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dimanche 12 avril 2015

6868, allô Houston


Ça va aller. Prêt. Cinq, quatre, trois, deux, un… Démarrer. Ctrl alt suppr. Login. Ouverture express. Je suis en orbite. Le voyant passe de l'orange au moutarde. Je prends les commandes. Balayage sémantique. Reformulation. Les premières opérations se déroulent plutôt bien. J'enclenche la vérification ortho-typo. Là, quelque chose cloche. La justif se distend. L'approche se fractionne. L'interlignage se dilate. Le gris se lézarde.
– Allô 6868, ici 6191. Je ne maîtrise plus le slot. Qu'est-ce qui se passe? C'est le margin? Le padding?
– Non, tout est normal.
– Le versioning n'est pas stable?
– Pas très. Mais c'est pas ça.
Je contrôle le balisage assisté. Reset. Rien.
–Allô 6868. Tout a buggé. Maintenant, il me faut vraiment la procédure. 6868? Allô 6868, répondez!
– On cherche une solution, mais t'es complètement anamorphosé.
– Bon alors, je fais quoi?
– Pas de panique, le problème c'est juste que tu as épuisé tous tes Ctrl Z.
– Et donc?
– Ben… tu risques de te désintégrer dans l'espace insécable.
– Déconnez pas les gars. Vous allez me tirer de là, hein!
–OK, OK, on tente un ultime workflow.
Photo: YLD, Sourire angélique, Li Chen

lundi 9 juin 2014

Aberration

Le vent furieux te fait trébucher sur les pavés inégaux, t'entraîne, te freine, te jette en avant, te refoule. Il te malmène, se moque de ton stupide acharnement, raille ton impuissance. La pluie t'aveugle et te transperce les os. Les rues s'évanouissent dans le brouillard, se confondent, t'égarent. Leurs noms, dans cette langue qui t'est obstinément étrangère, t'échappent, t'embrouillent, t'abusent. Tu échoues sans cesse au même carrefour, prisonnière d'un labyrinthe d'eau et de froid. La ville désertée est livrée à la violence des éléments. A la rage jalouse de quelque toute-puissance? Transie, épuisée, tu te réfugies dans l'embrasure d'une porte. Un filet de lumière filtre à travers les carreaux dépolis. Tu entres. Tu es happée par une vague de chaleur et de musique. Dans le café, une dizaine de tables. Un homme entre deux âges exilé dans la contemplation de son bock de bière. Une femme d'une quarantaine d'années traînaillant dans un magazine. Trois garçons de vingt-vingt-cinq ans connectés à un ordinateur portable. Un jeu vidéo leur arrache à intervalles réguliers exclamations enthousiastes et éclats de rire. Au mur, un grand écran déverse des clips. Derrière le comptoir, la serveuse attend, indifférente, prend la commande avec un demi-sourire de circonstance. One euro and fifty cents. Paldies. Peu à peu, tu te réchauffes, t'apaises. Tu te blottis dans la tiédeur du fauteuil. Because I'm happy/Clap along if you feel like happyness is the truth. Une rafale de vent s'abat contre la vitre en un rugissement féroce. Tu te rapproches de la fenêtre. Anxieuse. C'est effroyable, effroyable! Personne ne semble avoir entendu ton cri d'alarme ni s'inquiéter. Regardez. Mais regardez! La serveuse fredonne If you feel like happyness is the truth. Dehors, les flots sombres engloutissent tout sur leur passage, avalent les immeubles, enflent, beuglent. Une vague lugubre déferle dans la rue, d'où émergent par moments des masques grimaçants et des mouettes hystériques. Le café tangue. Impassible ou résigné. Dernier îlot de vie dans une immensité glacée.
Photo: YLD

