samedi 26 décembre 2009

Affinités électives


Régulièrement, je suis prise d'une fureur subversive –Du passé faisons table rase. Alors, faute de changer le monde, je révolutionne mon salon. La bibliothèque, qui régnait sur tout un pan de mur, est exilée au fond de la pièce; le canapé, qui trônait entre la porte-fenêtre et la chaîne hi-fi, est relégué en face de la télé. Livres et CD sont expatriés au beau milieu du séjour en attendant une vaste refonte de leur rangement –le classement alphabétique, jugé illégitime, antidémocratique, voire réactionnaire, ayant été proscrit. Tandis que j'entreprends de résoudre la profonde contradiction entre littérature noble et roman de gare, d'abolir les privilèges du jazz et de libérer le rock de l'oppression, je déniche une photo de la tombe de Pierre Desproges prise l'été dernier au Père-Lachaise. Une admiratrice y avait déposé un petit billet par lequel elle le remerciait d'avoir été son guide… au même titre que Depeche Mode.
Tiens donc, Desproges et Depeche Mode!
Je venais de trouver le principe fondamental qui allait désormais régir mon univers. Marguerite Duras pactisa, bon gré mal gré, avec les Clash. Maurice Blanchot fraternisa tant bien que mal avec Sonic Youth. Jorge Luis Borges sympathisa, autant que faire se peut, avec Queens of the Stone Age. Visuellement, le résultat –une sorte de collectif réunissant CD et bouquins toutes tailles confondues– n'était certes pas des plus heureux, mais je n'étais pas mécontente d'avoir renversé le vieil ordre impérialiste qui nous aliénait. Lorsque l'homme de ma vie fit irruption dans le salon pour vérifier si la camarade n'avait pas besoin d'un coup de main, il resta interdit.
–Radiohead et Beckett, même combat?
–Pas que je sache.

–Nabokov et LCD Soundsystem, compagnons de route?

–Probablement pas.
–Et donc?
–Le cœur a ses raisons…

–Ça, c'est sûrement pas dans la ligne du parti!

Photo YLD

samedi 12 décembre 2009

Scuttling Missile Service


Ça les fait bien rire Alexandra et Benoît que je saisisse mes SMS en mode ABC. Eux ont adopté le T9, une seule pression sur chaque touche et le dictionnaire intégré reconnaît le mot que tu souhaites écrire. J'essaie, ça marche, enfin à condition de s'en tenir au vocabulaire courant, très courant.
-Et maintenant en aléatoire, lance Benoît.
Je tape 987, et «zürich» apparaît sur l'écran. En retour, je reçois 6647 («noir») d'Alexandra et 7243 («sage») de Benoît. En réponse à mon 356 («flotte»), j'accuse réception d'un 753 («pleinement») et d'un dubitatif 3842 («euh»). Le 951 est sanctionné d'un «absent du dictionnaire» (WXYZ-JKL, si tu trouves quelque chose avec ça, tu cartonnes au Scrabble).
On s'échange un 224737 («baiser»), un 8356877 («velours») et un 836373 («tendre»), mais sommes-nous encore vraiment dans l'aléatoire?
Le lendemain, je reçois un message sibyllin de Jérôme: «Assez inattendu, mais je suis partant.» Jérôme, c'est le DA avec qui je devais bosser à partir de la semaine prochaine. Un ami commun lui a parlé de moi, et il m'a confié un boulot; un essai en quelque sorte, qui, si ça se passe bien, pourrait déboucher sur des jobs réguliers. Autant dire que je suis preneuse. Lors de notre dernière entrevue, il y a trois jours, on s'est mis d'accord sur le temps dont je dispose, le tarif, la charte graphique, les exigences du client à respecter scrupuleusement. Il n'y a donc rien, absolument rien, d'inattendu. Alors? Alors, j'appelle Jérôme, un peu inquiète –d'ordinaire, il va droit au but.
-J'ai répondu à ton SMS d'hier soir, c'est tout.
-Mon SMS?

-«Episode polisson» (selon toute probabilité, 374763#76547766).
-C'est-à-dire, en fait, ce n'était pas vraiment un SMS, un jeu avec des copains, un truc pour s'amuser.

-Ouais, Trop fun.

Fin de la conversation…
J'ai définitivement abandonné le T9. Depuis deux mois, je suis imbattable dans un mode plus conventionnel quoique tout aussi aléatoire, celui du Pôle emploi: graphiste confirmée cherche mission, disponible immédiatement.

