samedi 4 août 2018

En partance


Il ne ferme pas la porte à clé, il a laissé son trousseau sur la commode de l’entrée. Il ignore l’ascenseur, descend l’escalier d’un pas circonspect. Il emporte quelques vêtements de rechange, ses papiers d’identité, sa carte bancaire. Il ne veut pas disparaître, il a juste (à juste titre, à bon droit) changé de point de vue. Il aurait souhaité glisser dans son sac un objet auquel il tient, indispensable, inévitable. Il n’a rien trouvé. Il s’étonne de s’être délesté si insensiblement de tout ce qui pendant vingt ans a arrimé sa vie. Il ne renie pas ses succès professionnels, son existence confortable. Il n’a aucun regret. Pas même de quitter Ludivine -de déserter, sans un mot. Qu’on lui épargne la litanie surmenage-burn-out-stress-poids des responsabilités-solitude du pouvoir. Il sait déconnecter, être là pour ses amis, pour Ludivine. Sans restriction, foncièrement. Perte de sens, quête d’authenticité, crise de la quarantaine. Ce serait trop simple.
Il quitte le périphérique porte de Bercy, au hasard, la destination lui est indifférente, s’engage sur l’autoroute. Il aime conduire, conduire vite, maîtriser une machine puissante, tout contrôler. Il roule sans but. Vers l’Aquitaine, la Bretagne? Il n’a pas plus d’attaches ici que là. Sans doute quelques souvenirs de vacances au bord de la mer quand il était enfant. D’ailleurs, c’était plutôt en Picardie, au Crotoy. Des images un peu floues. Son grand-père rentrant de la pêche avec Fred, son frère aîné, et leur cousine Emilie; sa grand-mère préparant des gaufres les jours de pluie… Des reliques que tout le monde a dans son petit musée personnel. L’archéologie familiale, la nostalgie, ce n’est pas son genre. Toiser le présent et aller de l’avant.
Il avait sept ou huit ans. Il avait passé un après-midi entier à construire patiemment un château de sable, une véritable forteresse, avec sa courtine, ses échauguettes, son donjon, ses douves. Imposante, inexpugnable. Il voyait de la fierté dans les yeux de ses parents, de l’admiration teintée d’un peu de jalousie dans ceux des autres gamins. Il se sentait exact, exclusif. D’un geste dédaigneux et sauvage, il déversa son seau d’eau. L’altière citadelle flanchait, s’affaissait, s’effondra en piteux petits pâtés.
Il bifurque brusquement sur la bande d’arrêt d’urgence, ébloui par la fulgurance de sa frénésie destructrice. Peut-être sa plus belle réussite.
Photo YLD

dimanche 29 avril 2018

Exit vers nulle part


Je ne m’en sors pas mal. J’ignore quelles rues j’ai empruntées, quel itinéraire j’ai suivi, mais j’ai réussi à venir jusqu’à ce café, et je sais où je suis. Sur la petite place, au bout de ma rue. C’est la première fois que j’arrive à m’orienter seule depuis… Je n’ai pas eu besoin d’appeler Sophie à la rescousse. Je vais profiter du soleil à la terrasse. Je ne saurais dire comment je me suis repérée, ni même si je pourrais refaire le chemin. Je ne crois pas, tant pis, je verrai ça plus tard avec le Dr Delêtre. Aujourd’hui, je me suis baladée seule, sans me perdre.
— Un darjeeling et une tarte au citron, s’il vous plaît.
Il fait doux. Des ados pirouettent sur leurs skates. Des mères de famille papotent sur un banc, landaus et poussettes à portée de regard. Plutôt canon, le mec assis à la table d’à côté. Pendant des mois, il y a eu l’hôpital, le centre de rééducation. Maintenant, il y a Sophie à l’association de soutien aux traumatisés – trau-ma-ti-sés!–, qui m’a accompagnée, rassurée, encouragée. Il y a le Dr Delêtre, à qui il incombe de raviver ma mémoire, de réveiller mon passé. Petit à petit, j’exhume des tessons de vie, que je dois recoller, dater, interpréter. Fouiller encore. Mais aujourd’hui, je ne me suis pas paumée.
— Je vous offre une autre bière?
Délaissant son smartphone, mon voisin de table m’observe longuement, surpris.
—Vous ressemblez terriblement à une amie, une amie de lycée à La Rochelle. Nous sommes restés ensemble trois ans. J’ai été son premier amant. Pensez-vous qu’elle ait pu complètement m’oublier?
Drôle d’entrée en matière. Son sourire malicieux me déconcerte. Mais je ne veux pas être en reste de souvenirs. Je m’en fabrique, j’improvise, je brode. On réécrit toujours l’histoire.
Dans ses yeux, un mélange d’amusement, d’incrédulité et de perplexité qui me trouble.
— Vous ne m’avez pas dit votre nom. Attendez, laissez-moi deviner. Anabelle. Anabelle Teyssier vous irait à merveille.
Tous se brouille dans mon esprit, comme après l’accident. Une angoissante sensation de vide, de déconnexion avec la réalité. Je me lève précipitamment, traverse la place en courant. En deux minutes, je serai chez moi, loin de cet imposteur. C’est juste après Fleurilège. Mais il n’y a pas de fleuriste. Pas de chez moi.
Je ne veux plus de Sophie, plus de Dr Delêtre.
Anabelle Teyssier. Une expression en creux. Un-signifiante. 
Photo YLD




mardi 2 janvier 2018

Dérobade



Elle est jolie Audrey. Des yeux noisette si lumineux quand elle rit, virant au bronze dès qu'elle est chagrinée ou fâchée. Romanesque, sans fausse pudeur. Ce soir, vous prenez plaisir à la regarder, probablement parce qu'elle s'éloigne de vous, ayant renoncé à vivre avec une ombre. Pas tout à fait. Vos sentez qu'elle n'a pas encore abdiqué. Elle fait mine de vous délaisser pour mieux vous adjurer de la retenir. En vain. Absent, fantomatique, en pointillés, vous a-t-elle reproché. Juste en disponibilité, avez-vous rétorqué. La vie vous effleure. Vous accueillez ce qui advient et ignorez le reste. Vous dédaignez ce qui ne s’offre pas à vous. Vous vous arrogez le droit à l'indifférence, vous octroyez la jouissance de l'indolence, le bonheur de la paresse sentimentale, de l'inertie affective. Ne rien faire, ne rien vouloir. Recevoir, savourer. Et oublier.
Oui, elle est jolie Audrey, pétulante et malicieuse. Vous n'en êtes plus ému. Vous le constatez, négligemment.Vous l'aviez fantasmée Hepburn. Vous vous êtes attardé, vous hasardant quelque temps dans son quotidien. Il n’y avait tout simplement, trop banalement, qu’Audrey. Rompre, vous pourriez en prendre l’initiative si vous ne craigniez de vous ennuyer ferme. Expliquer, argumenter, justifier, ça complique les choses inutilement. C’est fini, voilà tout. Vous attendez, impassible, qu’Audrey ait usé ses dernières illusions. Elle abandonnera, de guerre lasse. L’expression vous plaît assez…
Et vous songez déjà à Scarlett.
Photo: YLD




