dimanche 9 février 2014

Place pour place

Enfermé dans un double cercle rouge et jaune tracé à la bombe aérosol, le jeune homme gisait sur le ventre, un couteau planté entre les omoplates. Sous le corps, l'assassin avait glissé ce qu'il devait considérer comme sa carte de visite. Le pouvoir leur fut donné pour faire périr les hommes par l'épée, déchiffra le commissaire Durieu. Manquait plus que ça, un illuminé. La victime, un étudiant en droit. Raisonnable, jovial, agréable, sympathique, gentil, les témoignages ne variaient guère. Il avait un casier judiciaire vierge, ne militait dans aucune organisation politique, n'avait jamais eu de démêlé avec qui que ce soit. La police scientifique ne trouva pas la moindre empreinte ni trace d'ADN du meurtrier. Un bon gosse qui a croisé un cinglé, conclut Durieu. Quelle vacherie! Les mois qui suivirent altérèrent encore l'humeur naturellement morose du commissaire. Toutes les quatre ou cinq semaines, rarement plus, il avait droit à son gamin poignardé, le cercle de feu et cette connerie Le pouvoir leur fut donné pour faire périr les hommes par l'épée. Une prophétie de l'Apocalypse de saint Jean, à peu près la seule chose qu'il ait découverte dans cette fichue affaire. Les victimes ne se connaissaient pas, appartenaient à tous les milieux. Ni des marginaux en perdition, ni des toxicos à la dérive, ni des intégristes déphasés, de jeunes garçons, entre dix-huit et vingt-deux ans, étudiant, électricien, agent commercial, mécanicien, employé de banque. A part ça, Durieu n'avait rien. On va te serrer, mon salopard, maugréait-il, à bout, plus renfrogné que jamais.
Patricia Rigault avait mis la maison en vente. Deux semaines auparavant, elle avait enterré son frère, Norbert, renversé par une camionnette alors qu'il sortait de la boulangerie. Emmaüs devait passer récupérer les meubles. Patricia ne voulait garder que quelques souvenirs. Elle fourra dans son sac à dos des photos d'eux enfants, des lettres de leur mère, Les Chants de Maldoror, que Norbert relisait et relisait depuis des années, jusqu'à l'obsession. Elle faillit jeter un agenda enfoui parmi les slips et les chaussettes, le feuilleta négligemment. A certaines dates, environ une fois par mois, Norbert avait dessiné deux cercles, un rouge et un jaune, accompagnés d'une phrase, toujours la même. Des signes, des mots que Patricia avait vus à plusieurs reprises dans les journaux. Elle tournait les pages, hébétée. La dernière annotation remontait à trois semaines. Y avaient été ajoutés un numéro de téléphone et une sorte de smiley au sourire narquois. Patricia composa le numéro. «Commissaire Durieu, merci de laisser un message je vous rappellerai au plus vite.» Elle s'entendit bredouiller Périr par l'épée, c'est moi.
Photo: YLD


3 commentaires:

philippe a dit…

oh....du bon, un polar express, merci !!!

Yola a dit…

@Philippe: et le tien, définitivement abandonné?

philippe a dit…

je ne sais pas, suite à des bouleversements....faut voir...