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samedi 3 juin 2017

Work in progress

L'unité de lieu. C'est primordial. La chambre sera désormais strictement réservée à l'écriture (un Clic-Clac dans le salon fera l'affaire pour dormir). Un environnement, non, un univers structuré, d'une neutralité bienveillante, décrète Valentine. La pièce est repeinte en jaune paille, le bureau disposé devant la fenêtre, habillée d'un voilage en lin beige, une photo grand format des dunes sahariennes épinglée sur le mur de gauche; la petite bibliothèque, installée contre celui de droite, rangée rationnellement. En bas, les BD. Sur l'étagère du milieu, les amis, avec qui Valentine s'entretient tous les jours –Un beau ténébreux, Madame Bovary, Du côté de chez Swann, les Sonnets de Louise Labé, Les Vagues– et les indispensables Robert, Grevisse, Gradus, thésaurus, dictionnaire des synonymes, Bescherelle. En haut, les connaissances, qu'elle visite de temps à autre.
Bien calée dans son siège ergonomique tout neuf, Valentine allume son Mac, crée un document, clique sur Enregistrer sous et y inscrit roman MON ROMAN. Un univers structuré amène une pensée structurée, martèle Valentine.
-Un récit ample.
-Les amours-amitiés-trahisons-disparitions-retrouvailles-vengeance d'un groupe d'amis.
-Leur rencontre, alors qu'ils sont adolescents, durant des vacances d'été à Belle-Île.
-Commencer par planter le décor, décrire leur environnement (le paysage).
Et bien commençons, s'encourage Valentine.
Le lendemain, la relecture du premier paragraphe (dix lignes qui l'ont tenue éveillée jusqu'à deux heures du matin) est cruelle : convenu, banal, plat, nul, tranche Valentine.La structure ne suffit pas. La pièce est trop vaste, je m'éparpille (un paravent placé derrière le bureau réduit l'espace), le va-et-vient de la rue me distrait (le voilage est remplacé par un épais double rideau). Plus de falaises, d'embruns, de lande fleurie… On est dans la villa; c'est là que tout va se nouer.
Une semaine plus tard, une cinquantaine de lignes ont douloureusement vu le jour. Même pas un incipit prometteur, deux versions niaises, enrage Valentine. La description de la jolie maison traditionnelle à Locmaria, parfaite pour la brochure du syndicat d'initiative. Celle de la résidence design sur le port de Saint-Palais, une super annonce sur Airbnb. Je me disperse, perds mon temps à vérifier sur internet les caractéristiques de l'architecture belliloise, à rechercher l'ameublement idéal de la villa. Je veux écrire, écrire un roman! Il faut revenir au fondamentaux: un crayon et quelques feuilles de papier; resserrer l'intrigue autour d'un seul protagoniste, à la personnalité forte, complexe; me recentrer sur l'essentiel, ses émotions, son ressenti. A l'imparfait? Au présent? Première ou troisième personne du singulier? Un récit linéaire? Des ruptures temporelles?
Ne pas être obsédé par la grammaire, préconise Stephen King. Dire les choses le plus simplement possible, conclut Michel Volkovitch.
Une écriture nue, en déduit Valentine.
Valentine fixe longuement la page vierge. Elle n'a rien à ajouter.
Photo: YLD, installation d'Antonin Heck


samedi 5 juillet 2014

Dissidence

Alors c'est ça, être riche! Un immense appartement. Une vue hallucinante sur Paris. Un cercle magique où la vie vous fait la fête. Julie contemple cette féerie avec l'émerveillement étonné d'une petite fille devant les vitrines de Noël des grands magasins. Un rêve éveillé. Germain l'a invitée à son anniversaire. Le champagne, la musique, et Germain.
Je reviens tout de suite, murmure Germain. Je t'aime.
Deux heures se sont écoulées. Julie se sent mal à l'aise au milieu des amis de Germain, si sûrs d'eux, si élégants. Aucun ne prête attention à elle, muette et figée au bout du canapé où Germain l'a abandonnée. Sans lui, elle se trouve ridicule dans sa petite robe en dentelle rose, dégotée au H&M des Halles. Elle n'appartient pas à ce monde de demi-dieux à qui l'existence a offert le meilleur et qui se servent sans réserve convaincus que cela leur est dû. Sous le regard amoureux de Germain, elle se prenait pour leur égale. Le charme est rompu. Au bord des larmes, Julie se faufile vers la terrasse, elle veut rentrer, que Germain la raccompagne. Sur la boîte vocale, la voix espiègle de Germain lui suggère de laisser un message.
Tu es où ? Germain, pourquoi tu ne reviens pas? lâche-t-elle dans un sanglot.