dimanche 13 août 2017

De part et d'autre

Il va venir. Il l'a promis, je crois. Peut-être pas, mais il va venir. L'homme était assis à la terrasse du café. Je me suis installée à la table d'à côté et je l'ai observé un long moment, ostensiblement, jusqu'à ce qu'il pose son regard sur moi. Un regard bienveillant. Bienveillant, qui veut du bien à autrui. D'ordinaire, j'évite les amitiés. Quant à ce que l'on nomme stupidement l'amour… Que peuvent partager deux inconnus? Ce ne serait pourtant possible que dans les premiers instants. Après, tout s'embrouille, les jugements, les malentendus, les faux-semblants. De toute façon, je ne me soumets pas à ce sentimentalisme saugrenu, à ces piètres petits émois étriqués. Il faut une rencontre pure, authentique, une entente indéfectible avec un être clément et absolu. L'homme (je suis heureuse d'ignorer encore son prénom) a eu l'air étonné, puis s'est montré attentif. Il va venir. Nous boirons du tavel en écoutant les Nocturnes de Satie. Nous nous comprenons. Nous serons présents l'un à l'autre pleinement, totalement. Neuf heures, ce n'est pas si tard. Moi aussi j'aime la nuit, tout est plus fragile et plus intense. Un sursis à la vie. J'attends sans inquiétude. L'homme va venir.

Je ne sais pas comment on appelle ça, de la chance, un don du ciel? J'étais au café depuis deux ou trois heures. Il ne s'y passait pas grand-chose, du quotidien, du banal. J'allais m'en aller quand elle m'a accosté: «Sans nous connaître, nous nous reconnaissons». Intrigué, je l'avoue, je l'ai invitée à s'asseoir et, juste pour voir ce que ça donnerait, j'ai déclenché discrètement l'enregistreur vocal de mon iPhone. Elle était à la fois réservée et déterminée. J'avais l'impression qu'elle ne cherchait pas vraiment à engager la conversation, mais plutôt à affermir une connivence, une complicité établies de longue date, et lorsqu'elle s'en fut assurée, elle a écrit son adresse sur la note et est partie brusquement comme si elle s'enfuyait. Je me suis précipité au studio. J'avais l'idée, le truc qui manquait. L'enregistrement de l'inconnue viendra en off. Sa voix claire, qui semblait flotter sur le bruit de la rue, exprimera en contrepoint la passion gainée d'un idéal inflexible d'Annabelle Blanchard, le personnage principal de mon film.
Au montage, c'était raccord!

Onze heures, ce n'est pas trop tard. Je l'attends sans impatience, l'homme va venir.
Photo YLD

samedi 3 juin 2017

Work in progress

L'unité de lieu. C'est primordial. La chambre sera désormais strictement réservée à l'écriture (un Clic-Clac dans le salon fera l'affaire pour dormir). Un environnement, non, un univers structuré, d'une neutralité bienveillante, décrète Valentine. La pièce est repeinte en jaune paille, le bureau disposé devant la fenêtre, habillée d'un voilage en lin beige, une photo grand format des dunes sahariennes épinglée sur le mur de gauche; la petite bibliothèque, installée contre celui de droite, rangée rationnellement. En bas, les BD. Sur l'étagère du milieu, les amis, avec qui Valentine s'entretient tous les jours –Un beau ténébreux, Madame Bovary, Du côté de chez Swann, les Sonnets de Louise Labé, Les Vagues– et les indispensables Robert, Grevisse, Gradus, thésaurus, dictionnaire des synonymes, Bescherelle. En haut, les connaissances, qu'elle visite de temps à autre.
Bien calée dans son siège ergonomique tout neuf, Valentine allume son Mac, crée un document, clique sur Enregistrer sous et y inscrit roman MON ROMAN. Un univers structuré amène une pensée structurée, martèle Valentine.
-Un récit ample.
-Les amours-amitiés-trahisons-disparitions-retrouvailles-vengeance d'un groupe d'amis.
-Leur rencontre, alors qu'ils sont adolescents, durant des vacances d'été à Belle-Île.
-Commencer par planter le décor, décrire leur environnement (le paysage).
Et bien commençons, s'encourage Valentine.
Le lendemain, la relecture du premier paragraphe (dix lignes qui l'ont tenue éveillée jusqu'à deux heures du matin) est cruelle : convenu, banal, plat, nul, tranche Valentine.La structure ne suffit pas. La pièce est trop vaste, je m'éparpille (un paravent placé derrière le bureau réduit l'espace), le va-et-vient de la rue me distrait (le voilage est remplacé par un épais double rideau). Plus de falaises, d'embruns, de lande fleurie… On est dans la villa; c'est là que tout va se nouer.
Une semaine plus tard, une cinquantaine de lignes ont douloureusement vu le jour. Même pas un incipit prometteur, deux versions niaises, enrage Valentine. La description de la jolie maison traditionnelle à Locmaria, parfaite pour la brochure du syndicat d'initiative. Celle de la résidence design sur le port de Saint-Palais, une super annonce sur Airbnb. Je me disperse, perds mon temps à vérifier sur internet les caractéristiques de l'architecture belliloise, à rechercher l'ameublement idéal de la villa. Je veux écrire, écrire un roman! Il faut revenir au fondamentaux: un crayon et quelques feuilles de papier; resserrer l'intrigue autour d'un seul protagoniste, à la personnalité forte, complexe; me recentrer sur l'essentiel, ses émotions, son ressenti. A l'imparfait? Au présent? Première ou troisième personne du singulier? Un récit linéaire? Des ruptures temporelles?
Ne pas être obsédé par la grammaire, préconise Stephen King. Dire les choses le plus simplement possible, conclut Michel Volkovitch.
Une écriture nue, en déduit Valentine.
Valentine fixe longuement la page vierge. Elle n'a rien à ajouter.
Photo: YLD, installation d'Antonin Heck