samedi 7 décembre 2013

Nomophobie*


Il n'est pas dans mon sac, ni dans la poche de ma veste. Dans celle de mon manteau? Je suis sûre de l'avoir emporté. Impossible que je l'aie oublié. Mais alors je l'aurais… Non pas ça!. Je bredouille des excuses incompréhensibles et me rue hors de chez Louis et Antonin. Tant pis pour le dîner. 
Je pique un sprint dans la rue du Chemin-Vert. Breguet-Sabin, qu'est-ce que je fais là? Je rebrousse chemin, bute sur un SDF, m'étale de tout mon long. J'ai cassé un talon, déchiré mes collants. Je reprends ma course en claudiquant rue Sedaine zut je tourne en rond j'accélère l'allure j'ai mal à la cheville, suis en sueur essoufflée aïe un point de côté je m'affale contre un mur. Un couple me dépasse, me lance un regard craintif et force le pas. Du calme, respire, respire, lentement, profondément. Je peux pas. Je repars dans ma tête ça bourdonne ça vrombit ça vibre dans ma poitrine ça cogne le trottoir tangue envie de vomir je suffoque titube rue Merlin encore quelques mètres mon immeuble 46A44 66A46 le code merde et merde c'est quoi je trépigne me déchaîne sur le digicode peste cette saloperie de code la porte s'ouvre je bouscule le fils du troisième qui sort avec des copains m'engouffre dans le hall elle est bien déchirée la voisine petits crétins m'écroule dans l'ascenseur mes clés merde merde merde mes clés je vide mon sac sur le palier la serrure résiste cède enfin je m'effondre dans le salon. Là, sur la table basse. Il est là.
Appeler Louis et Antonin, envoyer un SMS à tous les autres, publier sur Facebook, Google+, Netlog et même Copains d'avant, tweeter sur Twitter. Liker, partager, suivre, poster. Echapper à la déréliction multimédiatique. 
* De l'anglais no mobile phobia: peur d'être privé de son téléphone portable. 
Photo: YLD

samedi 16 mars 2013

A mon corps défendant

Les bras et les jambes maculés de bleus. Les genoux, les chevilles et les épaules douloureux. Chaque fois que j'entre dans la chambre, la pièce se rapetisse, se recroqueville. Nous n'avons plus assez de place pour nous deux dans cet espace étriqué. Son regard incisif et son sourire acéré disent assez qu'elle entend y résider en majesté. Chacune de mes intrusions aiguise sa jalousie, décuple sa férocité. Les coups pleuvent. Gifles, griffures, coups de pied. Elle me pince, me tire les cheveux, me mord. Je me plaque contre les murs, louvoie pour atteindre mon lit, me faufile jusqu'à l'armoire, essayant de me tenir à distance respectueuse, de maintenir une zone de sécurité entre elle et moi. Mes manœuvres échouent. Elle déjoue mes ruses et reprend l'offensive. Je tente une parade. Elle riposte par une feinte et porte une touche. Exténuée, je bats en retraite. Tous les matins, je dois lui disputer un chemisier, lui arracher un pantalon, lui extorquer une robe, lui soutirer un pull. Embusquée dans le miroir de la penderie, elle s'acharne à m'enlaidir. Elle me renvoie l'image amochée d'une silhouette aux lignes heurtées. Le désolant reflet d'une féminité en perdition.
Tu te veux une femme séduisante, moulée dans mes corsages qui dévoilent tes rondeurs excitantes, gainée dans mes minijupes qui soulignent tes courbes appétissantes. Tu t'ingénies à m'incarcérer dans ce corps accidenté. Tu mens. Ce n'est pas moi. Pas moi!
Photo: YLD, La Tentation de saint Antoine, J. Bosch

