dimanche 11 septembre 2016

Philosophie potagère

Toujours à remâcher des idées noires, tu es usant, me reproche Irène. Ça fait vingt ans, je suis à bout.
Dépressif, tu parles! Réaliste, c'est tout. Tu ouvres un journal, tu allumes la télé ou la radio et tu as quoi, hein? «Un attentat déjoué près de Notre-Dame», «Nouvel essai nucléaire en Corée du Nord», «25 personnes tuées dans l'incendie d'une usine au Bangladesh»… Alors, le divorce, voilà c'est comme le reste. Par consentement mutuel, ce sera rapide, a suggéré l'avocate. La bonne blague, le consentement mutuel. Irène me plaque, elle veut profiter de la vie, être heureuse. Le bonheur, une belle couillonnade. Et dire qu'à quarante-cinq ans, elle gobe encore ces foutaises.
Sur les marches du palais de justice, Irène se sent obligée de me prendre dans ses bras:
–Ne m'en veux pas Jean, mais tu sais il faut vraiment que tu apprennes à cultiver ton jardin.
–Mais oui, bien sûr. Le jardinage, ça remonte le moral, ça te fait voir la vie en vert. Et tant qu'il y a du vert, il y a de l'espoir.
Comme si je pouvais ne pas lui en vouloir. Cultiver mon jardin, si c'est tout ce qu'elle a trouvé après vingt ans ensemble. N'importe quoi! De toute façon, c'est mieux comme ça. Mouais. Et d'abord, on plante quoi en septembre? (Pas la peine de rigoler, j'ai bien compris l'allusion d'Irène: admettre la réalité du monde, l'améliorer autant que possible, sans renoncer à la joie de vivre. Mais moi, je n'y arrive pas, je n'y crois pas.)
Le choux, la mâche, le radis d'hiver, l'épinard, conseillent les sites de jardinage. Et bien, semons, piquons, arrosons. De toute manière, ça va rater.
J'en étais sûr. Echec complet. Ma première récolte: chiendent et pissenlits. Laisser tomber? Certainement pas! Je suis du genre pessimiste persévérant, défaitiste opiniâtre. Je deviens un client assidu de Truffaut, Delbard et Villemorin, doublé d'un fidèle lecteur de Rustica, Jardin facile, 100 Idées jardin. J'applique scrupuleusement les préconisations des vendeurs, je suis à la lettre les recommandations des spécialistes: semer les poids d'horloge à la mi-août, pailler les choux de Milan en cas de sécheresse, la courgette ne s'entend pas avec le concombre, la courge Muscade, très coureuse, exige un espacement de 2 mètres au minimum entre deux plants, le poireau apprécie la compagnie de l'asperge… Au printemps suivant, de jeunes pousses sortent de terre, et mon potager se pare bientôt d'un dégradé de vert, piqué çà et là d'une pointe de blanc, d'une touche de jaune, d'une note de violet. Je reconnais que je ne suis pas mécontent (en mon for intérieur, j'avoue même que je suis plutôt satisfait).
Je viens d'appeler Irène. Je me suis montré enjoué, lui ai parlé de mes plantations, de la saveur des plaisirs simples, et je l'ai invitée à dîner.
–Désolée, Jean, mais c'est un peu trop tard pour nous. J'ai rencontré quelqu'un.
Le jardinage et ce coup de fil à Irène, mais qu'est-ce qui m'a pris? Je le savais, il n'y a rien à attendre de la vie. Que du mouron et des orties.
Photo: YLD

