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samedi 25 août 2012

Channeling

(à RV)
Je m'ennuie. Ce n'est pas ça qui était convenu. Les massages, les bains de boue et les douches aromatiques, les modelages raffermissants devaient se limiter à la matinée, nous laissant du temps libre pour des balades en amoureux. Les soins ont rapidement empiété sur le début de l'après-midi, puis ont occupé la journée entière. Chaque jour, elle s'abandonne à des mains expertes, à des hommes de l'art, qui la rendent détendue, rayonnante, épanouie. Je m'ennuie, je tourne en rond, je ressasse ma déception. Une petite séance de relaxation vous ferait le plus grand bien, a ironisé le masseur à qui je décochais un regard assassin alors que, une fois encore, il la kidnappait.
Allongé dans un caisson d'isolation sensorielle, j'essaie de noyer mes idées noires dans les harmonies célestes que déversent les haut-parleurs. Je m'efforce de suivre la voix séraphique qui cherche à me guider vers le bien-être. Sur un profond soupir, vous fermez les yeux. Vous pénétrez dans une forêt accueillante. Vos pieds s'enfoncent dans un épais tapis de mousse moelleuse. Je me demande comment elle est. Une rousse à la poitrine généreuse? Vous humez les senteurs fleuries, vous vous laissez bercer par le bruissement du feuillage et le ruissellement d'une source. Une lumière rouge se diffuse dans vos jambes jusqu'à votre ventre, puis… Une blonde à la bouche gourmande? Vous libérez vos émotions dans tout votre corps. Une brune aux fesses avenantes? Contrôlez votre respiration, inspirez en douceur, expirez calmement. Le ton s'est durci. Lâchez prise. Faites le vide, expulsez de votre esprit ce qui vous agite, vous trouble. Gros seins, lèvres pulpeuses, joli cul. Volcanique. Incendiaire.
La musique s'est tue. La lumière s'est éteinte. Impossible de sortir de là, le couvercle est verrouillé. Ne luttez pas. Vous devez vous immerger dans la quiétude et l'harmonie, m'enjoint une voix dominatrice. Cuir, latex et vinyle. Il fait froid. Je frappe les parois avec mes pieds et mes poings. L'air se raréfie. Vous devez apprécier pleinement notre méthode, adhérer, consentir, m'ordonne ma tortionnaire. Ça ne m'amuse plus. Je grelotte, je suffoque. J'entonne un chant compulsif et subversif. A tue-tête. Quand le caisson s'ouvre enfin, je me rue, nu, dans les couloirs du centre de thalasso en hurlant RESISTANCE.
Photo: installation de François Cosson, YLD


samedi 15 octobre 2011

I would prefer not to


De longs bâtiments en béton se dressent de part et d'autre d'une rampe sur laquelle stationnent des chariots à propulsion aérodynamique dans l'attente de leur chargement. A l'intérieur des bâtisses s'alignent trois rangées de plans de travail. Y sont assis côte à côte des hommes et des femmes, hors d'âge. Visage livide, inexpressif, yeux éteints. Devant eux défile un tapis roulant chargé de composants électroniques. D'un geste lent et régulier, ils saisissent une diode, une puce, une led, un processeur…, l'introduisent dans une machine scellée dans la table. Si un voyant vert s'allume, la pièce peut être réparée, elle est déposée dans le bac de gauche. Si le voyant rouge clignote, elle doit être refondue, usinée à nouveau, elle est placée dans le bac de droite. On n'entend que le chuintement du tapis entrecoupé des soupirs de la machine lorsqu'elle absorbe, puis restitue le matériel. Parfois, l'un des contrôleurs s'effondre sur le plan de travail. Un signal retentit. Des infirmiers se précipitent vers l’auxiliaire défaillant, lui injectent un sérum régénérescent. Quelques minutes plus tard, il a repris sa place et ses gestes mécaniques. Il arrive que le malaise soit plus sérieux et qu'il faille recourir à la consolidation assistée par ordinateur (CAO). Grâce à une exploration tomodensitométrique, les spécialistes repèrent l'organe défectueux –valvule cardiaque, neurone, fibre musculaire, alvéole…–, y infiltrent des nanomolécules, et le «mécanisme» est à nouveau en état de marche. La CAO permet à la majeure partie des ageless de fonctionner correctement jusqu'à 97 ans, 100 ans pour les plus résistants. Cette technologie a été développée dans le cadre d'une politique sociale raisonnée visant à mettre un terme au gaspillage des ressources qui grevait la société au siècle dernier: dès 65 ou 70 ans, ceux que l'on appelait alors les retraités dilapidaient leur énergie dans des activités improductives –voyager, cultiver leur jardin, s'occuper de leurs petits-enfants… La CAO reste encore onéreuse du fait de sa mise en œuvre relativement récente. A l'avenir, son coût sera considérablement réduit puisque l'introduction de nanomatériaux se fera progressivement dès le plus jeune âge, au tout premier dérèglement, serait-il bénin, d'un organe: une appendicite, une fracture, une bronchite.
Martin tend le bras vers le tapis roulant. Son geste se fige. Il recule son siège et se tient immobile. Son regard plane au-dessus de ses vis-à-vis. La caméra de surveillance a détecté le dysfonctionnement. Un infirmier s'approche de Martin, lui prend le pouls, le questionne. L'auxiliaire Martin Ageard est hors service. Incompréhensible: sa dernière CAO remonte à dix jours à peine. C'était sa sixième intervention. Martin est fatigué de son existence sans vie. Il veut qu'on le laisse tranquille, inactif, inutile. Dorénavant, il s'abstiendra, se récusera, opposera la force de l'inertie.
Photo: YLD

