestes si l’on veut contenir la fatigue, à adopter la bonne position sous peine d’être terrassé par un tour de rein. Savoir laisser s’égrener les quarts d’heure, les demi-heures, les heures sans penser à rien d’autre qu’au temps qui passe…
Il est arrivé un matin, étudiant en droit qui, disait-il, ne s’y retrouvait plus à la fac. Il était là en intérim. –C’est débile, trancha-t-il le soir devant la pointeuse. On trouve quelque chose pour demain.
Le lendemain, allée A. Moi. «Le petit homme qui chantait sans cesse/le petit homme qui dansait dans ma tête/le petit homme de la jeunesse/a cassé son lacet de soulier/et toutes les baraques de la fête/tout d'un coup se sont écroulées.»
Allée D. «Devant la porte de l'usine/le travailleur soudain s'arrête/le beau temps l'a tiré par la veste.»
Le jour suivant, allée C. Lui. «Et vous restez là/Sur le banc/Et vous savez vous savez/Que jamais plus vous ne jouerez/Comme ces enfants/Vous savez que jamais plus vous ne passerez/Tranquillement/Comme ces passants.»
Une semaine plus tard, allée A. Lui. «C'est la guerre c'est l'été/Déjà l'été encore la guerre/Et la ville isolée désolée/Sourit sourit encore/Sourit sourit quand même/De son doux regard d'été/ Sourit doucement à ceux qui s'aiment.»
Plus tard encore, allée D. Moi. «Dans une petite maison, il entre sans frapper/et pour se réchauffer s’assoit sur le poêle rouge/et d’un coup disparaît,/ne laissant que sa pipe au milieu d’une flaque d’eau,/ne laissant que sa pipe et puis son vieux chapeau...»
Il n’a pas renouvelé son contrat, a préféré la plaidoirie à la chaîne. J’ai continué… jusqu’à ce que j’aie épuisé l'Inventaire.
«1 raton laveur/1 douzaine d'huîtres 1 citron 1 pain/1 rayon de soleil/1 lame de fond/6 musiciens[….]/6 parties du monde 5 points cardinaux 10 ans de bons et loyaux services 7 péchés capitaux 2 doigts de la main 10 gouttes avant chaque repas 30 jours de prison dont 15 de cellule 5 minutes d'entracte.»
Photo YLD

samedi 13 décembre 2008

Subway


Je la prends chaque jour, la 11. Mairie-des-Lilas-Châtelet. Le matin, voyageurs pressés qui partent au boulot. Le soir, les mêmes; juste un peu plus fatigués, impatients de rentrer. Comme sur la 5, la 7, la 9… Sur ma ligne comme sur la vôtre, «y a pas de soleil sous la terre, drôle de croisière».
Mairie-des-Lilas, un petit truc oublié sur la banquette. Une curieuse grenouille orange et rose. Je la pose sur le siège libre à côté de moi.
– C’est à vous? me demande, en me tendant l’origami, un homme qui s’apprête à s’asseoir.
– Oui, non. Euh si, si c’est à moi.
Impatient, l'usager hausse les épaules.
Télégraphe, brouillage radio.
Je dépose le pliage sur mes genoux, le reprend, le fait passer d’une main dans l’autre. Il commence à se dépiauter. En son centre apparaît une tache noire. Un dessin? Je déchiffre: RV ICI.
Goncourt, initiales d'une romance ou rendez-vous manqué…
«Je […] vois briller […] les correspondances/Parfois je rêve.»
République, destins à la croisée des chemins.
«Parfois je rêve, je divague.»
Hôtel-de-Ville, baiser immortalisé d'un bonheur fugace.
Amour perdu, porté disparu?
Châtelet, terminus.
Pochoir: Stencil Project