samedi 25 août 2012

Channeling

(à RV)
Je m'ennuie. Ce n'est pas ça qui était convenu. Les massages, les bains de boue et les douches aromatiques, les modelages raffermissants devaient se limiter à la matinée, nous laissant du temps libre pour des balades en amoureux. Les soins ont rapidement empiété sur le début de l'après-midi, puis ont occupé la journée entière. Chaque jour, elle s'abandonne à des mains expertes, à des hommes de l'art, qui la rendent détendue, rayonnante, épanouie. Je m'ennuie, je tourne en rond, je ressasse ma déception. Une petite séance de relaxation vous ferait le plus grand bien, a ironisé le masseur à qui je décochais un regard assassin alors que, une fois encore, il la kidnappait.
Allongé dans un caisson d'isolation sensorielle, j'essaie de noyer mes idées noires dans les harmonies célestes que déversent les haut-parleurs. Je m'efforce de suivre la voix séraphique qui cherche à me guider vers le bien-être. Sur un profond soupir, vous fermez les yeux. Vous pénétrez dans une forêt accueillante. Vos pieds s'enfoncent dans un épais tapis de mousse moelleuse. Je me demande comment elle est. Une rousse à la poitrine généreuse? Vous humez les senteurs fleuries, vous vous laissez bercer par le bruissement du feuillage et le ruissellement d'une source. Une lumière rouge se diffuse dans vos jambes jusqu'à votre ventre, puis… Une blonde à la bouche gourmande? Vous libérez vos émotions dans tout votre corps. Une brune aux fesses avenantes? Contrôlez votre respiration, inspirez en douceur, expirez calmement. Le ton s'est durci. Lâchez prise. Faites le vide, expulsez de votre esprit ce qui vous agite, vous trouble. Gros seins, lèvres pulpeuses, joli cul. Volcanique. Incendiaire.
La musique s'est tue. La lumière s'est éteinte. Impossible de sortir de là, le couvercle est verrouillé. Ne luttez pas. Vous devez vous immerger dans la quiétude et l'harmonie, m'enjoint une voix dominatrice. Cuir, latex et vinyle. Il fait froid. Je frappe les parois avec mes pieds et mes poings. L'air se raréfie. Vous devez apprécier pleinement notre méthode, adhérer, consentir, m'ordonne ma tortionnaire. Ça ne m'amuse plus. Je grelotte, je suffoque. J'entonne un chant compulsif et subversif. A tue-tête. Quand le caisson s'ouvre enfin, je me rue, nu, dans les couloirs du centre de thalasso en hurlant RESISTANCE.
Photo: installation de François Cosson, YLD


samedi 14 janvier 2012

Touché, coulé


Un Johnnie Walker le soir en rentrant, ça aide à avaler les contrariétés, tous ces trucs qui restent en travers de la gorge. Ça ne réconforte pas, ça ne réconcilie pas, ça console. Un whisky ou deux, plutôt deux, et tu évolues dans une réalité floutée, aux angles émoussés, tu gommes les aspérités, tu bazardes tes complexes, tu largues tes frustrations. D'un revers de main, tu envoies balader cette satanée bestiole planquée au fond de ta tête qui te reproche sans cesse ton manque d'envergure. Tu n'es pas Brad ni George, même pas Tom. Et alors? Des conneries. Vraiment rien à foutre. Tu redimensionnes, tu retouches, tu optimises. Mais le déclic libérateur peine de plus en plus à se déclencher. On appelle ça la tolérance. L'alcool, ta seule parade à l'intolérable béance qui te donne le vertige, à l'insupportable dégoût qui te retourne l'estomac, à ce déficit d'être qui te poisse d'angoisse. Le deuxième verre en convoque un troisième, un cinquième. Parfois –souvent–, tu forces la dose, juste de quoi te reconnaître dans ce mec gonflé, qui en met plein la vue. Affalé sur le canapé, tu les mates tous, ces crétins que la vie a mieux armés que toi. Ce soir, une bouteille ne suffit pas, tu en attaques une autre, comme hier, comme avant-hier.
You talking to me, hein?
Mais non, allez laisse tomber!
Même boire tu n'en as plus envie.
Johnnie se débattait dans son scotch, coulait, remontait, s'enfonçait, refaisait surface.
Tu a posé un doigt sur sa tête. Lentement, fermement, tu as appuyé.
Photo: YLD