Photo: Alfred Buell

vendredi 27 novembre 2009

Martingale


Vous vous êtes enfin décidé ce mardi (lundi n'étant pas un jour propice aux initiatives). Vous vous rendez dans le bureau de Christine. Soit elle est dans son bureau, soit elle n'y est pas. Si elle n'y est pas, vous pourrez toujours aller à la machine à café, où Claude s'empressera de vous raconter la dernière histoire drôle qui circule chez ses collègues du service commercial. Si elle est dans son bureau, vous vous assurerez qu'elle est de bonne humeur et, si tel est le cas, qu'elle est disposée à faire un brin de causette. Vous lui demanderez habilement si elle aime le cinéma –vous avez pris soin auparavant de vous renseigner auprès de son entourage; elle aime le cinéma. Si vous avez réussi à éveiller son intérêt, vous vous enhardirez à lui proposer de l'accompagner à L'Entrepôt, qui programme, en ce moment, une rétrospective «Grands Films structurels». De deux choses l'une: soit Christine accepte, soit elle n'accepte pas. Si elle n'accepte pas, vous trouverez une bonne raison de quitter sans tarder son bureau: vous avez un rendez-vous téléphonique urgent ou vous vous souvenez que vous avez laissé le lait sur le feu. Si elle accepte, après la séance, vous vous arrangerez pour l'inviter à prendre un verre et vous vous aventurerez peut-être même à lui déclarer votre flamme. A cette étape cruciale, soit elle partage vos sentiments et vous vous apprêtez à vivre une merveilleuse idylle, soit elle vous remet gentiment mais fermement à votre place –celle d'un collègue de bureau– et, une fois de plus, vous remarquerez amèrement: «Je m'intéresse toujours aux filles qui ne sont pas faites pour moi.»
Vous avez longuement réfléchi avant de vous lancer ce mardi (lundi n'étant pas un jour propice aux initiatives). Vous passez, l'air indifférent, devant le bureau de Christine et vous dirigez vers celui de Sophie. Soit elle est dans son bureau, soit elle n'y est pas. Si elle s'est absentée, vous pourrez toujours aller à la machine à café, où vous avez toutes les chances de rencontrer Claude, qui vous infligera une nouvelle histoire drôle. Si elle est présente, vous vérifierez qu'elle est bien lunée et, si tel est le cas, qu'elle vous prête une oreille attentive. Vous lui demanderez astucieusement si elle aime le théâtre –on vous a certifié que c'est sa passion– et si vous constatez une écoute bienveillante de sa part vous lui proposerez tout de go de l'accompagner à la Comédie-Française, où on donne une représentation unique de Rodogune. Deux possibilités peuvent être envisagées: soit Sophie accepte, soit elle n'accepte pas. Si elle refuse, vous trouverez une bonne raison de vous tirer de ce mauvais pas: vous avez un coup de fil urgent à passer ou vous vous souvenez que vous avez laissé le lait sur le feu. Si elle consent à passer cette soirée en votre compagnie, vous vous empresserez, dès la tombée du rideau, de l'inviter à dîner et vous vous hasarderez peut-être même à lui dévoiler votre passion. A cette étape décisive, soit elle vous encourage –Va, je ne te hais point– et vous serez sur le point de filer le parfait amour, soit elle vous remet gentiment mais fermement à votre place –celle d'un collègue de bureau- et vous déplorerez qu'elle n'ait pas pour vous les yeux de Chimène pour Rodrigue.
Vous avez longuement médité avant de vous y résoudre ce mardi (lundi n'étant pas un jour propice aux initiatives). Préférant rester dans l'expectative quant à Véronique, Agnès et Céline, vous vous enfermez dans votre bureau et vous plongez dans la lecture de L'Art et la manière d'aborder son chef de service pour lui demander une augmentation.