dimanche 5 février 2017

Echappée belle


Boucler l'affaire Caron contre Caron, commander les courses et les récupérer au drive, demander à Madeleine de préparer un gratin de saumon-brocolis ou un carré d'agneau-pommes de terre pour le repas du soir, coacher Arthur et Victor, quinze et treize ans, aller chercher Virginie à son bureau pour le cours de stretching, téléphoner aux Berliet et aux Fabre-Lapierre pour le dîner de vendredi. Et le lundi, prendre l'Orléans-Paris de 9h28, se rendre boulevard Raspail chez Mme Rochecourt, passer la journée avec elle, puis rentrer par le TER de 19h33. Elsa est une femme active, énergique, dynamique, efficiente se plaît à dire Laurent.
Mme Rochecourt, la mère d'Elsa, est décédée il y a deux ans. Elsa n'en a informé ni Laurent ni les garçons, les liens entre ceux-ci et l'orgueilleuse Mme Rochecourt étant distendus, à tel point que depuis plusieurs années, elle avait souhaité qu'ils lui épargnent jusqu'à leur visite à Noël. Mme Rochecourt avait pourtant accueilli avec bienveillance le mariage d'Elsa et de Laurent, mais celui-ci était tombé en disgrâce lorsqu'il avait accepté un poste d'ingénieur à Orléans, manifestant ainsi, aux yeux de sa belle-mère, «un singulier manque d'ambition». Si elle avait toléré la naissance d'Arthur, un «nécessaire désagrément», celle de Victor avait été saluée par de cinglants persiflages «Encore un, ma pauvre chérie, il est vrai qu'avocate à Orléans…»
Après le décès de Mme Rochecourt, Elsa avait maintenu ses voyages hebdomadaires à Paris. Le temps de faire le tri dans les affaires de sa mère, de ranger les papiers, de s'occuper de la succession. Et maintenant que tout est réglé…
Elsa est assise au bord du lac, parc Montsouris. Bientôt la quarantaine. Elle se sait jolie, intelligente, indépendante, appréciée de ses pairs, estimée par ses amis. On l'a dit choyée par un mari attentionné et des fils aimants. Une femme comblée. Pourtant… Maintenant, du temps pour rien. Soudain, il est à ses côtés. La regarde longuement, tendre et indécent.
Dans le lit pudibond de madame mère, l'homme sollicite les initiatives d'Elsa, délicatement, résolument (Laurent, lui, prend toujours la direction des opérations). Alors, elle s'autorise: ses mains ses lèvres sa langue vagabondent sur le corps docile et immodéré de l'homme. Désir dévorant impératif urgent.
Un clin d'œil complice, la porte qui l'on referme, le chuintement de l'ascenseur.
Elsa s'arrête à l'agence immobilière du quartier, met l'appartement en vente, attrape le TER pour Orléans. Laurent aime que l'on soit à l'heure pour passer à table.
Keith Haring, photo YLD


dimanche 4 décembre 2016

La Grande Boucle


Je l'ai! Le truc dont on rêve pendant des années. On se passe le film, on rembobine, on se le repasse, en accéléré, au ralenti. Il n'y a que ça qui compte. Moi, c'est le vélo. Pas une bicyclette de ville, un hollandais. LE vélo, conçu rien que pour moi. Du sur-mesure, ciselé par un orfèvre. Un virtuose de la petite reine, je n'en connaissais pas, mais je savais où le chercher. Pour le trouver, je mettrais le temps qu'il faudrait. La Vuelta, le Paris-Roubais, le Giro, le Tour de Lombardie, le Paris-Nice, le Tour des Flandres, le Milan-San Remo, le Tour France, je les ai tous faits. A chaque étape, je me glissais parmi les mécaniciens, les observais, les écoutais, les questionnais. J'ai fini par récupérer le numéro de téléphone de Bernard, un ancien de Team Sky qui s'est mis à son compte.
–Je m'occupe de tout, la commande du matériel, l'assemblage, les réglages. Si tu peux y laisser 15000 euros, tu l'auras ta bécane.
–Oui, mais il faut que je sois sûr.
Quand on lui parle mécanique, on ne peut plus l'arrêter Bernard. Il m'explique, précise, reprend, détaille. Un cadre monocoque en carbone, à la fois léger, résistant, rigide, aérodynamique. La hauteur adaptée pile-poil à ta morphologie (longueur de l'entrejambe x0,65; c'est pas sorcier). Des roues à rayonnage radial à l'avant et radial croisé à l'arrière; avec ça, tu as une tenue latérale et une réactivité optimales. Des jantes carbone et alu. Un dérailleur électronique avec dix vitesses à l'arrière et un plateau de trente à l'avant. Un pur-sang, racé, véloce, nerveux, puissant!
–Mais bon, tu peux avoir le plus beau bijou, si t'as pas le coup de jarret, tu claqueras jamais rien, m'avertit Bernard, après m'avoir livré ma Rolls high-tech.
–Ça c'est l'affaire de mon coach.
Mon coach, je l'ai à dispo sur mon smartphone. Un petit logiciel hyper personnalisé, strictement paramétré: la quantité de sucres lents à ingurgiter pour avoir assez de «carburant», le nombre de kilomètres à avaler pour acquérir une bonne résistance; les variations d'allure, les changements de cadence (savoir en garder sous la pédale pour gigler au moment propice et enrhumer tes adversaires, dirait Bernard). Et puis la gestion du stress, l'optimisation du mental.
Tous est prêt, installé (là, j'ai dû me débrouiller tout seul, j'ai pas mal galéré). Je m'y mets.
Je roule 2 heures chaque matin, 6 heures par jour le week-end. Quand je sens venir le coup de pompe, je dévide mon Top 10: Garrigou, Anglade, Fausto Coppi, Darrigade. Pas question de bâcher, mon gars. Petit-Breton, Louison Bobet, Indurain. Changement de braquet. Anquetil, Hinault, Eddy Merckx.
J'y vais à bloc, la tête dans le guidon… de mon vélo d'appartement.
Photo: YLD, Cornelius Bellman