jeudi 29 décembre 2011

Futur antérieur


–Bonsoir Vincent.
–Maman, il s'appelle Guillaume!
–Ah oui, Guillaume bien sûr. Je suis désolée.
Mon Dieu, c'est effrayant comme ce garçon ressemble à Vincent. Le même visage fin, un peu anguleux, les yeux mordorés, le sourire moqueur et jusqu'à la tessiture de sa voix, légèrement plus grave peut-être. La même attitude. Il se tenait devant moi, décontracté, sûr de lui, prêt à tout oser sachant qu'il retombera immanquablement sur ses pattes. Comment ai-je pu réagir aussi sottement? L'émotion de la première rencontre avec l'homme qui partage la vie de Mina, la vie de ma fille. Sans doute…
Vincent et moi avions le même âge. Il aurait probablement aujourd'hui le physique de mon mari: les tempes grisonnantes, des poignées d'amour et des rides au coin des yeux. Ce jeune homme, ce Guillaume, pourrait être son fils. Mais non, c'est absurde! Vincent a disparu deux ou trois ans après notre rupture, enlevé lors d'un périple en Amérique latine et vraisemblablement exécuté par ses ravisseurs. «Guillaume est un garçon intelligent, raisonnable, doux, attentionné», avait insisté Mina, nous sentant un peu inquiets son père et moi à l'idée qu'elle allait nous présenter son amoureux.

-Et si nous passions à table.
La soirée a été très agréable. Mon mari était rassuré, visiblement son futur gendre lui convenait. Guillaume, lui, s'est montré charmant, drôle, réfléchi, cultivé sans être pédant, prévenant. Mina était aux anges. Pourquoi suis-je de plus en plus mal à l'aise? J'ai beau me remémorer chaque instant de notre dîner, rien ne justifie l'angoisse qui m'étreint. Rien, si ce n'est Guillaume, son visage m'obsède, me réveille la nuit, me hante. Que m'arrive-t-il? Je ne suis pas une mère possessive. J'ai toujours laissé Mina choisir ses amis, décider de ce qu'elle voulait faire, de la vie qu'elle souhaitait mener. Guillaume, le sympathique et séduisant Guillaume, me terrifie.
–Allô, c'est Vincent.
–Vincent?
–Enfin Guillaume.
–Je ne voulais pas vous froisser l'autre soir, je…
–Allons, tu as tout de suite su que c'était moi, n'est-ce-pas? Depuis, tu essaies de comprendre. Ton supplice ne fait que commencer, ma chère. J'étais trop volage, trop superficiel pour toi. «Restons-en là Vincent, préservons notre amitié», un dénouement grotesque, qui me ridiculisait. Quand j'ai appris par ma sœur –elle n'a jamais rien pu me refuser, pas même de trahir sa meilleure amie– que tu venais d'avoir une fille, j'ai mis en scène ce kidnapping par des guérilleros colombiens. Avoue que c'était plutôt bien manigancé. Et puis je… –ma chère, tu n'imagines pas ce qu'il est possible d'obtenir si on y met le prix– je me suis fait cryogéniser. Des micropuces implantées dans le cerveau, les poumons et le cœur m'alimentaient en oxygène afin d'éviter la dégénérescence des cellules. Je sommeillais à moins 196°C. Ta fille grandissait, s'épanouissait, guettant les premiers émois de son cœur. Je suis resté en stand by pendant dix-huit ans. Quelques mois de remise en forme après mon réveil, et voici Guillaume, brillant thésard, tout disposé à encadrer les étudiants en licence de droit, ravi d'aider Mina. Des TD à préparer, une fête chez une copine, un concert… Je l'ai enchaînée à moi, captive consentante, candide et espiègle. Pour toi, les années ont passé, le temps ne t'a pas épargnée. Tu es devenue une femme mûre, ravissante encore, mais vieillissante. Tu es devenue la mère de la jolie Mina, dont je suis le jeune amant…
Photo: YLD