dimanche 17 juillet 2016

Le seum du rageux


Si t'es pas le boss t'es dead. Y a un type qu'a écrit une story là-dessus ça fait un laps de temps. Un âne over soft qui prend cher à cause d'un loup genre hard core (pour le cas où y aurait des freaks qu'ont pas fait de back-up au collège, ce type c'est un writer, pseudo: Lafontaine). Quand je repense à ce gros connard de nerd qui m'a pourri, j'avoue, son topic à Lafontaine, c'est strong.
J'élucide.
Jeudi matin, ma bécane tombe en rade. Down. Total black out. Mon DDI mort, le crash, la catastrophe tragique. Keep control, que je me dis, faut savoir réacter. Aller-retour express au magasin, j'installe le nouveau disque, je check la connectique, le Sata, la carte mère. A 15 heures, je suis OP. Come back sur le net. Je vais mater direct sur fantasy4U –je suis focus sur les jeux et les films–, un newsgroup où je suis abonné depuis quelques jours, et je rush illico dans le débat, OK un peu sur le mode flame mais le mec était pas full limpide, les trucs qui confusent moi ça me rend over méfiant. Alors, je riposte no limits. Et là, beat them all en 3D. Le modérateur m'étripe méchamment. J'ai appréhendé asap que c'était un méga coriace rapport à son pseudo de daube.
Lui: Merci de ne plus nous inonder de contributions inappropriées.
Moi, vénère, je lâche cash: So what, c'est quoi ton problème? Get a life.
Lui: Sur ce forum, il y a des règles à respecter. Nous excluons tous les utilisateurs qui polluent les espaces de discussion.
Un tas de bullshits qu'il débine et puis exit.
J'étais déformaté sévère. Une journée offline. Full alone. Le flip grave. Mais je vous ai trouvé, lucky me. Alors si je vous raconte ce trip d'enfer Bigone, Monsterman et vous tous les Sons of Death Asses, c'est pour que vous sachez que now je suis 100% aware, à fond les manettes avec vous pour leur en faire baver à ces saletés de modos. Fucking shit!!!!!!!



dimanche 19 juin 2016

Traître mot

Les mots, nous sommes de connivence, avais-je affirmé, présomptueuse (Sens dessus dessous). Cadavre exquis, chamboule-tout étymologique, tohu-bohu sémantique, me soufflaient-ils à l'oreille. Je m'y prêtais de bonne grâce. Après tout, qu'est-ce que je risquais, ce n'était qu'un jeu. Un jeu? ricanèrent-ils. Je leur souriais d'un air entendu, les laissais prendre leur aise. Ils m'entraînèrent dans leur badinage syntaxique, leur libertinage lexical. Je me livrais à leur dévergondage hyperbolique, à leur débauche synecdotique avec délectation. Insidieusement, ils squattaient l'aire de Broca. Ils s'incrustaient, réaménageaient le cortex à leur convenance, renversaient le vocabulaire, culbutaient la grammaire. J'étais leur prisonnière volontaire, leur otage consentante.
Et puis, plus qu'une voix discordante.
— De toute façon, tu n'as rien à dire.
— Peut-être, mais je tiens à ma liberté d'expression.
— Récrimination ou pure rhétorique?
— Je ne… oh,non! Mais vous…
— Aposiopèse.
Ils s'étaient bien joués de moi.
Félons, judas, traîtres!
Fade épitrochasme, raillèrent-ils.
Et voilà comment d'hypotypose en synchise et d'hendiadys en brachylogie, je suis devenue une aberration langagière, une extravagance linguistique.
Photo: YLD, Zoo Project, Montreuil

dimanche 24 avril 2016

Sens dessus dessous


Quinze jours en Lozère, seule dans la maison familiale. A ne rien faire. Je profite de la douceur printanière. Allongée sur la pelouse, je vagabonde, je contemple. Le ciel moucheté de nuages cotonneux. L'austère silhouette des pins. Les pépites de mica dans le mur de granit. Un papillon voltige, se pose sur un brin d'herbe. Grand ou petit apollon, sylvain azuré, Vanessa atalanta, Acherontia atropos? Papillon. Le générique lui convient tout aussi bien, dirait-on. Peut-être se satisferait-il de libellule, s’accommoderait-il même de voilette, tulle, satin ou soierie. L'arbitraire du signe. Le mariage de raison du signifiant et du signifié. Qui doivent en avoir marre depuis le temps.
[mardəpɥlətɑ̃]

Langogne-Paris 6 heures 45 de train.
–Bondametroldeslets. Ma-da-me, veuillez pré-sen-ter votre bil-let, reprend, suspicieux, le contrôleur.
D'un geste sec, je lui tends mon Intercités non échangeable-non remboursable.
J'ai l'impression d'avoir raté quelque chose. Je m'enquiers auprès de mon voisin «Chèwaleubouien?» L'homme me gratifie d'un sourire hésitant entre perplexité et consternation, puis se réfugiant sous son casque m'abandonne au brouhaha du wagon.
Je me sens un peu déphasée après mes deux semaines érémitiques. Ça va passer.
Ça ne passe pas.
Mes phrases s'embarrassent, s'enchevêtrent, se percutent, se brouillent. Cacophonie. Je remplis les blancs d'un silence que je voudrais éloquent.
Un peu inquiète, je consulte un ORL. Aucune déficience auditive. Un neurologue. Pas de surdité verbale.
Le sens m'échappe –s'échappe– de plus en plus souvent. Je comble son absence avec du probable, de l'aléatoire. Mon phrasé s'alanguit ou cavalcade. Les mots s'affranchissent, s'expriment à la volée, volages. Volapük. 
Je les laisse aller. Fantasques et triomphants.
Un psy, me suggère-t-on. Vous traduisez vos maux…
Mes mots! Mais, ma parole, nous sommes de connivence!
Photo: YLD, Keith Haring