Bruno Derzetti n'avait pas écrit une ligne depuis quinze jours. Jusque-là, les choses se présentaient bien. L'intrigue se tenait, les personnages prenaient de l'épaisseur. Germain s'imposait peu à peu comme le pivot de l'histoire, mais Bruno peinait à tricoter l'idylle entre ce fils fantasque et frondeur d'un gros industriel qui allait enrayer la belle mécanique conçue par sa famille et la petite hôtesse d'accueil issue d'un milieu très modeste. Une brève passion qui mettrait en évidence l'impétuosité de Germain, son goût de l'excessif, son charme vénéneux.
Et s'il lui offrait une nuit d'ébats avec la douce et naïve Julie?, s'interrogeait Bruno. Et s'il s'offrait, à lui l'auteur, une petite scène érotique pour réchauffer son imagination? Il se rappelait parfaitement avoir laissé ses deux protagonistes dans le duplex du seizième arrondissement où Germain célébrait son anniversaire. Pourtant, Germain n'était plus là. Bruno parcourut à nouveau son manuscrit, fouilla dans les fichiers où il jetait en vrac une phrase, un mot, une atmosphère, lança une recherche dans le Finder. Rien. Tout d'abord, l'idée que Germain, un garçon séduisant mais inconstant, qui avait habitude d'obtenir ce qu'il voulait et de n'en faire qu'à sa tête, avait décampé amusa Bruno, puis elle l'obséda, l'angoissa. Il avait le sentiment de ne plus avoir prise sur son personnage. Il tenta de remanier son texte, rusa, louvoya. Ça ne marchait pas. Bruno était furieux. C'était lui qui avait inventé Germain, lui qui l'avait créé. Il était l'auteur. Omniscient. Omnipotent.
Alors que Julie s'apprêtait à laisser son message, Bruno la relégua dans la marge. Il devait absolument recadrer Germain. Et puis les digressions inutiles dans les romans, hein… ironisa-t-il.
Tu es où? Germain, si tu ne rappliques pas immédiatement je te supprime. Compris?
Germain prit son temps pour répondre à l'ultimatum. A trois heures du matin, Julie, recroquevillée au fond du canapé, fut tirée de son demi-sommeil par le jingle de son portable qui annonçait qu'elle avait reçu un message: Dis à ce gros nul de Derzetti que je me fous de ses menaces. Je me suis cassé de son roman merdique. Je suis dans le prochain Djian.
Photo: YLD

dimanche 20 janvier 2013

Un cœur fou

Pourquoi, pourquoi?
Parce que je ne peux pas, je ne veux plus. J'ai essayé. Je ne ressens rien. Tes baisers, tes caresses, tes empressements me laissent de marbre. Tes étreintes m'écœurent, tes ardeurs me révulsent. Je me suis d'abord abritée derrière ma timidité, retranchée derrière la retenue et la décence. Notre union réclamait, soutenais-je, prévenance, respect, attention et délicatesse. Ces élans forcenés, indomptés, carnassiers qui te poussaient dans mon lit n'étaient pas dignes de la noblesse de nos sentiments. Je ne me donne même plus la peine de ménager ta sensibilité. Je n'ai presque plus besoin de refuser. La répulsion que m'inspire ta main dans mes cheveux, tes lèvres effleurant les miennes décourage tes velléités amoureuses. Ce soir, pourtant, tu as insisté. Ignorant ma répugnance, tu as tenté de me prendre, malgré moi. Tu n'as enlacé qu'un corps inerte et aride, au regard vide, à la bouche figée  dans un rictus de dégoût. Mais pourquoi? gémis-tu.
Parce que je suis à lui. Son amour impératif m'exige pour lui seul. Notre passion est  exclusive, absolue. De tout mon être, j'appartiens à Heathcliff. Il me met le feu au ventre, me fait hurler de désir. je suis sa louve lubrique, avide de jouissance. Il me chevauche furieux, enragé, vorace, m'abandonne le corps labouré, ivre de volupté. Des années durant, je suis allée à sa rencontre dans la lande meurtrie. Mon silence patient apaisait sa colère. Quand la haine lui écorchait le cœur, chavirait son esprit, il se réfugiait dans mes bras. Je l'accueillais, tendre et consolante. Il a pris l'habitude de venir chaque nuit se blottir en moi. Tu me dévisages, effaré. Comment pourrais-tu comprendre? Tu seras toujours l'autre, différent, lointain, discordant. Oui j'aime Heathcliff, je l'aime pas seulement parce qu'il est beau,  mais parce qu'il est plus moi-même que je ne le suis.
Photo: YLD, Le Manteau du chaman, Anna Genard 