dimanche 11 septembre 2016

Philosophie potagère

Toujours à remâcher des idées noires, tu es usant, me reproche Irène. Ça fait vingt ans, je suis à bout.
Dépressif, tu parles! Réaliste, c'est tout. Tu ouvres un journal, tu allumes la télé ou la radio et tu as quoi, hein? «Un attentat déjoué près de Notre-Dame», «Nouvel essai nucléaire en Corée du Nord», «25 personnes tuées dans l'incendie d'une usine au Bangladesh»… Alors, le divorce, voilà c'est comme le reste. Par consentement mutuel, ce sera rapide, a suggéré l'avocate. La bonne blague, le consentement mutuel. Irène me plaque, elle veut profiter de la vie, être heureuse. Le bonheur, une belle couillonnade. Et dire qu'à quarante-cinq ans, elle gobe encore ces foutaises.
Sur les marches du palais de justice, Irène se sent obligée de me prendre dans ses bras:
–Ne m'en veux pas Jean, mais tu sais il faut vraiment que tu apprennes à cultiver ton jardin.
–Mais oui, bien sûr. Le jardinage, ça remonte le moral, ça te fait voir la vie en vert. Et tant qu'il y a du vert, il y a de l'espoir.
Comme si je pouvais ne pas lui en vouloir. Cultiver mon jardin, si c'est tout ce qu'elle a trouvé après vingt ans ensemble. N'importe quoi! De toute façon, c'est mieux comme ça. Mouais. Et d'abord, on plante quoi en septembre? (Pas la peine de rigoler, j'ai bien compris l'allusion d'Irène: admettre la réalité du monde, l'améliorer autant que possible, sans renoncer à la joie de vivre. Mais moi, je n'y arrive pas, je n'y crois pas.)
Le choux, la mâche, le radis d'hiver, l'épinard, conseillent les sites de jardinage. Et bien, semons, piquons, arrosons. De toute manière, ça va rater.
J'en étais sûr. Echec complet. Ma première récolte: chiendent et pissenlits. Laisser tomber? Certainement pas! Je suis du genre pessimiste persévérant, défaitiste opiniâtre. Je deviens un client assidu de Truffaut, Delbard et Villemorin, doublé d'un fidèle lecteur de Rustica, Jardin facile, 100 Idées jardin. J'applique scrupuleusement les préconisations des vendeurs, je suis à la lettre les recommandations des spécialistes: semer les poids d'horloge à la mi-août, pailler les choux de Milan en cas de sécheresse, la courgette ne s'entend pas avec le concombre, la courge Muscade, très coureuse, exige un espacement de 2 mètres au minimum entre deux plants, le poireau apprécie la compagnie de l'asperge… Au printemps suivant, de jeunes pousses sortent de terre, et mon potager se pare bientôt d'un dégradé de vert, piqué çà et là d'une pointe de blanc, d'une touche de jaune, d'une note de violet. Je reconnais que je ne suis pas mécontent (en mon for intérieur, j'avoue même que je suis plutôt satisfait).
Je viens d'appeler Irène. Je me suis montré enjoué, lui ai parlé de mes plantations, de la saveur des plaisirs simples, et je l'ai invitée à dîner.
–Désolée, Jean, mais c'est un peu trop tard pour nous. J'ai rencontré quelqu'un.
Le jardinage et ce coup de fil à Irène, mais qu'est-ce qui m'a pris? Je le savais, il n'y a rien à attendre de la vie. Que du mouron et des orties.
Photo: YLD

dimanche 17 juillet 2016

Le seum du rageux


Si t'es pas le boss t'es dead. Y a un type qu'a écrit une story là-dessus ça fait un laps de temps. Un âne over soft qui prend cher à cause d'un loup genre hard core (pour le cas où y aurait des freaks qu'ont pas fait de back-up au collège, ce type c'est un writer, pseudo: Lafontaine). Quand je repense à ce gros connard de nerd qui m'a pourri, j'avoue, son topic à Lafontaine, c'est strong.
J'élucide.
Jeudi matin, ma bécane tombe en rade. Down. Total black out. Mon DDI mort, le crash, la catastrophe tragique. Keep control, que je me dis, faut savoir réacter. Aller-retour express au magasin, j'installe le nouveau disque, je check la connectique, le Sata, la carte mère. A 15 heures, je suis OP. Come back sur le net. Je vais mater direct sur fantasy4U –je suis focus sur les jeux et les films–, un newsgroup où je suis abonné depuis quelques jours, et je rush illico dans le débat, OK un peu sur le mode flame mais le mec était pas full limpide, les trucs qui confusent moi ça me rend over méfiant. Alors, je riposte no limits. Et là, beat them all en 3D. Le modérateur m'étripe méchamment. J'ai appréhendé asap que c'était un méga coriace rapport à son pseudo de daube.
Lui: Merci de ne plus nous inonder de contributions inappropriées.
Moi, vénère, je lâche cash: So what, c'est quoi ton problème? Get a life.
Lui: Sur ce forum, il y a des règles à respecter. Nous excluons tous les utilisateurs qui polluent les espaces de discussion.
Un tas de bullshits qu'il débine et puis exit.
J'étais déformaté sévère. Une journée offline. Full alone. Le flip grave. Mais je vous ai trouvé, lucky me. Alors si je vous raconte ce trip d'enfer Bigone, Monsterman et vous tous les Sons of Death Asses, c'est pour que vous sachez que now je suis 100% aware, à fond les manettes avec vous pour leur en faire baver à ces saletés de modos. Fucking shit!!!!!!!