samedi 17 septembre 2011

Animalerie


Je n'étais jamais allée chez Magali. Personne n'allait jamais chez Magali. Pour qu'elle me demande de passer après le travail, elle devait être vraiment mal en point. Ne sachant trop ce qu'elle attendait de ma visite, j'avais fait quelques courses, acheté un bouquet de fleurs. En congé maladie depuis dix jours, elle avait probablement un bon coup de blues. En temps ordinaire, elle n'était pas du genre à se confier. Dire qu'on ne savait pas grand-chose d'elle est un euphémisme. Au bureau, cela alimentait même les plaisanteries sur la double vie de Magali.
Quand Magali m'introduisit dans son salon, une pièce minuscule, il me fallut tout mon tact et ma bonne éducation pour ne rien laisser paraître. J'hésitais entre angoisse et fou rire. L'arche de Noé.
–J'ignorais que tu aimais tant les animaux.
–Ça s'est fait comme ça Je n'ai jamais eu beaucoup de chance avec les hommes. Pourtant, tu vois, je reste fidèle. Tiens Jojo -un basset aux yeux chassieux-, le plus vieux de la tribu, on vit ensemble depuis quinze ans. Mon premier fiancé était chauffeur de taxi. On devait se marier, mais la veille de la cérémonie, il est revenu sur sa promesse, prétendant qu'il n'était pas prêt, qu'il avait besoin de réfléchir, d'ouvrir une parenthèse. Il ne l'a toujours pas refermée. Quand j'ai compris qu'il avait détalé, je n'ai plus eu le goût à rien. Et puis j'ai croisé Jojo, abandonné par ses maîtres en plein hiver. Michou –un canari à la voix cassée–, je l'ai connu juste après. Comptable dans une grosse entreprise, un homme sérieux, avec un bel avenir. Dommage qu'il n'ait jamais pu quitter sa mère. Je suis tombée amoureuse de Riton –un perroquet arrogant–, représentant en parfumerie, élégant, qui savait parler aux femmes. Seulement voilà, il avait une collection de maîtresses et n'entendait pas les sacrifier à une seule. Heureusement, j'ai rencontré Fifi –un fier abyssin– venu tenter sa chance en France; il n'a pas résisté au mal du pays. C'est alors que j'ai fait la connaissance de Loulou –le teckel-plombier–, que sa femme a rapidement ramené à la niche. Je me suis consolée avec Denis –le chinchilla-facteur–, qui rêvait d'aventure; il est parti, sans moi, à la conquête des grands espaces américains. Je n'ai pas su davantage retenir Roland –le hamster-pompier–, et Lulu –le boa-routier. Il ne manque que Diego, un bel étudiant mexicain venu apprendre le français à Paris…
–Diego?
–Un superbe iguane vert. Quand il a atteint presque 2m, je n'ai pas pu le garder. Ça m'a brisé le cœur de le donner à un zoo.
J'ai refusé le thé que me proposait Magali, ai bredouillé «bon rétablissement» et j'ai pris la poudre d'escampette. Sortir de ce cauchemar, retrouver Charles, mon homme à moi.
-Salut ma biche, murmura Charles en m'embrassant.
Photo: YLD

dimanche 15 mai 2011

Une fille perdue


L'avait-elle aimé? La question l'avait meurtrie un matin alors que plantée devant la glace de la salle de bains elle mettait une dernière touche à son maquillage. Elle prononça le mot à voix haute pour faire jaillir une flammèche de l'ancien brasier, déclina toute la gamme –aimé, amour, amoureuse, amant…–, n'en recueillit pas même une poignée de cendres. Dès leur rencontre, et durant toutes ces années, il n'avait, en fait, été qu'une présence rassurante, une lueur qui la guidait dans son brouillard. Il avait trouvé en elle une bonne épouse, une femme agréable, qui s'occupait de son foyer, savait recevoir ses amis et ses relations de travail, était suffisamment «instruite», disait-il, pour soutenir intelligemment une conversation. Il n'exigeait rien d'autre, confiant à des rencontres passagères la fureur de son désir. De temps à autre, ils faisaient l'amour comme on se souhaite le bonjour au réveil, poliment. Le quitter ne lui avait jamais traversé l'esprit. Il était –elle ne savait pourquoi– son seul rempart contre les ténèbres toujours menaçantes.
Qu'est-ce-qui l'avait jetée ce jour-là dans les rues à la recherche des plus démunis? Elle avait marché des heures jusqu'à trouver en elle la force d'aborder l'un de ces sans-abri prostrés dans l'encoignure d'une porte. Elle avait écouté la litanie de ses échecs, de ses malheurs, de ses dérives. Le lendemain, elle avait loué une petite chambre au sixième étage sous les toits, y avait apporté un matelas, un radiateur électrique, un réchaud et était repartie en campagne. Sans choisir, elle avait accosté le premier pauvre hère qu'elle avait croisé, lui avait proposé de l'accompagner dans son antre. Un café, quelques caresses, des bribes d'une vie dépenaillée. Plusieurs fois par semaine, elle accueillait un de ces exclus de la tendresse. Elle n'éprouvait rien, pas de honte, pas de dégoût. Pas de plaisir non plus. Ne s'appartenant pas, elle se laissait posséder. Toujours plus lointaine, happée par le trou noir de sa détresse.
Photo: David LaChapelle