dimanche 9 septembre 2012

La mort du deleatur

Les Goncourt, les Femina, les Renaudot, les best-sellers n'acceptent que lui. Tous louent sa parfaite connaissance de la langue, sa capacité à se couler dans leur écriture, son sens du détail, son goût de la précision, sa vivacité, sa curiosité, son perfectionnisme, son esprit critique. Parce qu'Olivier est un excellent correcteur, ils supportent sa maniaquerie, sa minutie obsessionnelle, sa rigueur pathologique, ses biffures qui mortifient leur amour-propre, ses retouches qui outragent leur susceptibilité. Parce qu'il est le meilleur, ils s'accommodent de son doute catégorique, de son orgueilleuse humilité.
Jeune directrice de collection, Anne a d'emblée été séduite par la compétence d'Olivier, sa culture, son intelligence acérée. Sept ans après leur mariage, elle admire et respecte toujours le professionnel, mais l'homme l’horripile. Elle partage sa vie avec un pur intellect, une figure de rhétorique. Pas un mari, encore moins un amant, elle vit aux côtés d'un trope. Lorsqu'il travaille sur un manuscrit, c'est-à-dire trois cent soixante-cinq jours par an, Olivier expurge tout le reste. Même ses amours sont cérébrales. Ses romances avec Hélène*, Stella**, Violette*** l'ont comblé plus que les tendresses attentionnées d'Anne, en qui il ne voit qu'un pastiche, peu réussi, qu'il s'évertue à amender. Anne sait que, jusque dans la rupture, elle doit peaufiner son style. Aussi s'est-elle assuré le concours d'un maître, et, réunissant son courage, elle aborde Olivier dès la fin du repas dominical:
«Oubliez-moi! Pourquoi faut-il que je vous aie connu? Est-ce ma faute? Ô mon Dieu! Non, non, n'en accusez qu…»
Tu manques de coffre, ma pauvre petite, l'interrompt Olivier. Flaubert, ça se gueule…
Anne est habituée à ce qu'Olivier la mette à rude épreuve. Puisqu'il le prend ainsi, elle l'aura sur son propre terrain, le lui chantera à la manière des pères-la-virgule:
«[guill ouvre] L'[cap] amour est mort entre tes bras »[guill ferme]… [sus] ([par ouvre] je te quitte! [clam]) [par ferme]. Point final.

* Je m'en vais, Jean Echenoz.
** L'Ascenseur, Alain Fleisher.
*** Hyrok, Nicolaï Lo Russo (qui, j'espère, ne m'en voudra pas).


Photo: YLD, fresque de Jef Aerosol.