Photo YLD

samedi 14 novembre 2009

Jugement dernier


Pardonnez-moi, mon père, parce que j'ai péché… Elle prononce la formule presque mécaniquement chaque samedi quand elle se confesse en vue de la messe dominicale. Elle avoue ses fautes –vénielles au demeurant, qu'elle n'a bien souvent commises qu'en imagination. En invente parfois pour le plaisir de se retrouver dans le noir du confessionnal. Véronique essuyant le visage du Christ, Madeleine séchant avec sa chevelure les pieds de Jésus. L'homme de Dieu lui remet ses péchés et lui signifie sa pénitence –un Notre père, un Je vous salue Marie–, qu'elle accomplit avec componction. Ce samedi-là, agenouillée devant l'autel, elle se met à dire ses prières coutumières, s'interrompt. Le regard rivé sur le tabernacle, elle articule: Je crois en un seul Dieu, le Père tout puissant, créateur du ciel et de la terre, de l’univers visible et invisible… La suite lui échappe. Elle fait une nouvelle tentative, exhumant les mots un à un. Elle reprend du début. Les phrases coulent avec plus de facilité, seules quelques hésitations en freinent ici ou là le flot. Elle persiste, recommence encore et encore. Elle récite maintenant d'une voix régulière. Ses genoux endoloris la clouent au prie-dieu. La douleur lui brûle le dos, lui enflamme la nuque, prend possession de son corps. Crucifié pour nous […], Il souffrit sa passion. Elle ne cédera pas. IL ne l'abandonnera pas. Elle psalmodie d'une voix blanche: Il reviendra dans la gloire/Lumière, né de la lumière/Il a pris chair […] s’est fait homme. Elle s'absorbe en un vibrant lamento, communie en une fervente mélopée, se consume en une ardente complainte, ravie en extase.
Une main se pose fermement sur son épaule.

-Cela suffit, ce n'est pas ce que le Seigneur te demande, tonne la voix de l'Eglise.
Ses yeux s'emplissent de ténèbres.
Alors Eve fut chassée du paradis.
Photo YLD

vendredi 30 octobre 2009

All about Louis


Il n'y a pas de quoi fouetter un chat. La situation est banale. J'y réponds, selon l'humeur du moment, avec humour –non, pas Nathalie, Monica Bellucci– ou irritation –pas du tout, au revoir. Il m'arrive –rarement, ne me faites pas pire que je ne suis– d'être franchement désagréable. Non que je sois inhospitalière, mais parfois ça tombe vraiment mal. En pleine discussion, moins une discussion qu'une mise au point, avec mon dernier, qui m'annonce penaud, juste ce qu'il faut pense-t-il pour tempérer mon courroux, qu'il a perdu son trousseau de clés pour la cinquième fois en deux semaines. Ou avec mon aîné, qui réapparaît après trois jours de silence radio alors que le bac est dans un mois et que, de toute façon, il n'a pas à s'évanouir dans la nature. Pourquoi?, demande-t-il, faussement naïf, et bien… parce que c'est comme ça! (Oui, l'argument est faible.)
Un abonné, de SFR, d'Orange, de Bouygues ou de tout autre opérateur chez qui il aura souscrit le forfait qu'il aura jugé le plus intéressant –en consommateur avisé, il aura sûrement comparé soigneusement les offres du marché, épluché les conditions du contrat, se méfiant des propositions trop alléchantes–, un abonné donc a composé par erreur mon numéro alors qu'il voulait –dans ce contexte, je ne peux évidemment pas déterminer s'il souhaitait ou s'il devait le faire pour des motifs professionnels ou privés– parler à quelqu'un d'autre –un ami de longue date qu'il a revu récemment, son DRH (à supposer qu'il soit malade ou ne supportant plus son chef de service qu'il s'apprête à démissionner) ou encore à la jeune femme rencontrée samedi dernier au pot organisé en l'honneur d'un de ses collègues qui vient de décrocher une promotion, à la crémaillère de son voisin de palier ou au mariage de son cousin.