samedi 5 mars 2016

Song against the death

 De la gare aux rives du fleuve, ce n'est qu'une marée humaine. Une foule bigarrée, costumée de bric et de broc. Perruques rouges, vertes, violettes. Quelques masques, mais surtout des visages peints. Faces blafardes au sourire sardonique ou charbonnées aux yeux exorbités. Gueules fracassées, cabossées, distordues. Depuis trois jours, le carnaval met la ville cul par-dessus tête. Les rues suintent la bière, la joie égrillarde, le plaisir prosaïque, l'urgence impérative du chaos libérateur. Le martèlement anarchique des tambours, les vibrations frénétiques des cuivres soulèvent une houle grondante, qui déferle en flots tumultueux sur la grand-place, où trône, suffisante et grotesque, Sa Majesté, que nargue le roi des fous.
«Jamais, tu m'entends, jamais!» Ç'avait été leur seule dispute. Timothée ne comprenait pas, ne supportait pas que Nicolas participe à ce truc de beaufs. Le carnaval était l'unique moment où les jumeaux s'ignoraient ostensiblement. Nicolas militait dans Le Chambardement, un mouvement engagé dans la régénérescence du carnaval, qui devait, selon ses membres –Nicolas et sa dizaine de copains–, retrouver son caractère subversif des origines. Timothée reprochait à son frère son aveuglement, sa naïveté. «Tu fais pitié avec ta subversion à la barbe à papa et à la Kro.»
Une semaine que Nicolas était dans le coma. Un accident de moto. Personne n'avait osé solliciter Timothée. C'est lui qui l'avait proposé. «Votre roi des fous à la con, ce sera moi.» Un deal passé avec Nicolas. «Je le fais, mais tu te sors de ce putain de coma, hein.» Ou bien un défi à la vie, un doigt d'honneur à la mort.
Carnaval se consume. Les flammèches expirent dans la nuit. Au pied du bûcher, Timothée pirouette, se contorsionne, bouffonne, grimace. Sur son bonnet à grelots, son casque, le volume à fond. Timothée surfe sur la déferlante du solo de batterie. Caisse claire tom médium tom basse grosse caisse syncope contretemps groove puissant féroce extrême.
Et ce fut tout.
Photo: YLD, Royal de Luxe