dimanche 19 juin 2016

Traître mot

Les mots, nous sommes de connivence, avais-je affirmé, présomptueuse (Sens dessus dessous). Cadavre exquis, chamboule-tout étymologique, tohu-bohu sémantique, me soufflaient-ils à l'oreille. Je m'y prêtais de bonne grâce. Après tout, qu'est-ce que je risquais, ce n'était qu'un jeu. Un jeu? ricanèrent-ils. Je leur souriais d'un air entendu, les laissais prendre leur aise. Ils m'entraînèrent dans leur badinage syntaxique, leur libertinage lexical. Je me livrais à leur dévergondage hyperbolique, à leur débauche synecdotique avec délectation. Insidieusement, ils squattaient l'aire de Broca. Ils s'incrustaient, réaménageaient le cortex à leur convenance, renversaient le vocabulaire, culbutaient la grammaire. J'étais leur prisonnière volontaire, leur otage consentante.
Et puis, plus qu'une voix discordante.
— De toute façon, tu n'as rien à dire.
— Peut-être, mais je tiens à ma liberté d'expression.
— Récrimination ou pure rhétorique?
— Je ne… oh,non! Mais vous…
— Aposiopèse.
Ils s'étaient bien joués de moi.
Félons, judas, traîtres!
Fade épitrochasme, raillèrent-ils.
Et voilà comment d'hypotypose en synchise et d'hendiadys en brachylogie, je suis devenue une aberration langagière, une extravagance linguistique.
Photo: YLD, Zoo Project, Montreuil

dimanche 24 avril 2016

Sens dessus dessous


Quinze jours en Lozère, seule dans la maison familiale. A ne rien faire. Je profite de la douceur printanière. Allongée sur la pelouse, je vagabonde, je contemple. Le ciel moucheté de nuages cotonneux. L'austère silhouette des pins. Les pépites de mica dans le mur de granit. Un papillon voltige, se pose sur un brin d'herbe. Grand ou petit apollon, sylvain azuré, Vanessa atalanta, Acherontia atropos? Papillon. Le générique lui convient tout aussi bien, dirait-on. Peut-être se satisferait-il de libellule, s’accommoderait-il même de voilette, tulle, satin ou soierie. L'arbitraire du signe. Le mariage de raison du signifiant et du signifié. Qui doivent en avoir marre depuis le temps.
[mardəpɥlətɑ̃]

Langogne-Paris 6 heures 45 de train.
–Bondametroldeslets. Ma-da-me, veuillez pré-sen-ter votre bil-let, reprend, suspicieux, le contrôleur.
D'un geste sec, je lui tends mon Intercités non échangeable-non remboursable.
J'ai l'impression d'avoir raté quelque chose. Je m'enquiers auprès de mon voisin «Chèwaleubouien?» L'homme me gratifie d'un sourire hésitant entre perplexité et consternation, puis se réfugiant sous son casque m'abandonne au brouhaha du wagon.
Je me sens un peu déphasée après mes deux semaines érémitiques. Ça va passer.
Ça ne passe pas.
Mes phrases s'embarrassent, s'enchevêtrent, se percutent, se brouillent. Cacophonie. Je remplis les blancs d'un silence que je voudrais éloquent.
Un peu inquiète, je consulte un ORL. Aucune déficience auditive. Un neurologue. Pas de surdité verbale.
Le sens m'échappe –s'échappe– de plus en plus souvent. Je comble son absence avec du probable, de l'aléatoire. Mon phrasé s'alanguit ou cavalcade. Les mots s'affranchissent, s'expriment à la volée, volages. Volapük. 
Je les laisse aller. Fantasques et triomphants.
Un psy, me suggère-t-on. Vous traduisez vos maux…
Mes mots! Mais, ma parole, nous sommes de connivence!
Photo: YLD, Keith Haring

samedi 5 mars 2016

Song against the death

 De la gare aux rives du fleuve, ce n'est qu'une marée humaine. Une foule bigarrée, costumée de bric et de broc. Perruques rouges, vertes, violettes. Quelques masques, mais surtout des visages peints. Faces blafardes au sourire sardonique ou charbonnées aux yeux exorbités. Gueules fracassées, cabossées, distordues. Depuis trois jours, le carnaval met la ville cul par-dessus tête. Les rues suintent la bière, la joie égrillarde, le plaisir prosaïque, l'urgence impérative du chaos libérateur. Le martèlement anarchique des tambours, les vibrations frénétiques des cuivres soulèvent une houle grondante, qui déferle en flots tumultueux sur la grand-place, où trône, suffisante et grotesque, Sa Majesté, que nargue le roi des fous.
«Jamais, tu m'entends, jamais!» Ç'avait été leur seule dispute. Timothée ne comprenait pas, ne supportait pas que Nicolas participe à ce truc de beaufs. Le carnaval était l'unique moment où les jumeaux s'ignoraient ostensiblement. Nicolas militait dans Le Chambardement, un mouvement engagé dans la régénérescence du carnaval, qui devait, selon ses membres –Nicolas et sa dizaine de copains–, retrouver son caractère subversif des origines. Timothée reprochait à son frère son aveuglement, sa naïveté. «Tu fais pitié avec ta subversion à la barbe à papa et à la Kro.»
Une semaine que Nicolas était dans le coma. Un accident de moto. Personne n'avait osé solliciter Timothée. C'est lui qui l'avait proposé. «Votre roi des fous à la con, ce sera moi.» Un deal passé avec Nicolas. «Je le fais, mais tu te sors de ce putain de coma, hein.» Ou bien un défi à la vie, un doigt d'honneur à la mort.
Carnaval se consume. Les flammèches expirent dans la nuit. Au pied du bûcher, Timothée pirouette, se contorsionne, bouffonne, grimace. Sur son bonnet à grelots, son casque, le volume à fond. Timothée surfe sur la déferlante du solo de batterie. Caisse claire tom médium tom basse grosse caisse syncope contretemps groove puissant féroce extrême.
Et ce fut tout.
Photo: YLD, Royal de Luxe