samedi 16 avril 2011

Péril en la demeure


Juste la cuisine. Sept mètres carrés. Je lui ai progressivement abandonné la salle de bains, le salon, la chambre. ÇA ne se voit pas, ÇA ne s'entend pas. ÇA survient et nous soumet à son indiscernable présence catégorique. Il y a trois semaines que je n'ai pas quitté mon appartement. Le livreur dépose les courses sur le palier. Dès que je sens que ÇA s'assoupit, se résorbe, je me précipite dans le couloir jusqu'à la porte d'entrée pour acheminer mes victuailles dans la cuisine. Avant-hier, j'ai senti que ÇA préparait une nouvelle offensive. Il fallait engranger des réserves, tenir le temps que ÇA s'apaise à nouveau. J'ai dû m'y reprendre à plusieurs fois pour tout rapatrier dans mon repaire. Je suis resté aux aguets. J'ai attendu le moment propice et lorsque ÇA s'est rétracté, ÇA s'est engourdi, j'ai transbahuté deux packs de bouteilles d'eau, un lot de six paquets de céréales, dix plaquettes de chocolat aux noisettes et quelques canettes de bière. ÇA ruse, cède du terrain, puis ÇA se déploie de plus belle. J'ai pu sauver l'essentiel. J'ai tiré le vieux buffet devant la porte de la cuisine. J'écoute, j'épie. Je voudrais savoir où en sont mes voisins. Est-ce que ÇA les a déjà emmurés? L'homme qui habite dans le logement contigu au mien semble encore épargné. Je l'entends partir le matin et rentrer le soir. Se prépare-t-il à l'affrontement? Pense-t-il pouvoir y échapper? Ne comprend-il pas qu'il n'y a pas d'issue, pas d'échappatoire? ÇA nous engloutira, nous absorbera dans sa malléabilité, sa maniabilité, dans cet abominable amas informe et consentant.
Depuis que je me suis retranché dans mon appartement, les sacs-poubelle se sont accumulés. Aujourd'hui, j'ai commencé à les entasser de chaque côté du buffet. Au fur et à mesure que j'en remplirai d'autres, je les ajouterai, aussi haut que je pourrai. J'élèverai une double, une triple muraille entre ÇA et moi. Inutilement? Désespérément, mais crânement. Je ne me rendrai pas. ÇA viendra me chercher là où je suis. Dans mes immondices, mes détritus, mes ordures, ma merde, mierda, shit, Scheiße, القرف, дерьмо.
Photo: YLD

samedi 30 octobre 2010

Garde-fou


Se lever à 8h25. Se raser, repasser minutieusement sa chemise, cirer ses chaussures. Glisser ses clés dans la poche droite de sa veste. Prendre le métro à la station Porte-de-Bagnolet, changer à République, descendre à Porte-d'Italie. Acheter Le Monde, s'installer au Café de France, commander un expresso, parcourir les titres de une, jeter un œil à la rubrique International. Traverser la place, marcher quelques mètres sur le boulevard Vincent-Auriol. Franchir le seuil de la bibliothèque Italie à 11h. Aller au rayon «dictionnaires et usuels», prendre le volume 1 du Littré, s'asseoir à une table, ouvrir son cahier. Vérifier le dernier mot y figurant: CABASSEUR. Aller à la ligne. Inscrire le terme suivant et en recopier la définition:

CABELIAU (ka-bé-li-ô) s. m.Voy. Cabillaud
CABESTAN (ka-bè-stan) s. m. Treuil vertical qui se manœuvre au moyen de barres fixes et horizontales. «Virer le cabestan». Remarque: on a dit capestan. «Au milieu de la largeur du pont est le capestan ou cabestan», Et. Cleirac, termes de marine, 1643. Etymologie: espagn. cabrestante, cabestante; angl. capstan, capstern. Origine inconnue, à moins qu'on ne prenne l'espagnol pour le mot dont les autres seraient une corruption, et qu'on ne le décompose en cabra estante, chèvre dressée. On sait que chèvre est un terme de mécanique.
CABIAI (ka-bi-è) s. m. Rongeur de petite taille connu surtout à l'état domestique, dit aussi cobaye, cochon d'Inde.