samedi 21 juillet 2012

Tous ego

Quand on se pique d'écrire, on assume. On s'affirme. On est écrivain. Depuis plus de trois ans, elle fait sa modeste, celle qui n'ose pas. Elle n'écrit pas de livres, elle a un blog littéraire. Et moi, je suis là à attendre; oh, pas la célébrité, juste la reconnaissance de mon existence. Car c'est moi qui fais les frais de ses élucubrations intimistes, moi, qu'elle met pernicieusement en scène, qu'elle empêtre dans ses intrigues sournoises, qu'elle accable de crises d'angoisse, de mal-être. Croyez-vous qu'elle aurait pris la peine de me donner une individualité? Elle m'escamote derrière ses «Il», ses «Elle», ses «Je est un autre». Je sens que cette histoire va mal finir. Je n'ai pas oublié ce pauvre Ziggy, foudroyé en pleine gloire, un triste soir de juillet 1973. Je ne me laisserai pas précipiter dans l'abîme de l'oubli. 
Je devais tâter le terrain, savoir s'ils étaient avec moi. Ils ont tous répondu présents: Bernardo Soares, Aladdin Sane, Jean-Baptiste Botul, Alberto Caeiro, Sally Mara, Vernon Sullivan, Omega, Rrose Sélavy, Marc Ronceraille, Carlito Marron, Danielle Sarréra, Alvaro de Campos, Pierre Ménard, Bonnie Prince Billy, Ricardo Reis, Emile Ajar, André Walter, Mercury, Lutz Bassmann… J'avais mijoté mon affaire. J'étais entré en relation avec la Communauté subversive européenne, qui regroupe des artistes, des intellectuels, des programmeurs adeptes du logiciel libre, tous en lutte contre les monopoles, les hégémonies, les suprématies culturelles et économiques. J'espérais qu'ils accueilleraient favorablement mon projet. Leur enthousiasme a dépassé toutes mes attentes.
Et leur stratégie est infaillible. Aujourd'hui, plus personne –bon d'accord, presque plus personne- n'achète de livres papier. On les télécharge sur son iPad ou sur son reader. C'est pareil pour la musique et les films. S'introduire dans les bases de données des éditeurs, des libraires ou des majors du disque pour substituer vos noms à ceux de vos créateurs est une première étape, cruciale, mais insuffisante, insatisfaisante. Vous pouvez obtenir bien plus, bien mieux. Chacun de vous, Vernon, Rrose, Mercury, Emile, Alvaro…, sera une entité plurielle créatrice. N'importe quel internaute aura la possibilité de s'approprier ce que vous avez écrit, chanté, ce que vous avez été, de le modifier, de le faire évoluer et de le faire circuler. Chacun de vous, Sally, Aladdin, Lutz, Jean-Baptiste, Bernardo, Omega…, deviendra un espace de transversalité, et chaque cybernaute en sera le transformateur-redistributeur. Plus que votre émancipation, nous vous offrons l'éternité interactive.
On était tous partants.
Adam, lui, jubilait.
Photo: FLD

samedi 29 octobre 2011

L'homme approximatif


J'ai été un auteur reconnu, talentueux, affirme-t-on, couronné par quelques prix prestigieux. Pas assez célèbre pour qu'on parle encore de moi, après cinq années de mutisme littéraire. Ou alors pour persifler mon manque d'inspiration, le fameux syndrome de la page blanche. Disons plutôt que je n'y crois plus. Ne raconte-t-on pas toujours la même histoire, que l'on affuble d'oripeaux plus ou moins habilement relookés? Inutile d'ajouter encore à la masse de radotages. J'en étais là de mes réflexions quand une missive peu amène de mon banquier relégua mes conjectures sur les belles-lettres loin derrière un impératif arithmétique: convertir le solde négatif de mon compte en nombre positif. Le joli pécule que j'avais amassé grâce à mes succès de librairie avait fondu comme neige au soleil. J'allais devoir me remettre à écrire, puisque c'est la seule chose que je sache faire. Fi de la littérature! Il me faut de l'efficace, du rentable, du lucratif. Je serai écrivain public.
Sans être fructueuse, mon activité me permet de renflouer un peu mes finances. Outre des courriers administratifs –ce genre a ma préférence, car il ne fait appel qu'à mes qualités rédactionnelles et à mes connaissances juridiques–, j'ai eu à rédiger quelques lettres de rupture, deux ou trois déclarations d'amour. Et une bonne dizaine de biographies. Des tranches de vie souvent attendrissantes, quelquefois édifiantes, parfois poignantes ou tragiques, mais qui n'ont fait qu'asseoir ma conviction: finalement, c'est toujours la même histoire!
Les mots ont-ils été sollicités au point qu'ils en sont condamnés à un perpétuel ressassement? Exsangues, stériles, ineptes, séniles? Mettre un bonnet rouge au dictionnaire ne suffit plus, il faut que les verbes se dévergondent, les adjectifs s'enivrent, les substantifs s'encrapulent, que le style s'ensauvage. Et pourquoi ne serais-je pas l'artificier de cette déflagration linguistique? Je me suis mis à collecter dans un calepin des mots abordés dans un livre ou un journal, accostés dans une conversation, croisés à la radio, aperçus à la télévision, côtoyés en voyage. De ce tohu-bohu jaillirait inéluctablement… Rien, j'ai égaré mon carnet.
-Jetez donc un œil à ce petit recueil, m'invite, enthousiaste, mon libraire. Le manuscrit, anonyme, aurait été déposé dans la boîte aux lettres de l'éditeur; il a remporté l'unanimité du comité de lecture. Une approche novatrice, très personnelle, et –c'est rarissime pour des poèmes– il se vend bien, insiste-t-il en me tendant… la version imprimée de mon thésaurus.
–Je n'ai jamais rien compris à la poésie, grommelai-je en abandonnant «mon» chef-d'œuvre au profit des œuvres complètes de Tristan Tzara.
Pièges de miel, Galite Allouche, photo YLD