samedi 23 janvier 2016

Etat d'âme

Ne me pleurez pas. Il n'existe pas ici de paroles pour vous consoler.
Sur les recommandations de mon directeur de thèse, j'avais rejoint cet été-là une mission chargée d'étudier les évolutions du sous-sol des Causses sous l'effet des changements climatiques. Nous avions foré une cavité et y avions introduit des capteurs afin d'enregistrer les sons que produisent les mouvements des plaques tectoniques. Les appareils étaient reliés à un moniteur qui retranscrivait graphiquement les moindres secousses en fonction des fréquences. Chaque semaine, nous faisions descendre les capteurs un peu plus loin. Nous étions sur le site depuis deux mois, nos travaux avançaient bien. Nous avions atteint 25 kilomètres de profondeur quand le moniteur s'arrêta net. Après vérification, les ingénieurs étaient formels: l'appareil fonctionnait parfaitement, ça devait venir des capteurs, mais que tous flanchent en même temps… On allait essayer de localiser la panne en forçant le son. Ce qui nous parvint alors était tout simplement inconcevable: une clameur sourde, aux intonations nettement humaines. Des spéléologues piégés dans un aven? Impossible à cette profondeur.
Des voix, oui des voix infernales, lâcha un technicien. Un avertissement. Il y a des limites que la science ne peut pas franchir.
L'enfer? Eh bien Dante l'a décrit, nous allons y pénétrer, ironisai-je. Enfin, voyons, ce phénomène est certes troublant, mais pas inexplicable rationnellement: une défaillance de l'échosondeur, une configuration karstique que nous n'avons pas repérée…
Le lendemain matin, je me glissais dans le puits. A mille mètres, n'ayant rien remarqué d'anormal, je décidais de remonter. Soudain, un souffle violent me précipita dans le vide, je dévalais des kilomètres et des kilomètres, entraîné par le tourbillon d'air. Mes tempes bourdonnaient, je respirais difficilement. Ma tête heurta la roche. Quand je revins à moi, j'étais allongé sur une large plate-forme. Sonné, plongé dans le noir, l'humidité et le froid. Et puis je distinguai un boyau éclairé par une lueur semblant émaner de la roche. Je m'y engouffrai. De toute façon, je n'allais pas rester là jusqu'à la fin des temps. Je progressais lentement, rampant dans l'étroit conduit, dont les aspérités déchiraient mes vêtements, je m'y éraflais les mains et le crâne. J'étouffais. La sueur me brûlait les yeux. J'eus bientôt les genoux et le dos en sang. Je me traînai encore quelques mètres et débouchai dans un immense amphithéâtre. Une polyphonie montait d'un chœur, nombreux, de… silhouettes, des corps opalescents, identiques, comme simplement esquissés, que seuls leurs regards –pas leurs yeux, leurs traits étaient indiscernables, fondus, mais bien leurs regards– individualisaient. Au bout de plusieurs heures –je l'évaluais ainsi–, je parvins à surmonter mon angoisse.
Je m'appelle Martin Pontiac, balbutiai-je. Je suis géologue et je…
Une mélopée me coupa la parole. Je fis une autre tentative.
Je travaillais sur le causse et j'ai enten…
Le chant couvrit à nouveau ma voix.
J'étais complètement désemparé. Mon dos et mon crâne me faisaient souffrir. Mon estomac me tourmentait. Au fil du temps, dont je n'avais plus aucune notion, la douleur s'atténua. Au fur et à mesure qu'elle s'apaisait, mon corps s'estompait, s'effaçait. Je pouvais voir, entendre, penser, toutes mes capacités intellectuelles restaient intactes, mais je me désincarnais. A un moment donné, je me mis machinalement à siffler Phantasmagoria Blues de Lanegan. Je n'avais rien décidé. Une nécessité, une évidence. Ou tout bêtement le premier air qui m'était passé par la tête? Une silhouette m'imita, une autre reprit la mélodie en y imprimant un tempo plus rock, une autre improvisa, comment dire, un riff vocal. Voix saturées, rauques, abrasives, fiévreuses, légères, sombres, soyeuses… La mienne, les leurs. Pas de paroles, la musique, juste la musique. Encore, encore, encore et encore.
Je ne pense pas que je ferai le chemin inverse, que je reviendrai parmi vous. Je n'en ai pas envie. D'ailleurs, je n'ai presque plus de mots.
Photo YLD: Connexions, Anne-Flore Cabanis

dimanche 8 novembre 2015

Cosmogonie domestique



C'est elle. Celle qu'il attend depuis toujours. Rousse aux yeux d'or. Réservée, douce, cultivée. Il représente son entreprise à cette réception donnée pour l'inauguration d'une nouvelle galerie. Elle accompagne un ami qui y expose. Il la reconduit, la laisse devant chez elle. Elle ne lui propose pas de prendre un dernier verre. Distinguée. Ils doivent se revoir dans quelques jours. Il veut avoir le temps de l'imaginer dans son univers quotidien. Un appartement de style contemporain, sobre, presque dépouillé. Camaïeu de gris, meubles design, estampes aux murs. Elégance et raffinement. Un intérieur lumineux, calme, luxueux, racé. Il la rappelle, l'invite à dîner. Elle hésite. Accepte. Il retient une table dans un restaurant très étoilé. Ambiance feutrée, décor épuré, cuisine minimaliste. Il se veut éloquent. Affirme, profère. Elle objecte que… Il l'interrompt d'un ton avantageux, disserte, professe «Dataréalisme[…] création de valeur potentielle[…] esprits étriqués, rétrogrades[…] esthétisme de la monétarisation[…] tellement évident[…]». Elle l'observe, silencieuse, sourit de temps à autre. Il la croit séduite. D'une assurance victorieuse, il s'impose jusque chez elle. Pénétrer dans son intimité, en prendre possession. Excité, impatient, il s'attarde quelques secondes sur le palier, puis s'introduit dans le saint des saints.
Monceau de coussins, débandade de poufs, fatras de livres, bibelots, vinyles. Orange, fuchsia, caramel. Reproductions de Francis Bacon, affiches d'Almodovar. Un effroyable capharnaüm. Un infâme pandémonium. 
L'univers chaotique d'avant l'intervention divine. La sienne. 
Photo: YLD