samedi 25 juin 2011

La femme est l'avenir de l'homme


On ne naît pas femme on le devient. Balivernes! Oubliez ces inepties que vous ont inculquées vos mères. Revenez aux principes fondamentaux qui feront de vous une épouse honnête, appréciée de votre famille et respectée par votre mari. Appliquez sans tarder ces quelques règles, divulguez-les auprès de vos amies, enseignez-les à vos filles.
Le matin, dans la salle de bains, donnez la priorité à votre mari, qui doit se raser. Pendant ce temps, préparez le petit déjeuner.

Le soir, songez un peu au retour de votre mari. Chassez vos fatigues de la journée; passez cinq minutes à la salle de bains pour vous donner un coup de peigne et vous refaire une rapide beauté; accueillez-le avec le sourire en lui donnant l'impression que vous n'avez rien d'autre à faire que de l'attendre. Evitez de l'assommer, dès son retour, avec vos problèmes et vos commérages de bureau.
Femme au foyer, votre mari et vos enfants trouveront le soir une femme et une maman détendue et disponible, un ménage en ordre et une atmosphère calme. Assurez donc pleinement et joyeusement votre rôle de ménagère.

Pénétrez-vous de la grandeur de votre mission de femme et de son importance pour le maintien du groupe sacré de la famille. Rendez-vous compte que vous savez peu de chose et que votre bonne volonté et votre cœur seuls pourront suppléer à l'insuffisance de votre science. Cette conviction vous donnera la modestie qui sied à la femme, et vous saurez comprendre que dans une société de deux êtres il faut qu'il existe à l'occasion une voix prépondérante et vous vous soumettrez plutôt que de provoquer la discussion ou la dispute, d'où il sort rarement quelque chose de bon.

CCC - Comité contrerévolutionnaire des chiffonnettes

Je vais y réfléchir… dans ma cuisine!

Le Foyer domestique: cours d'économie domestique, d'hygiène et de cuisine pratique professé à l'école libre et gratuite d'économie domestique et d'hygiène de Bordeaux, A. Moll-Weiss, 1905. L'Agenda permanent de la femme, Marabout Flash, 1964.
Photo: '50, éditions La Martinière

samedi 16 avril 2011

Péril en la demeure


Juste la cuisine. Sept mètres carrés. Je lui ai progressivement abandonné la salle de bains, le salon, la chambre. ÇA ne se voit pas, ÇA ne s'entend pas. ÇA survient et nous soumet à son indiscernable présence catégorique. Il y a trois semaines que je n'ai pas quitté mon appartement. Le livreur dépose les courses sur le palier. Dès que je sens que ÇA s'assoupit, se résorbe, je me précipite dans le couloir jusqu'à la porte d'entrée pour acheminer mes victuailles dans la cuisine. Avant-hier, j'ai senti que ÇA préparait une nouvelle offensive. Il fallait engranger des réserves, tenir le temps que ÇA s'apaise à nouveau. J'ai dû m'y reprendre à plusieurs fois pour tout rapatrier dans mon repaire. Je suis resté aux aguets. J'ai attendu le moment propice et lorsque ÇA s'est rétracté, ÇA s'est engourdi, j'ai transbahuté deux packs de bouteilles d'eau, un lot de six paquets de céréales, dix plaquettes de chocolat aux noisettes et quelques canettes de bière. ÇA ruse, cède du terrain, puis ÇA se déploie de plus belle. J'ai pu sauver l'essentiel. J'ai tiré le vieux buffet devant la porte de la cuisine. J'écoute, j'épie. Je voudrais savoir où en sont mes voisins. Est-ce que ÇA les a déjà emmurés? L'homme qui habite dans le logement contigu au mien semble encore épargné. Je l'entends partir le matin et rentrer le soir. Se prépare-t-il à l'affrontement? Pense-t-il pouvoir y échapper? Ne comprend-il pas qu'il n'y a pas d'issue, pas d'échappatoire? ÇA nous engloutira, nous absorbera dans sa malléabilité, sa maniabilité, dans cet abominable amas informe et consentant.
Depuis que je me suis retranché dans mon appartement, les sacs-poubelle se sont accumulés. Aujourd'hui, j'ai commencé à les entasser de chaque côté du buffet. Au fur et à mesure que j'en remplirai d'autres, je les ajouterai, aussi haut que je pourrai. J'élèverai une double, une triple muraille entre ÇA et moi. Inutilement? Désespérément, mais crânement. Je ne me rendrai pas. ÇA viendra me chercher là où je suis. Dans mes immondices, mes détritus, mes ordures, ma merde, mierda, shit, Scheiße, القرف, дерьмо.
Photo: YLD