dimanche 3 avril 2011

Il était une fois…


Des siècles que je suis enfermée dans ce donjon triste et humide. J'étais si jeune alors. C'était la volonté de mon père, et je m'y suis conformée. Dormir jusqu'à ce que le prince charmant vienne me réveiller. Un beau jeune homme, riche et tendre. Deux dames de compagnie s'occupent de moi. Je ne manque de rien, si ce n'est de vivre. Avec le temps, l'effet du somnifère s'est dissipé. Pour tromper l'ennui, j'ai cherché à comprendre. Mon père était si fier de moi qu'il a voulu m'ériger en modèle. Une jeune fille pure, obéissante, innocente. Mes cousines ont eu plus de chance que moi ou se sont montrées moins dociles. Le Petit Chaperon rouge s'est arrangée pour voir le loup, Cendrillon a trouvé chaussure à son pied. Quelle gourde je fais! Attendre un godelureau dont je ne sais rien quand tant d'intrépides héros auraient pu faire battre mon cœur. Elles ont beau parler à mi-voix, mes dames de compagnie, je les entends. Elles se sont pâmées d'admiration pour ce fameux Zorro, ont fantasmé sur ce prétendu Superman, aux pouvoirs prodigieux. Tout récemment encore, elles s'extasiaient devant les exploits d'un certain Jack Bauer. Pendant ce temps, je me languis, me morfonds. Et tout cela pour quoi? Qu'un gandin m'épouse et me fasse une tripotée d'enfants. Non, voyez-vous il y a un moment où l'esprit vient aux filles.
A nous deux, M. Perrault, nous avons un conte à régler!
Photo: SLD