samedi 3 octobre 2015

Still Life

Chaleureux. C'est le qualificatif qui vient immédiatement à l'esprit lorsqu'on pénètre dans cette pièce. Le salon, puisque, de toute évidence, telle est sa fonction, est un quadrilatère dont trois côtés sont peints de couleur crème. Le sol parqueté est couvert d'un épais tapis aux motifs géométriques beige et ocre. Le long du mur de droite, par rapport à l'entrée, se dresse une bibliothèque en chêne brun patiné. Le bas du meuble se compose de trois tiroirs. Le haut est fermé par des portes en verre cathédrale. Le deuxième côté du quadrilatère est occupé par une large cheminée en pierre où crépite un feu. Sur le linteau sont disposés, de gauche à droite, une sphère armillaire, un cadre en métal doré renfermant la photo de deux enfants jouant sur une plage, probablement de Normandie, un solitaire en marbre et un vase Art nouveau. La baie vitrée, qui fait face à la porte, est masquée par des doubles rideaux en lin vert bouteille parsemés de grosses pivoines jaunes; ils ont été tirés de bonne heure, vraisemblablement pour échapper à morosité de ce dimanche gris et humide. Contre la paroi de gauche est appuyé un canapé en velours écru, surmonté d'un tableau, une nature morte de Juan Gris. Un lampadaire, entre la cheminée et la bibliothèque, et une lampe, sur le guéridon qui jouxte le canapé, éclairent le salon. Les deux luminaires sont coiffés d'un abat-jour festonné en lin blanc. Une chaîne hi-fi diffuse un morceau classique. Une oreille exercée reconnaîtrait la Sinfonia n°11 en sol mineur de Bach. Devant le divan se tient une table basse où sont posées une théière, une tasse, maintenant vide, et une assiette en porcelaine dans laquelle trois sablés ont été abandonnés. Une femme d'une cinquantaine d'années est assise sur ce siège –en fait, ni canapé ni divan, pas plus que sofa, mais bien une méridienne. Vêtue d'une robe en jacquard lilas, ses cheveux bruns remontés en chignon, elle lit. Un chaton s'amuse à envoyer une pelote de laine sous les rideaux, s'élance à la conquête du trophée et le dépose aux pieds de sa maîtresse. Celle-ci ignorant son offrande, il renouvelle son manège. Angela Soltieri vit dans cet appartement depuis trente ans. Elle y a emménagé le lendemain de son mariage avec Pierre Fontevrault. Elle y a élevé ses deux enfants. Victor, 25 ans, jeune avocat parti faire carrière à New York, et Agathe, 20 ans, entrée en juin à l'Opéra national de Bordeaux en qualité de premier violon. Angela et Pierre se sont séparés d'un commun accord il y a un mois. Elle a gardé l'appartement. Elle y vit dans l'immuabilité de l'instant. Une vie à la Vermeer.
Zhang Xiaogang, photo YLD

vendredi 21 août 2015

Ça se voit à son sourire

Belle? Aimée? En tout cas, regardée, dévisagée, contemplée. Des milliers et des milliers d'hommes, de femmes de tous âges se pressent devant moi, se bousculant pour m'approcher, m'observent, me détaillent. Beaucoup capturent mon image. Je ne m'en soucie pas. Certains font mine de bien me connaître.
Elle se trouve probablement dans une loggia: on peut voir un parapet juste derrière elle au premier tiers du tableau, ainsi que l'amorce de la base renflée d'une colonne sur la gauche. À l'arrière plan se trouve un paysage montagneux dans lequel se détachent un chemin sinueux et une rivière qu'enjambe un pont de pierre. Elle est habillée d’une robe sévère très sombre, plissée sur le devant du buste, dont les fils d'or brodés forment des entrelacs. Le décolleté dégage le cou et la poitrine jusqu'à la naissance des seins. Elle n'arbore aucun bijou. Une écharpe descend de son épaule gauche et les manches jaunes de son vêtement forment des plis nombreux sur ses avant-bras. Elle porte un voile sur ses cheveux défaits.
Tous essaient de me percer à jour.
Une femme assise sur un fauteuil de forme semi-circulaire seine Hände sind gekreuzt, auf einem Stuhl Arm ruht her bust facing right ヘッドほとんど顔 sido överblick su rostro se sitúa en un paisaje con horizontes lejanos y nebuloso. Je ne sais pas ce que vous attendez de moi, mais toujours revient ce sfumato, dont vous me gratifiez, d'un ton tantôt docte ou admiratif, tantôt déconcerté ou embarrassé. Je m'amuse de votre perplexité.
Mon regard, qui vous fixe impudemment où que vous soyez, vous intrigue. Mon sourire énigmatique, fugace, ambigu, vous fascine. Vous me voyez heureuse, triste, indifférente, hautaine. Mystérieuse. Vous m'avez voulue connectée? Vous voici mon songe virtuel, mon rêve numérique. 
Jean-Jacques Lapoirie, photo: YLD 
livingjoconde.fr

dimanche 31 mai 2015

A voix nue


Sa voix. Mathilde en frémit. Langoureuse, veloutée, ferme pourtant. Envoûtante. Dimitri sculpte les mots, les nimbe d'une lumineuse opacité, les sertit d'une fougueuse irrésolution, les vernit d'une chatoyante subtilité. Ses phrases constellées d'ironie, de tendresse, d'insouciance, valsent, ondoient, voltigent. Il ne parle pas, il cadence, il polyphonise. Mélodique amoureux, amant atone, dissonant.
Ils avaient fait l'amour, en demi-ton. Un dernier baiser. Dimitri dormait déjà. Mathilde n'osait lui dire son dépit, ses attentes déçues. Son cœur avait son content. Son corps revendiquait sa part de bonheur, réclamait l'éloquence de la chair, la véhémence des sens. Elle passa une robe, enfila ses sandales et sortit dans la nuit. Elle courait droit devant elle, espérant fatiguer son désir. Elle arriva sur le port, enfiévrée, à vif. Elle s'allongea sur le bord du quai, livrant à la pierre encore chaude sa sensualité trahie.
L'homme s'assit à côté de Mathilde. Il lui effleura l'épaule, caressa ses cheveux, vagabonda de ses seins à ses fesses, se faufila entre ses cuisses. Elle l'accueillit avec gratitude. Il la prit. Tandis qu'il égrenait son solo, la voix vibrante et suave de Dimitri possédait Mathilde, tenait la note, jusqu'à l'ultime vibrato.
Tous les trois ou quatre mois, les missions de Dimitri l'emportent vers un autre port. Mathilde le suit. Le Havre, Hambourg, Melbourne, Marseille, Shanghai, Rotterdam… Elle se donne à des corps inconnus, ne sait d'eux que leurs hésitations ou leur impatience. Caresses furtives, étreintes farouches, bouche goulue, sexe injonctif, assouvissements rageurs ou cléments. Elle se fait malléable. Seules la révulsent les chevauchées mornes et incertaines, qui outrent trivialement les déficiences de Dimitri.
Mathilde les veut anonymes, ne leur dit rien, jamais, à aucun, les écoute à peine. Ils partent vite.
Quelques cigarettes pour amadouer son chagrin. Elle rentre au petit jour livide.
Photo: YLD, collages de Huda

