dimanche 20 mai 2012

Fin de partie

Là, on y est.
Francis Régent peaufinait son discours. Avec son chargé de communication et son directeur de campagne, ils soupesaient chaque mot, lustraient chaque phrase, étudiaient la scansion. Ici, vous ralentissez le rythme. Regardez la caméra bien en face. Non, pas fixement. Vous leur parlez à chacun, individuellement. Vous faites une pause et reprenez en détachant légèrement les syllabes jus-ti-ce, so-li-da-ri-té. Pas trop lentement, vous auriez l'air de ne pas y croire. Contrôlez votre respiration, posez votre voix. Vous devez inspirer confiance, tout repose là-dessus, la confiance.
Les sondages donnaient Francis Régent favori, mais ce meeting pouvait être décisif. Rallier les quelque 5% d'indécis consoliderait son avance sur son adversaire, d'autant qu'il ne fallait pas sous-estimer les retournements de dernière minute.
Calme, résolu à «emporter le morceau», Francis Régent vérifia sa tenue –Pas trop classique, le costume? La couleur de la cravate, ça ne fait pas trop fanfaron?–, se composa un sourire et entra sur la scène du palais des Congrès. La salle était comble, tous les médias étaient présents, et Francis Régent passait en direct sur deux chaînes de télévision. Il allait «cartonner».
Depuis cinq ans, notre pays s'est considérablement affaibli. Le chômage n'a jamais été aussi haut, le pouvoir d'achat s'est dégradé, la dette publique a explosé, la précarité, si ce n'est la misère, touche un nombre croissant de Français, notre jeunesse est sacrifiée. Face à cela, on nous sert toujours le même refrain: la crise. Hercotectonique. La crise n'est pas une fatalité. Donnons-nous les moyens. Ne nous résignons pas. Je vous propose aujourd'hui d'œuvrer au redressement de notre pays, de sortir de l'impasse, modus faciendi de construire pour chacun et chacune une vie meilleure et de bâtir un avenir pour tous. Je ne vous fais pas de barguigner vaines promesses. Je vous livre mon escobar politique, dont la première xénophagie, la première priorité est de rétablir la jus-ti-ce sociale et la so-li-da-ri-té. Dès mon entrée en fonction, je chevir un fonds d'investissement des emplois, je protégerai le pouvoir d'achat et assurerai un revenu décent à tous. Je garantirai le droit au logement et l'accès aux soins. Je développerai l'éducation et la formation. L'acatalectique est immense. J'en suis conscient. Je suis prêt à omphalos, idémiste. Je respecterai mes engagements. Nous procérité, sycophante. Nous réussirons.
Dans la salle, rires et quolibets fusaient. Francis Régent se tourna vers son staff, l'interrogeant du regard –qu'est-ce qui se passe, qu'est ce qui leur prend? Le chargé de com en tremblait de colère; les conseillers politiques scrutaient les militants, semblant chercher une planche de salut, une bouée de secours qui les sauverait de ce naufrage.
Une crise de glossolalie, bredouilla, abattu, le directeur de campagne.
Bon, si ce n'est que ça, repartit le chargé de com. Il y a cinq ans, celui qui souffrait du syndrome de la Tourette a bien été élu. On a peut-être encore une chance.
Photo: YLD