Sortir de la salle de lecture à 13h. Revenir sur la place d'Italie, descendre l'avenue des Gobelins jusqu'à l'Entracte des Gobelins, s'attabler à la brasserie, consulter le menu, commander un steak-frites ou un tartare-pommes sautées accompagné d'une Carlsberg. Quitter le restaurant, remonter l'avenue des Gobelins. Retrouver sa table à la bibliothèque à 15h, recopier le mot suivant.

CABILLAUD ou CABLIAU (ka-bi-llô, ll mouillées ou ka-bli-ô) s. m. Nom donné dans les marchés à la morue fraîche. Historique: XVe s. «Que nuls ne reprouche à autres aucunes choses à l'occasion de cette guerre, ne parle dorenavant de houc [hameçon] ne de cabillau sur peine d'en estre puni», Du Cange, cabelgenses. Etymologie: wallon, cabiawe; namurois, cabouau; holl. kabeljaauw; dérivé, par renversement, de bacailaba, nom basque de la morue, d'où l'espagnol bacalao et le flamand bakkeljau.
CABILLET (ka-bi-llè, ll mouillées) s. m. Instrument dont le paumier se sert pour empêcher les raquettes de se déformer. Etymologie: diminutif de caville ou cheville.
CABILLOT (ka-bi-llo, ll mouillées) s. m. Terme de marine. Cheville de bois passée dans un boulon pour tenir la hune sur ses barres. Etymologie: diminutif de caville ou cheville.

Quitter la bibliothèque à 18h. Reprendre le métro à Place-d'Italie, changer à République, descendre Porte-de-Bagnolet. S'installer à la grande table du salon, ouvrir le cahier et vérifier soigneusement qu'il n'y a pas de fautes. Avaler un potage, un morceau de fromage et, selon la saison, une orange, une pomme ou une grappe de raisin. Se mettre au lit à 21h15.
Se lever à 8h25. Se raser, repasser minutieusement sa chemise, cirer ses chaussures. Glisser ses clés dans la poche droite de sa veste. Prendre le métro à la station Porte-de-Bagnolet, changer à République, descendre à Porte-d'Italie. Acheter Le Monde, s'installer au Café de France, commander un expresso, parcourir le journal. Traverser la place. Franchir le seuil de la bibliothèque Italie à 11h. Aller au rayon «dictionnaires et usuels», prendre le volume 1 du Littré, s'asseoir à une table, ouvrir son cahier. Vérifier le dernier mot y figurant: CABILLOT. Aller à la ligne. Inscrire le terme suivant et en recopier la définition:

CABINE (ka-bi-n') s. f. Terme de marine. Petite chambre à bord de certains bâtiments de commerce. Etymologie: autre forme de cabane.

CABINET

Quitter la bibliothèque à 18h. Reprendre le métro à Place-d'Italie, changer à République, descendre Porte-de-Bagnolet. Se mettre au lit à 21h15.
Un jour, il faudra fatalement tracer l'ultime ZYTHOGALE. Alors, anticiper, prévoir, organiser, planifier, programmer.

Dictionnaire universel par Antoine Furetière, édition de 1690.
Dictionnaire historique de l'ancien langage français par Jean-Baptiste de La Curne de Sainte-Palaye, édition de 1875-1882.
Dictionnaire étymologique de la langue française par Gilles Ménage, édition de 1694.
Dictionnaire des arts et des sciences par Thomas Corneille, édition de 1695.

Ecarter l'imprévisible, le hasard, le contingent. Régenter le quotidien, museler, cadenasser, neutraliser.
Photo YLD
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