mercredi 3 décembre 2008

Sauve qui peut


Lundi, 8h30. Martineau traverse le hall, attrape l'ascenseur. Troisième étage, au fond du couloir à droite. Il accroche son manteau à la patère, derrière la porte, pose son attache-case sur son bureau, puis va saluer Mlle Denise, la secrétaire du chef du département des ventes. Occupant le même poste depuis bientôt trente ans, Mlle Denise remplit ses tâches quotidiennes consciencieusement, mais sans zèle inutile. Le matin, elle ouvre le courrier, place les lettres, en fonction de leur objet, dans l'un des dossiers «Suivi», «A traiter», «Pour information». Puis elle se livre méthodiquement au tri des enveloppes, à la recherche d'un timbre de collection qui n'aurait pas été oblitéré – elle en trouve quelques-uns tous les mois et les range précieusement dans une petite boîte.
Mardi, 8h30. Martineau traverse le hall, attrape l'ascenseur. Troisième étage, au fond du couloir à droite. Il accroche son manteau, pose son attache-case, puis va saluer Mlle Denise.
Mardi, 10h30, Jeanlin est hors de lui. Cela fait une heure et demie qu'il essaie de joindre Martineau, qui ne répond ni sur le fixe de son domicile ni sur son portable. Martineau, un employé modèle rarement absent, et qui, lorsqu'il lui est arrivé, une fois ou deux en ses vingt-cinq ans de carrière, d'être souffrant, n'a pas manqué d'en avertir son supérieur dans les meilleurs délais. «C'est incompréhensible, inacceptable, martèle Jeanlin. D'autant que, n'est-ce pas Mlle Denise, vous l'avez vu ce matin. Vous l'avez bien vu ce matin?» «Tout à fait, monsieur», confirme, une énième fois, Mlle Denise, en collant avec soin un superbe timbre –la Nature morte aux pommes et aux oranges de Cézanne– sur la missive qu'elle s'apprête à envoyer à sa sœur pour son anniversaire.
En relevant son courrier, le lendemain, la sœur de Mlle Denise remarque immédiatement la vignette qui orne l'enveloppe: ça tombe à pic pour lancer la collection de son petit-fils, toujours dans ses jeux vidéo. Le gamin s'empresse de refourguer le timbre à un copain –«Tiens, pour ton oncle»– contre un poster de Naruto. Ne collectionnant que des estampilles sportives, l'oncle troque le Cézanne aux marchés aux timbres de l'avenue Gabriel, où Gilbert Norais fouine depuis deux bonnes heures. Ce qui passionne Gilbert Norais, ce sont les séries, peu importe la valeur de la pièce. Et là, il vient de dénicher sa millième nature morte. La précieuse trouvaille est rangée dans l'album, entre Pichet et pomme de Picasso et Corbeille de fruits du Caravage. On y rencontre également Pommes vertes, du même Cézanne, Théière blanche avec raisin blanc et noir, pomme, châtaignes, couteau et bouteille de Chardin ou encore –mais celui-ci c'est la star– Ceci n'est pas une pomme de Magritte.
Nature morte… Still life, dit-on plus justement en anglais. La vie silencieuse des choses. Un monde où l'on vous fiche la paix, où personne ne s'enquiert de la façon dont vous occupez vos soirées, ni de ce que vous pensez des dernières mesures du gouvernement, où l'on n'exige pas que vous doubliez vos ventes alors que le baromètre économique est au plus bas ni que vous proposiez une stratégie marketing performante pour écouler un nouveau modèle de téléviseur à écran plasma, qui ressemble à s'y méprendre à celui des concurrents. L'existence à laquelle Martineau aspire depuis toujours… régie par les préceptes intangibles d'Yvert et Tellier.
Au même moment à Tokyo, et peu après la disparition d'une jeune fille, un musicien aurait trouvé une chaise abandonnée en pleine rue.

«Chaque fois qu’un jour nouveau se pointe, j’ouvre la fenêtre et j’appelle au secours, je saute sur le téléphone, j’appelle la Croix-Rouge, le Secours catholique, le grand rabbin de France, le petit, les Nations unies, Ulla notre mère à tous, mais comme ils sont parfaitement au courant, qu’ils voient de leurs propres yeux qu’un jour nouveau se lève et qu’ils prennent même leur petit déjeuner pour cette raison, je me heurte au quotidien familier, et c’est le bide. Alors je deviens un python, une souris blanche, un bon chien, n’importe quoi pour prouver que je n’ai aucun rapport. D’où internement et thérapeutique en vue de normalisation. Je persévère, je saute ailleurs, je me débine. Cendrier, coupe-papier, objet inanimé, n’importe quoi de non coupable. Vous appelez ça folie, vous? Pas moi. J’appelle ça légitime défense.» E. Ajar
Photo YLD