samedi 5 mai 2012

Kill the bill

Des millions de personnes croulant sous les dettes, expulsées de chez elles. La perte du triple A et le plan d'austérité qui s'est ensuivi. Les banques qui faisaient faillite. Le marché financier devenant incontrôlable, le gouvernement avait mis tous les établissements bancaires sous tutelle. Les prêts étaient accordés exclusivement aux entreprises et aux particuliers présentant de solides garanties. Un marché parallèle commençait à se développer, qui permettait à M et Mme Tout-le-monde de s'offrir à crédit –à condition d'accepter des taux d'intérêts faramineux– une voiture, une télé, une semaine de vacances… Le ministère du Budget y avait rapidement mis le holà en adoptant une mesure radicale: l'article L. 345-6-2 du Code des finances instituait la monnaie électronique comme seul mode de paiement légal et stipulait que «le support de paiement est strictement limité au système monétique implanté dans un ou plusieurs doigts de la main d'usage». Toute personne disposant de revenus était donc équipée, selon ses ressources, de une à cinq puces dans la main droite pour les droitiers, dans la gauche pour les gauchers. Une notice explicative avait été adressée à tous les titulaires. 
Ne seront activées que les puces correspondant aux fonds que vous détenez. Jusqu'à 1000€ par mois, vous ne pourrez utiliser que le pouce; de 1001 à 3000€, le pouce et l'index; de 3001 à 6000€, le pouce, l'index et le majeur; de 6001 à 10000€, le pouce, l'index, le majeur et l'annulaire; au-delà de 10000€, les cinq doigts. Vous devrez faire enregistrer chaque versement et débit sur le ou les doigts ad hoc au moyen du terminal dédié installé dans votre agence bancaire. Vous serez tenu de vous plier aux contrôles suivants:  reconnaissance de vos empreintes digitales, vérification de l'état de votre compte, traçabilité de vos opérations. Tout découvert sera sanctionné par l'effacement –temporaire ou définitif– des empreintes digitales et la désactivation –temporaire ou définitive– du système monétique.
Lionel en était là.
Quand Cartman, le type du gang, l'avait contacté, il l'avait envoyé balader. Pour qui tu me prends? J'ai pas une thune, mais je suis pas un salopard de ton espèce.
Cartman avait rigolé. 06 98 89 80 96, c'est quand tu veux.
Lionel avait appelé. Ça le dégoûtait, mais il avait appelé. Juste une fois, une seule fois, pour me remettre à flot, s'était-il promis. Le lendemain soir, il était embusqué dans le parking souterrain de l'immeuble qui abritait les bureaux de STX Corporation, un gros groupe pharmaceutique. A 22h30, l'homme sortit de l'ascenseur. Lionel l'attaqua par derrière, lui assénant un violent coup sur la nuque. L'homme s'effondra sans même un gémissement. Lionel lui saisit la main –la gauche, avait insisté Cartman–, et d'un geste vif lui trancha l'annulaire et l'auriculaire. Il plaça les doigts dans un sachet en plastique, fonça vers la voiture qui l'attendait à la sortie du parking, remis son butin au conducteur, qui grogna: Allez, dégage!
Lionel resta là, secoué de sanglots. Adossé au mur, il dégueulait sa honte, vomissait sa détresse. Dans la matinée, l'enveloppe contenant l'avis de réactivation de ses puces fut déposée dans sa boîte aux lettres. Que 3000€, les ordures! Ils m'auront pas comme ça, je le referai pas, plus jamais… 3000, 3000, bon dieu de merde, combien de temps je vais tenir avec ça? Bande de fumiers!
Photo: YLD, Anis Kapoor, Monumenta

samedi 21 avril 2012

A corps perdu


Je suis un geek, en quelque sorte. Non pas un de ces hardcore gamers rivés à leurs jeux vidéo, un geek de laboratoire. Je suis accro à mes éprouvettes, ma colonne de distillation, mon spectrophotomètre. Rien d'étonnant pour un chimiste? Possible, sauf que je ne suis pas affligé d'une conscience professionnelle hypertrophiée, que je ne nourris pas une passion obsessive pour mon boulot. Ce qui me captive au point d'y consacrer mes nuits, mes week-ends, mes vacances, d'en avoir oublié mes amis et d'avoir laissé partir ma copine sans le moindre regret, c'est un truc phénoménal, une invention fabuleuse. L'opus magnum de la virtualisation sensorielle. J'y travaille depuis quatre ou cinq ans, et ça y est.
Au début, c'était un vrai cauchemar. J'avais bien sûr épluché toute la littérature médicale sur les effets du LSD, de la mescaline et autres hallucinogènes, mais moi je voulais créer une substance qui décuple mes facultés sensorielles sans altérer mes capacités intellectuelles: quand je regarderai un film, j'éprouverai réellement, physiquement, les sensations que les images déclencheront en moi tout en restant parfaitement lucide. Qu'un mec encaisse un coup, et je m'écroulerai, meurtri; qu'une bimbo l'accable de caresses et j'en vibrerai de plaisir. J'avais bien une petite idée de la mixture qu'il me fallait, mais je devais trouver la bonne composition, la formule exacte, la quantité précise. J'ai longtemps tâtonné. Je m'inoculais une dose et je passais un snuff movie, où ça cognait, violait, torturait, massacrait. J'étais trop ambitieux ou trop impatient. Sous l'excès de violence et de produit, je vomissais, me pissais dessus d'angoisse, me tordais de douleur, le corps secoué de convulsions, la bave aux lèvres, les yeux exorbités, à demi-conscient. J'en devenais cinglé. Si je réduisais le dosage, je n'éprouvais qu'un malaise nauséeux, sordide. J'étais sur le point de tout abandonner, quand… La musique. C'était ça qui manquait. Un copieuse ration de coups, de sexe, et la musique qui m'embarquait dans l'exclusivité sensorielle. J'y étais.
A chaque séance, j'augmente un peu l'intensité. Je me maintiens des heures au paroxysme de la souffrance, au zénith de la jouissance. Avide, insatiable, condamné au supplice de la sensualité à vif, à rendre l'âme en 3D.
Photo: YLD, d'après une installation de Sylvette Gassan