samedi 23 janvier 2016

Etat d'âme

Ne me pleurez pas. Il n'existe pas ici de paroles pour vous consoler.
Sur les recommandations de mon directeur de thèse, j'avais rejoint cet été-là une mission chargée d'étudier les évolutions du sous-sol des Causses sous l'effet des changements climatiques. Nous avions foré une cavité et y avions introduit des capteurs afin d'enregistrer les sons que produisent les mouvements des plaques tectoniques. Les appareils étaient reliés à un moniteur qui retranscrivait graphiquement les moindres secousses en fonction des fréquences. Chaque semaine, nous faisions descendre les capteurs un peu plus loin. Nous étions sur le site depuis deux mois, nos travaux avançaient bien. Nous avions atteint 25 kilomètres de profondeur quand le moniteur s'arrêta net. Après vérification, les ingénieurs étaient formels: l'appareil fonctionnait parfaitement, ça devait venir des capteurs, mais que tous flanchent en même temps… On allait essayer de localiser la panne en forçant le son. Ce qui nous parvint alors était tout simplement inconcevable: une clameur sourde, aux intonations nettement humaines. Des spéléologues piégés dans un aven? Impossible à cette profondeur.
Des voix, oui des voix infernales, lâcha un technicien. Un avertissement. Il y a des limites que la science ne peut pas franchir.
L'enfer? Eh bien Dante l'a décrit, nous allons y pénétrer, ironisai-je. Enfin, voyons, ce phénomène est certes troublant, mais pas inexplicable rationnellement: une défaillance de l'échosondeur, une configuration karstique que nous n'avons pas repérée…
Le lendemain matin, je me glissais dans le puits. A mille mètres, n'ayant rien remarqué d'anormal, je décidais de remonter. Soudain, un souffle violent me précipita dans le vide, je dévalais des kilomètres et des kilomètres, entraîné par le tourbillon d'air. Mes tempes bourdonnaient, je respirais difficilement. Ma tête heurta la roche. Quand je revins à moi, j'étais allongé sur une large plate-forme. Sonné, plongé dans le noir, l'humidité et le froid. Et puis je distinguai un boyau éclairé par une lueur semblant émaner de la roche. Je m'y engouffrai. De toute façon, je n'allais pas rester là jusqu'à la fin des temps. Je progressais lentement, rampant dans l'étroit conduit, dont les aspérités déchiraient mes vêtements, je m'y éraflais les mains et le crâne. J'étouffais. La sueur me brûlait les yeux. J'eus bientôt les genoux et le dos en sang. Je me traînai encore quelques mètres et débouchai dans un immense amphithéâtre. Une polyphonie montait d'un chœur, nombreux, de… silhouettes, des corps opalescents, identiques, comme simplement esquissés, que seuls leurs regards –pas leurs yeux, leurs traits étaient indiscernables, fondus, mais bien leurs regards– individualisaient. Au bout de plusieurs heures –je l'évaluais ainsi–, je parvins à surmonter mon angoisse.
Je m'appelle Martin Pontiac, balbutiai-je. Je suis géologue et je…
Une mélopée me coupa la parole. Je fis une autre tentative.
Je travaillais sur le causse et j'ai enten…
Le chant couvrit à nouveau ma voix.
J'étais complètement désemparé. Mon dos et mon crâne me faisaient souffrir. Mon estomac me tourmentait. Au fil du temps, dont je n'avais plus aucune notion, la douleur s'atténua. Au fur et à mesure qu'elle s'apaisait, mon corps s'estompait, s'effaçait. Je pouvais voir, entendre, penser, toutes mes capacités intellectuelles restaient intactes, mais je me désincarnais. A un moment donné, je me mis machinalement à siffler Phantasmagoria Blues de Lanegan. Je n'avais rien décidé. Une nécessité, une évidence. Ou tout bêtement le premier air qui m'était passé par la tête? Une silhouette m'imita, une autre reprit la mélodie en y imprimant un tempo plus rock, une autre improvisa, comment dire, un riff vocal. Voix saturées, rauques, abrasives, fiévreuses, légères, sombres, soyeuses… La mienne, les leurs. Pas de paroles, la musique, juste la musique. Encore, encore, encore et encore.
Je ne pense pas que je ferai le chemin inverse, que je reviendrai parmi vous. Je n'en ai pas envie. D'ailleurs, je n'ai presque plus de mots.
Photo YLD: Connexions, Anne-Flore Cabanis

dimanche 8 novembre 2015

Cosmogonie domestique



C'est elle. Celle qu'il attend depuis toujours. Rousse aux yeux d'or. Réservée, douce, cultivée. Il représente son entreprise à cette réception donnée pour l'inauguration d'une nouvelle galerie. Elle accompagne un ami qui y expose. Il la reconduit, la laisse devant chez elle. Elle ne lui propose pas de prendre un dernier verre. Distinguée. Ils doivent se revoir dans quelques jours. Il veut avoir le temps de l'imaginer dans son univers quotidien. Un appartement de style contemporain, sobre, presque dépouillé. Camaïeu de gris, meubles design, estampes aux murs. Elégance et raffinement. Un intérieur lumineux, calme, luxueux, racé. Il la rappelle, l'invite à dîner. Elle hésite. Accepte. Il retient une table dans un restaurant très étoilé. Ambiance feutrée, décor épuré, cuisine minimaliste. Il se veut éloquent. Affirme, profère. Elle objecte que… Il l'interrompt d'un ton avantageux, disserte, professe «Dataréalisme[…] création de valeur potentielle[…] esprits étriqués, rétrogrades[…] esthétisme de la monétarisation[…] tellement évident[…]». Elle l'observe, silencieuse, sourit de temps à autre. Il la croit séduite. D'une assurance victorieuse, il s'impose jusque chez elle. Pénétrer dans son intimité, en prendre possession. Excité, impatient, il s'attarde quelques secondes sur le palier, puis s'introduit dans le saint des saints.
Monceau de coussins, débandade de poufs, fatras de livres, bibelots, vinyles. Orange, fuchsia, caramel. Reproductions de Francis Bacon, affiches d'Almodovar. Un effroyable capharnaüm. Un infâme pandémonium. 
L'univers chaotique d'avant l'intervention divine. La sienne. 
Photo: YLD