En règle générale, la situation se clarifie rapidement: ce n'est pas le bon numéro, excusez-moi, il n'y a pas de mal, ou n'importe quelle autre formule appropriée. Mais une règle –j'en ai comme tout un chacun fait l'expérience– souffre des exceptions.
La mamie de Louis –ç'aurait pu être Martin ou Vincent, mais j'ai un faible pour Louis, sans doute à cause de… Bref, la mamie de Louis voulait absolument convenir avec Kim –Kim Gordon, Kim Deal…, non juste Kim, la copine de Louis– du cadeau à offrir à son petit-fils pour son anniversaire. J'ai tenté de couper court: je ne suis pas Kim, je ne connais pas Louis –encore que par un heureux concours de circonstances nos routes auraient pu se croiser, j'en aurais probablement été ravie, Louis étant certainement un charmant garçon.
I think about the meaning of my life again and I have to sing Louie, Louie again.
Malgré mes efforts –je vous accorde que je n'ai pas été très radicale, mais je la trouvais craquante, mamie– impossible de lui faire entendre raison, et de me faire entendre tout court, car mamie est un véritable moulin à paroles. Imperturbable, elle soliloquait, tergiversait, s'interrogeait: qu'est-ce qui ferait plaisir à Louis? Un de ces appareils qui vous mettent sur le bon chemin? Ou ces téléphones qui servent à tout un tas de trucs? –Personnellement, j'aurais tendance à préférer l'iPhone; me déplaçant la plupart du temps en métro, je ne vois pas l'utilité d'un GPS. Mais là n'était pas la question. En fait, quelle était la question? Emportée par le bagou et l'enthousiasme de mamie, je me pris au jeu et j'abondais dans son sens quand elle suggéra qu'Edouard –je parvins non sans difficulté à identifier ce nouveau protagoniste, le frère de Louis– se chargerait de l'achat. Une aubaine, Edouard!
Avant de raccrocher, je cédais à l'insistance de mamie et lui promis de faire mon possible pour venir à la fête –elle a enfin admis que je ne suis pas Kim, mais m'a ajoutée d'office à la liste des contacts de Louis. Je me suis reprochée après coup –j'ai l'esprit d'escalier, mes amis vous le diront– de ne pas avoir demandé l'adresse de mon nouveau camarade. Finalement, j'y serais peut-être allée à l'anniversaire de Louis. J'aurais joué l'invitée mystère. Nous aurions pu…
Something is lost Turn on the news it looks like a movie It makes me wanna sing Louie Louie.

Photo YLD

dimanche 18 octobre 2009

Desiderata


Dire que c'est votre péché mignon ne donnerait pas l'exacte mesure de la situation. Parler d'addiction serait peut-être excessif. En vérité, vous êtes absolument incapable d'y résister. Vous vous rendez à la première offensive. Une tarte au citron meringuée vous transporte dans le jardin des délices. Vous succombez. Un fondant au chocolat noir vous fait atteindre le nirvana. Vous défaillez. Quant à ces rabat-joie qui vous serinent que la gourmandise, un des sept péchés capitaux, vous condamne au feu de la géhenne, sans espoir de rémission, n'ont-elles donc jamais savouré le fruit défendu?
Et voilà que vous êtes punie par où vous avez fauté. Une idée assassine attrapée en surfant comme on chope un mauvais rhume sème le trouble dans votre esprit, ne vous laisse aucun répit, vous assaille, vous tourmente, vous ronge. La cause semblait pourtant entendue. Si vous plaidiez coupable, c'était d'une simple peccadille, rien de peccamineux. Hum! N'est-ce pas là tenter le diable? Sentant vaciller vos certitudes, vous convoquez les grands penseurs, hédonistes et autres épicuriens. Il y aura bien parmi tous ces sages un conducteur d'âmes, un cicérone qui vous ramènera sur les rivages du plaisir. Qu'importe s'il vous faut braver l'immensité tumultueuse du «ou bien… ou bien», rudoyer la dialectique du désir, escalader le versant abrupt de l'impératif catégorique, vous embarquez pour Cythère.

Photo YLD
http://vimeo.com/5239013

mercredi 7 octobre 2009

Le corps du texte


Ce n'est pas un coup de foudre, pas plus un mariage de raison. Une affaire de cœur, certainement. Tandis qu'il prend possession des lieux, elle l'observe en catimini. La silhouette épaisse, la tournure gauche, et mal fagoté avec ça. Il pourrait avoir du charme s'il s'était un peu apprêté, avait soigné sa tenue. Mais non. Pressé, impatient, il s'est précipité. Du charme, et de l'esprit aussi s'il avait poli son style, renoncé à cette fausse assurance. Pensez-vous, ce serait se mettre à découvert, admettre ses gros défauts et –plutôt mourir– ses petites faiblesses. Alors, il essaie de lui en imposer, hausse le ton, fait le beau. Elle ne lui en tient pas rigueur, y voit surtout l'aveu de sa maladresse, un peu d'inquiétude malgré tout. Elle le gratifie d'un regard bienveillant, le complimente: joli grain de voix, pourquoi forcer la note? Allez, il est possible de s'entendre. Laissez là cet air prétentieux, ces manières de matamore!
Elle aime ce moment, fragile, à peine perceptible, où il baisse la garde, se livre peu à peu, la laisse se couler dans ses mots, s'abandonne à une étreinte, intense et éphémère, où chacun reçoit comme il donne, attentif, léger. Amants d'une saison, qui se quittent un beau matin, emplis de tendresse, reconnaissants l'un envers l'autre d'avoir ranimé cette petite flamme qui entretient le désir.
Photo: Mimmo Rotella, La Finestra