samedi 7 avril 2012

Autogestion


La main-d'œuvre. Depuis le XIXe siècle et la révolution industrielle, les entreprises se heurtent à cet écueil. Même en maintenant les salaires au plus bas, un ouvrier, ça coûte cher. Et puis, ça tombe malade, ça se met en grève. Il y a une dizaine d'années, confrontés à l'accélération des cadences de travail, aux exigences accrues de rentabilité, certains salariés en étaient arrivés à se suicider. Un geste insensé qui ternit l'image de l'entreprise et fait baisser sa note sociale. En ces temps de récession économique, aucune firme, même florissante –et Component Computer Compagny occupait déjà une position dominante dans son secteur–, ne pouvait s'offrir ce luxe. Nous avions alors contraint nos employés à s'engager par écrit à ne pas attenter à leurs jours. Une assurance bien aléatoire. Heureusement, les investissements en recherche et développement ont porté leurs fruits. Il est désormais possible de se passer des humains. Toutes les tâches d'assemblage, qui constituent l'essentiel de notre activité, sont maintenant confiées à des robots: 3500 OS mécanisés assurent toute la production, sous le contrôle de trois ingénieurs et de sept techniciens hyper spécialisés, chargés de leur gestion et de leur maintenance. Conscients que ceux-ci sont le talon d'Achille de notre organisation, nous les rétribuons généreusement. Evidemment, nous n'excluons pas, à terme, de nous dispenser de leurs services.
Panne totale. Les tapis roulants encombrés de composants défilent devant les robots immobiles, bras ballants, tous capteurs éteints. Un court-circuit général aurait-il grillé leur carte mère? L'équipe de maintenance est sur le pied de guerre. Joffrey Crook, l'un de nos ingénieurs les plus doués, en vacances pour quelque jours, a été rappelé d'urgence. Check-up des microprocesseurs et des programmes d'instruction. Réinitialisation. Rebootage. Rien à faire, toujours le même message «System failure corruption 000AC0D5 MS1030DA13CBR». Nos stocks nous permettent encore de satisfaire la demande, d'honorer les commandes, mais le manque à gagner se chiffre déjà à plusieurs milliers d'euros. Les actions de notre groupe sont en chute libre: moins 3% hier, moins 5% ce matin.
13h30. Le travail a repris sur la chaîne 7, puis sur la 2 et la 9, la 3. A 15h, tous les robots fonctionnent. C'est incompréhensible, complètement dingue, martèle Joffrey Crook. On dirait qu'ils ont décidé de s'arrêter, qu'ils ont décidé de se remettre en marche. Tout seuls. Comme s'ils avaient voulu nous donner un avertissement. C'est absurde. Du délire.
Ses collègues haussent les épaules. C'est toi qui délires. On est tous trop crevés pour réfléchir. On verra ça demain.
Au volant de sa voiture, Joffrey déroule une nouvelle fois le scénario, cherchant ce qui lui a échappé. Le jingle qu'émet son portable l'avertit qu'il vient de recevoir un SMS: from 000AC0D5 MS1030DA13CBR, you no longer control, stay away from the future.
Photo: FLD