dimanche 12 avril 2015

6868, allô Houston


Ça va aller. Prêt. Cinq, quatre, trois, deux, un… Démarrer. Ctrl alt suppr. Login. Ouverture express. Je suis en orbite. Le voyant passe de l'orange au moutarde. Je prends les commandes. Balayage sémantique. Reformulation. Les premières opérations se déroulent plutôt bien. J'enclenche la vérification ortho-typo. Là, quelque chose cloche. La justif se distend. L'approche se fractionne. L'interlignage se dilate. Le gris se lézarde.
– Allô 6868, ici 6191. Je ne maîtrise plus le slot. Qu'est-ce qui se passe? C'est le margin? Le padding?
– Non, tout est normal.
– Le versioning n'est pas stable?
– Pas très. Mais c'est pas ça.
Je contrôle le balisage assisté. Reset. Rien.
–Allô 6868. Tout a buggé. Maintenant, il me faut vraiment la procédure. 6868? Allô 6868, répondez!
– On cherche une solution, mais t'es complètement anamorphosé.
– Bon alors, je fais quoi?
– Pas de panique, le problème c'est juste que tu as épuisé tous tes Ctrl Z.
– Et donc?
– Ben… tu risques de te désintégrer dans l'espace insécable.
– Déconnez pas les gars. Vous allez me tirer de là, hein!
–OK, OK, on tente un ultime workflow.
Photo: YLD, Sourire angélique, Li Chen

dimanche 22 février 2015

A peine

Une poupée de porcelaine abandonnée dans une vitrine, pensait-elle chaque fois qu'elle surprenait son reflet dans le grand miroir qui dupliquait la salle du café. Teint laiteux piqueté de taches de rousseur, yeux myosotis, cheveux blonds relevés en chignon. Sage demoiselle en robe Liberty-col claudine. Tous les samedis soir, elle se mêlait à la bande, ou plutôt s'y adjoignait, obéissant docilement à l'injonction de Richard de l’y retrouver à neuf heures. Richard lui signifiait d'un geste hâtif –comme on jette un manteau sur une chaise– de s'asseoir à ses côtés, puis l'oubliait. Elle restait silencieuse, se croyant trop ignorante pour participer aux débats philosophiques ou aux discutions politiques qui enflammaient les autres. Et puis, Richard n’aimait pas les filles-à-idées, qui «cassent le charme». De toute façon, ça ne l’intéressait pas vraiment. Servitude volontaire, autodétermination, action spontanée des masses. Elle ne voyait rien de la vie là-dedans. Richard était le plus véhément. Il s'emportait, raillait, provoquait, ferraillait, jurait. Il discutait, sollicitait Gramsci, Nietzsche, convoquait Toni Negri, Rosa Luxemburg, parlait, parlait, parlait. Ses sempiternels discours légitimaient son inertie sentimentale. Elle ne se sentait pas de taille à refaire le monde, mais avec Richard à ses côtés elle aurait la force de construire sa vie, de leur fabriquer du bonheur à tous les deux, de colmater leur amour lorsque la fatigue, la lassitude le fissureraient. Et ça, elle voulait le dire, saurait le défendre. Richard lui avait concédé le sourire indulgent que l’on adresse à une enfant qui a interrompu une conversation entre adultes. Est-ce alors qu’elle avait commencé à y penser? Au printemps prochain –elle se donnait encore une année–, elle leur annoncerait son départ pour… Elle hésitait encore, peut-être oserait-elle Paris.
Ici, l'étroitesse des perspectives enkylose.  A vingt ans, on a le verbe haut et le pas pesant déjà. On traverse la vie à l'allure régulière et pataude de l'habitude. On se laisse glisser vers la maturité engourdie. L’imagination engoncée, le rire maussade, on pourrit sur pied.
Presque des gamins,  la vingtaine présomptueuse. Ils se réunissent le samedi soir au café. Elle s'assied un peu à l'écart, invisible et attentive. Dans le tumulte de la conversation, une voix s'élève, s'impose, péremptoire, ironique, querelleuse. Répartition des richesses, lutte contre l’austérité, le peuple souverain. Stéphane Hessel,  Podemos.
Il y a bien longtemps que Richard a renoncé à ses idées généreuses pour le billard. L'air vicié de l'ennui a flétri son idéal, il vire réac. 
Elle détourne son regard du miroir, qui lui reproche son visage triste et défraîchi. A quarante-cinq ans, on peut…toujours, on peut… quand même. Indignons-nous, réveillons-nous, c’est l’heure, exhorte la voix. 
Elle feint d'avoir encore le temps.
Photo: YLD, sculpture Paul Belmondo 

samedi 3 janvier 2015

Apocryphe


Pécheresse, femme adultère. Prostituée. Voilà ce qu'ils ont fait croire. Pas adultère. Adultération. J'étais sa compagne, sa disciple, épouse aimante, femme aimée. Nous voulions nous libérer des mensonges mercantiles qui nous asservissaient. Nous dénoncions leurs discours fallacieux, rejetions leur toute-puissance obscène, leur morale inconvenante. Chasser du temple les prévaricateurs, les spéculateurs. Nous n'étions pas très nombreux. Plus pour longtemps, pensions-nous. Bientôt…
Je vous maudis renégats, parjures!
Sa compagne, son apôtre. Aimante. Aimée. Pas une prostituée repentie. Sa complice, sa fidèle. Son amante. Toujours à ses côtés. Meurtrie, mais consentante, puisqu'il le fallait, puisqu'il le voulait, lorsqu'il lui demanda, à lui son meilleur ami, ce funeste baiser. Marchand dans ses pas quand ils le condamnèrent. L'accompagnant jusque dans sa souffrance exaspérée.
Espérant une ultime étreinte. Noli me tangere. Je ne t'ai pas retenu.

Sur mon lit, au long de la nuit, je cherche celui que j'aime. Je le cherche mais ne le rencontre pas. Il faut que je me lève et que je fasse le tour de la ville; dans les rues et les places que je cherche celui que j'aime. Je le cherche mais ne le rencontre pas. 

Tu m'avais délivrée des démons qui me tourmentaient. Égarée, je me suis peut-être sans doute abandonnée à nouveau à eux. N'attendez pas que je me repentisse, vous qui avez fait de lui –lui, mon glaive, ma flamme ardente–, vous qui avez fait de lui le fils de.
J'ai beaucoup aimé. Me pardonneras-tu toi que j'ai tant de fois crucifié sur mon corps impie?
Je te cherche mais ne te rencontre pas.
 Photo: YLD, sculpture J.-J. Lapoirie