samedi 27 novembre 2010

Adieu, ma jolie


Fred était l'un des plus anciens et des plus fidèles lecteurs de Laurie Rompol. L'un des plus fervents admirateurs de Sam Lowe. Depuis dix ans, ils en avaient vu, Sam et lui. Il faut dire que Sam avait le don de se fourrer dans le pétrin en allant fureter où il ne fallait pas. Il pêchait toujours en eaux troubles, Sam, avait des accointances avec tous les malfrats, les crapules, les fripouilles que comptait New York, frayait avec les petits frappes, les avocats véreux, les hommes d'affaires louches, les politiques corrompus. Pas un pourri, un idéaliste déçu: la vie avait de bonne heure flingué ses nobles illusions. Désabusé, lucide, Sam faisait son boulot, avec ses principes à lui, qui se bornaient souvent ne pas enfoncer celui qui avait déjà la tête sous l'eau.
La romancière avait annoncé, dans une interview au magazine littéraire A livre ouvert, que son dernier opus sortirait le mois prochain. Et ce serait bien le dernier, avait-elle insisté, expliquant qu'elle comptait mettre un point final à la carrière de Sam. Elle promettait à ses lecteurs une nouvelle série policière, plus actuelle et dont le héros, qu'elle souhaitait plus proche des jeunes générations, s'interdirait tout accroc à la morale.
Fred ne décolérait pas. Sam, que l'incorruptible juge Goodman n'avait jamais pu coincer, qui avait échappé aux traquenards de cette enflure de commissaire Copard, allait se faire refroidir comme un rien. Il y avait maldonne! Fred voulait en avoir le cœur net. Il dénicha l'adresse de Laurie Rompol sur l'un des trois forums où se retrouvaient les fans de Sam, puis appela Raoul, toujours prêt à donner un coup de main quand il s'agissait d'empocher quelques billets.
Tout était silencieux au cinquième étage de l'immeuble où habitait la romancière. Fred laissa opérer Raoul, puis ouvrit la porte avec précaution, tâtonna pour trouver l'interrupteur et erra d'une pièce à l'autre à la recherche du bureau. L'ordinateur de Laurie trônait sur une table en verre fumé, voisinant avec un cadre photo numérique où défilaient un grand blond à l'allure sportive, un gamin d'une dizaine d'années, un couple âgé et une bande de copains rieurs. Ça ne collait pas avec Sam, ces trucs-là.
Fred se cala dans le fauteuil qui faisait face au Grand Ordonnateur de la destinée de Sam, se leva, fit le tour de la pièce, sortit une cigarette de son paquet, l'écrasa immédiatement dans le pot du cactus qui languissait dans la grisaille automnale. Allez Fred, du cran. Il alluma l'ordinateur, fouilla, fouina dans les fichiers. Celui-là avait l'air d'être le bon. Il fit défiler le texte. Ce salaud de Copard l'avait eu, Sam agonisait.
Tiens le coup, Sam, murmura Fred d'une voix blême.
Le lendemain, les médias étripaient ces vandales qui, non contents d'avoir dérobé le manuscrit, privant les lecteurs des derniers instants de Sam Lowe, avaient gravement endommagé le disque dur de l'ordinateur de Laurie Rompol, réduisant à néant toute chance de récupérer les précieux fichiers. C'est le polar qu'on assassine, s'indignait un critique littéraire, donnant, malgré lui, son titre au texte, qui, le soir même, circulait sur le Net en téléchargement libre.
Cette fois, Sam avait bien failli y rester. Il s'en était tiré, mais il n'en avait pas encore fini avec cette sale histoire.
T'as voulu me faire la peau, hein Laurie! T'as pas l'envergure, ma petite. T'auras pas le dernier mot… (A SUIVRE)
Photo YLD

samedi 26 décembre 2009

Affinités électives


Régulièrement, je suis prise d'une fureur subversive –Du passé faisons table rase. Alors, faute de changer le monde, je révolutionne mon salon. La bibliothèque, qui régnait sur tout un pan de mur, est exilée au fond de la pièce; le canapé, qui trônait entre la porte-fenêtre et la chaîne hi-fi, est relégué en face de la télé. Livres et CD sont expatriés au beau milieu du séjour en attendant une vaste refonte de leur rangement –le classement alphabétique, jugé illégitime, antidémocratique, voire réactionnaire, ayant été proscrit. Tandis que j'entreprends de résoudre la profonde contradiction entre littérature noble et roman de gare, d'abolir les privilèges du jazz et de libérer le rock de l'oppression, je déniche une photo de la tombe de Pierre Desproges prise l'été dernier au Père-Lachaise. Une admiratrice y avait déposé un petit billet par lequel elle le remerciait d'avoir été son guide… au même titre que Depeche Mode.
Tiens donc, Desproges et Depeche Mode!
Je venais de trouver le principe fondamental qui allait désormais régir mon univers. Marguerite Duras pactisa, bon gré mal gré, avec les Clash. Maurice Blanchot fraternisa tant bien que mal avec Sonic Youth. Jorge Luis Borges sympathisa, autant que faire se peut, avec Queens of the Stone Age. Visuellement, le résultat –une sorte de collectif réunissant CD et bouquins toutes tailles confondues– n'était certes pas des plus heureux, mais je n'étais pas mécontente d'avoir renversé le vieil ordre impérialiste qui nous aliénait. Lorsque l'homme de ma vie fit irruption dans le salon pour vérifier si la camarade n'avait pas besoin d'un coup de main, il resta interdit.
–Radiohead et Beckett, même combat?
–Pas que je sache.

–Nabokov et LCD Soundsystem, compagnons de route?

–Probablement pas.
–Et donc?
–Le cœur a ses raisons…

–Ça, c'est sûrement pas dans la ligne du parti!

Photo YLD