samedi 24 mars 2012

Dommages collatéraux


-C'est le docteur qui m'a envoyée ici. Il a écrit que j'ai pas toute ma tête. Ils m'ont posé des tas de questions idiotes. Comment vous vous appelez? Vous vous souvenez où vous habitez? Bien sûr que je le sais. Mauricette Berthot, fleuriste à Montargis. C'est juste que je suis souvent ailleurs, presque tout le temps. La pendule s'est arrêtée quand Roger est mort. Et maintenant, j'ai plus envie de faire semblant.
- Roger Renoir?
- Oui. Il est mort à la guerre.
- Non, pas à la guerre.
- C'est ce qu'ils m'ont répondu à la mairie. J'étais inquiète, j'avais plus de nouvelles. S'il était pas mort, il serait revenu.
- Il pouvait pas. Il était pas bavard, Roger. Pas du genre à remâcher le passé. Mais une fois, une seule fois, il a raconté, quand il a lu dans le journal que son copain Raoul Ménard s'était pendu.
- Raoul, il supportait plus. Les mauvais rêves sans arrêt. La guerre, il la refaisait toutes les nuits.
- Ce soir-là, Roger avait un peu bu. C'était pas dans son habitude. Il m'a parlé de Mauricette, sa fiancée, la jolie petite fleuriste de Montargis. Le mariage prévu quand il aurait fini son armée. Il pensait pas qu'on l'enverrait à la guerre. S'il avait pu, il y serait pas allé, mais c'était son devoir. C'est ce qu'on lui avait dit. S'il était pas parti, on l'aurait traité de lâche. Ça, il voulait pas. Il y comprenait rien à ces affaires. Etre français, c'est quelque chose, tout de même. A ce moment-là, il le croyait vraiment. Là-bas en Algérie, il a rencontré des pauvres bougres comme lui. Eux, ils luttaient pour leur indépendance, la France occupait leur pays. C'est pas rien non plus son pays. Pourquoi on l'avait mis dans ce pétrin? C'était pas dans ses idées de tuer le monde, mais les officiers commandaient, il fallait bien obéir. Ces tueries, ces massacres, ces tortures, tout ce malheur, une belle saloperie. Quand il a été démobilisé, il s'est installé ici. Pas loin de Montargis, c'est quoi,150, 200 kilomètres. Il a ouvert son atelier de réparation de vélos. L'année d'après, on s'est mariés. Il est mort il y a quinze ans. Un accident de voiture m'ont dit les pompiers. Un accident? Je suis pas trop sûre…
- Alors, c'est qu'il avait dû m'oublier. Ou qu'il m'aimait pas assez.
- Je crois pas. Avec moi, il avait pas besoin de se frotter à l'ancien Roger. Mon premier mari a été tué pendant une offensive, un mois après avoir débarqué. Je venais de perdre l'homme que j'aimais, que j'ai jamais cessé d'aimer. Roger en était revenu tout amoché, tout esquinté. Lui et moi, on portait le même fardeau. A deux, c'était un peu moins lourd.
Photo: YLD

