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dimanche 9 mars 2014

Brève Rencontre

Elégante dans sa robe bleu nuit, elle était plongée dans un magazine. Une capeline assortie à son vêtement dissimulait à-demi son visage. Lorsque l'homme pénétra dans le compartiment, elle répondit distraitement à son salut. Il s'assit en face d'elle et accrocha son regard à ce corps bien modelé, que la posture légèrement guindée rendait presque pictural. Elle semblait tout à la fois accepter cette attention insistante et lui opposer une présence lointaine, abstraite. Silencieux, l'homme l'enveloppait d'une sensuelle sollicitation. Elle leva les yeux. Il l'observait, tendre et insouciant. C'était doux, grisant, voluptueux, et vaguement douloureux. Eurydice reprit son magazine. Sur la couverture, Grace Kelly, à bord du Constitution, s'apprête à quitter New York, à rejoindre son prince, qu'elle connaît pourtant bien peu. Elle est radieuse, paraît confiante. Le train entrait en gare. L'homme toucha l'épaule d'Eurydice «Venez, je vous emmène». Elle sourit, un instant consentante, puis se ravisa. «Venez, ne renoncez pas», la pressa-t-il. Le train redémarrait, l'homme sauta sur le quai. Il l'aurait arrachée à son abstinence têtue de la vie. Ils se seraient crus heureux. Puis l'irrémédiable désenchantement, la fatale, l'infernale désillusion. L'homme était tombé amoureux d'une passagère, secrète, clandestine, il n'aurait pas pu, pas su faire taire l'obsédante supplique de la femme: Regarde-moi, pas mon visage, pas mon corps, mon tourment. Regarde-moi et aime-moi. La silhouette de l'homme s'estompait, disparut à l'horizon. Déjà, il n'était plus à elle. Le train filait dans la nuit tombante. Eurydice se sentait radieuse et confiante.
Photo: YLD

jeudi 30 mai 2013

Illusion d'optique

On en avait fait des romans, des films, des chansons. On l'avait vécu libre ou conjugal. Il avait été fidèle ou adultère, hétéro ou homo. Il a, un temps, été délivré sur prescription médicale. On le commande aujourd'hui sur Internet. Tomber amoureux est trop incertain, trop aléatoire. On veut du coup de foudre à volonté, du sentiment immédiat, du plaisir instantané. Les chercheurs ne nous ont-ils pas appris que l'amour n'était, finalement, qu'une simple réponse neurobiologique? Des stimuli sensoriels, phéromones et autres, activent certaines aires du système limbique –les mêmes que celles qui réagissent à la cocaïne ou aux amphétamines–, et vous voilà sous le charme de Romain ou de Chloé. Les laboratoires pharmaceutiques, toujours à l'affût de profits, n'ont pas tardé à trouver la formule magique. Vous vous inoculez une dose d'Eroscymil, vous patientez quelques minutes; sous l'effet du produit, les zones de votre cerveau impliquées dans le processus s'allument, et vous êtes hypnotisé par les yeux bleus de Nina, ensorcelé par la beauté ténébreuse de Valentin, épris de quiconque croise votre chemin à ce moment-là. Pour éviter les réveils postcoïtaux calamiteux, Clément ne s'autorisait les embrasements sentimentaux qu'au Club.
Après s'être douché, Clément se fit une injection d'Eroscymil. Alors qu'il s'apprêtait à enfiler son caleçon, il s'aperçut qu'il avait perdu sa chaîne. Il inspecta le bac de douche, souleva la clayette, vida le panier de serviettes. La chaîne tomba sur le carrelage. Clément se baissa pour la ramasser. Lorsqu'il se releva, le désir lui fouailla le ventre. Le miroir lui adressait la plus suave des promesses: regard engageant, bouche incitative, sexe généreux. Conquis, Clément succomba à l'invite fallacieuse de son image.
Photo: YLD



dimanche 18 octobre 2009

Desiderata


Dire que c'est votre péché mignon ne donnerait pas l'exacte mesure de la situation. Parler d'addiction serait peut-être excessif. En vérité, vous êtes absolument incapable d'y résister. Vous vous rendez à la première offensive. Une tarte au citron meringuée vous transporte dans le jardin des délices. Vous succombez. Un fondant au chocolat noir vous fait atteindre le nirvana. Vous défaillez. Quant à ces rabat-joie qui vous serinent que la gourmandise, un des sept péchés capitaux, vous condamne au feu de la géhenne, sans espoir de rémission, n'ont-elles donc jamais savouré le fruit défendu?
Et voilà que vous êtes punie par où vous avez fauté. Une idée assassine attrapée en surfant comme on chope un mauvais rhume sème le trouble dans votre esprit, ne vous laisse aucun répit, vous assaille, vous tourmente, vous ronge. La cause semblait pourtant entendue. Si vous plaidiez coupable, c'était d'une simple peccadille, rien de peccamineux. Hum! N'est-ce pas là tenter le diable? Sentant vaciller vos certitudes, vous convoquez les grands penseurs, hédonistes et autres épicuriens. Il y aura bien parmi tous ces sages un conducteur d'âmes, un cicérone qui vous ramènera sur les rivages du plaisir. Qu'importe s'il vous faut braver l'immensité tumultueuse du «ou bien… ou bien», rudoyer la dialectique du désir, escalader le versant abrupt de l'impératif catégorique, vous embarquez pour Cythère.

Photo YLD
http://vimeo.com/5239013