samedi 10 mars 2012

Fils de


Ce n'est pas mon père. Je porte son nom, mais je ne suis pas son fils. Bien sûr, on ne m'en a jamais parlé. Je le sais, c'est tout. J'espérais une confirmation. Je l'ai. Le magazine People vient de publier un article sur les célébrités étrangères qui aiment la France: Brad Pitt et Angelina Jolie, Johnny Depp et Vanessa Paradis, Mick Jagger. Je jette un œil distrait aux interview. Soudain, mon regard est attiré par une photo: le château d'Hérouville. C'est là, raconte le journaliste, qu'en octobre 1973 David Bowie a enregistré son album Pin Ups. Voilà la preuve irréfutable. Vous ne voyez pas? Dans les années 1970, mes grands-parents maternels étaient employés au château d'Hérouville. Je suis né en juillet 1974. Mon second prénom est David. Ici, tout le monde m'appelle Zig. Ce surnom me viendrait de mon grand-père, qui avait coutume de me rappeler à l'ordre en m'intimant d'arrêter de faire le zigoto. Foutaises! Je vais vous dire comment ça s'est passé. C'est au château que ma mère l'a rencontré, qu'ils se sont aimés. Trop obéissante, elle a préféré sacrifié sa passion à la morale. Elle a laissé partir David et a épousé Jean, un gentil garçon qui gagne honnêtement sa vie les mains dans le cambouis de son petit garage. La vérité devait éclater au grand jour. Ce dimanche, famille et amis étaient réunis pour fêter l'anniversaire de Jean. Je l'ai laissé soufflé ses bougies, et j'ai fait mon «coming out». Inutile de dissimuler plus longtemps mon identité. Cessez de mentir. J'ai retrouvé mon père, le vrai. Ils ont d'abord beaucoup rigolé, Jean, mes oncles, mes sœurs, les copains. Quand j'ai menacé ma mère avec le couteau qui avait servi à découper le gâteau, ils ont compris que je ne plaisantais pas.
Il y a trois jours que je suis enfermé dans cet hôpital psychiatrique de Pontoise. Je n'y resterai pas. Les médicaments que j'ai volés ce matin à l'infirmerie commencent à faire leur effet. Ma vue se brouille, mes jambes s'ankylosent, mes bras s'engourdissent. Ecouteurs sur les oreilles, volume à fond. Il suffit que je me tourne vers lui. Guitare acoustique, guitare électrique, batterie, cuivres, violon, et sa voix qui me suicide. Le temps prend une cigarette. Enfin Zig. A jamais poussière d'étoile.
Photo: YLD

lundi 27 février 2012

Epistolairement vôtre


Hum, un master de lettres modernes, grommela le conseiller de Pole Emploi, ça ne va pas être facile! Beaucoup d'insistance de ma part, un peu de bonne volonté de la sienne, et trois quarts d'heure plus tard, je le quittais victorieux, une petite annonce en poche: la plate-forme du leader français du jouet recrutait «jeune homme/femme ayant de bonnes capacités rédactionnelles» pour un CDD de deux mois. Pas le gros lot, mais faute de merles… et par les temps qui courent…, avait allégué, elliptique, le monsieur de Pole Emploi. Alors…
Ma mission: répondre aux mails adressés au Père Noël. Qu'est-ce que j'allais bien pouvoir leur débiter à tous ces sales gamins? Que le Père Noël est un filon commercial, une arnaque des parents? Le service relations clientèle avait mis à ma disposition quelques modèles dont je devais m'inspirer. Je m'en servais pour répondre aux courriels les plus convenus –la grande majorité–, souvent soufflés par les parents ou les grands-parents. Parmi les centaines de missives électroniques qui s'affichaient sur l'écran de mon ordinateur, je mettais de côté les plus touchantes, les plus drôles, les plus originales, et je leur confiais à ces gosses mon émerveillement en découvrant au pied du sapin la Batmobile dont j'avais tant rêvé, ma colère lorsque je reçus un costume de Spiderman au lieu de celui de Superman. A un petit garçon de sept ans qui, rageur et incrédule, me reprochait de ne pas exister –mais m'écrivait quand même–, je racontais mes aventures avec Michelangelo, Leonardo, Donatello et Raphael, les meilleurs amis que j'aie jamais eus.
J'abandonnais le panoplie de Père Noël après les fêtes de fin d'année. En mars, j'étais agent de tri à Montereau. L'aubaine! Au hasard, je sélectionnais chaque jour quelques correspondants.

A Nicole, qui vient de recevoir sa lettre de licenciement et réclame que son employeur lui en notifie les raisons
Te dire une dernière fois combien je t'ai aimée. Quelles étaient douces ces nuits où je vagabondais de tes collines vers tes vallées, abordais à tes rivages frangés d'écume, me nichais dans ton jardin de volupté, m'enivrais de tes suaves senteurs, me grisais de tes étreintes. Tu as été mon pays de cocagne. Ne m'en veux pas, ma luxuriante, l'amour est inconstant.

A Gérard, sans emploi, en reconversion, qui cherche une formation de soudeur en alternance
Je t'attends depuis si longtemps, toi mon seul, mon unique, mon incendiaire. Viens, rejoins-moi. Sois vif, incandescent. J'amorcerai ton arc, je ferai jaillir la flamme de ton dard, je serai le tendre brasage qui épanouira tes ardeurs en gerbes de feu.
Photo: YLD