samedi 23 mai 2009

A l'est d'Eden


Est-ce la crise ou l'arrivée des beaux jours, le lundi matin c'est de plus en plus dur. Je ne suis pas franchement en retard, mais pas vraiment en avance non plus, et bien sûr «suite à un incident de voyageurs le trafic est légèrement perturbé sur la ligne». Légèrement, mais j'attends quand même depuis un bon quart d'heure… Alors, histoire de tuer le temps, je fais les cent pas sur le quai. Affalés le long du distributeur, deux clochards philosophent.
—L'histoire que t'as racontée, Bernard, j'y'ai réfléchi.
—Ben quoi?
—Le paradis, c'est pas c'qu'on dit.
—Qu'est-ce t'en sais?
—J'me d'mande pourquoi t'as parlé d'un ascenseur?
—J'ai dit ça?
—J'crois bien. Moi, j'suis tellement vernis que le jour où je clamse, j'te parie qu'y sera en rade.
Bernard hausse les épaules, n'ayant sans doute pas envisagé les choses sous ce jour.
—Puis là-haut pas moyen de picoler, y'a qu'de l'alcool sans alcool.
L'argument a porté. Cette fois, Bernard semble préoccupé.
—Et le pire, tu vois, c'est que les anges n'ont pas d'sexe.

samedi 9 mai 2009

R. I. P.


Tout en haut de la maison, une petite pièce mansardée tient lieu de grenier. Un bric-à-brac d'objets inutilisables ou délaissés l'habite. Des vêtements démodés, des lettres et des photos oubliées, des poteries ébréchées, des bibelots abandonnés confèrent à cet endroit l'étrange familiarité du fatras du vécu. De la poutre maîtresse descend une corde de chanvre solide et rugueuse. A son extrémité, un homme pend. Le corps est raide déjà, les membres ballants, les yeux fixes. Scrutateurs? Cherchent-ils encore? La tête, enserrée dans un nœud coulant, retombe légèrement sur la poitrine. Un homme pend tel un point d'interrogation.
S'aventurer dans les recoins les plus sombres de l'âme. Tenter de satisfaire ce désir infrangible d'harmonie entre le non-dit, creuset de potentialités, et le mot, qui détruit nécessairement ce qu'il nomme. Obéir à ce besoin impérieux d'échapper au néant, traquer la parole jusqu'aux confins du silence, sommer le sens d'advenir au risque de se déprendre de soi. S'épuiser à sonder l'ineffable dans l'ultime espoir que la parole se fasse trace d'être. Définitivement.
Photo: YLD

lundi 27 avril 2009

Dies irae



Huit heures, je rentre du boulot. J'allume machinalement la télé. Tout en épluchant mon courrier et en rangeant quelques vêtements abandonnés le matin sur le canapé faute de temps, je jette un regard distrait au journal télévisé. Ce soir-là, en sujet d'ouverture: le conflit à Continental. «Dans l'après-midi, les salariés de l'usine Continental de Clairoix ont saccagé les bureaux de la sous-préfecture de Compiègne et le poste d'entrée de l'usine. Ils venaient d'apprendre que le tribunal validait la fermeture de leur usine en 2010.» A l'écran, vitres brisées, ordinateurs et tables renversés. Colère et détresse.
Sur le plateau, le journaliste vedette présente son journal… comme on présente le 20 heures sur une grande chaîne nationale: Est-ce que ça ne va pas trop loin? Vous regrettez ces violences? Pour vous, la fin justifie les moyens?

Sur le site de Clairoix, Oise, un délégué syndical lui oppose l'opiniâtreté du désespoir:
Vous plaisantez, j'espère! Qu'est-ce que vous voulez qu'on regrette? La fin pour nous c'est dans 28 jours. Vous n'avez pas vu des casseurs, vous avez vu des gens en colère, des gens déterminés, on ira jusqu'au bout de notre bagarre. On veut pas crever.
Quand on a plus que la colère pour ne pas abdiquer sa dignité.
Photo YLD

dimanche 19 avril 2009

Parenthèse



Prométhée façonna le corps de l'homme avec de l'argile et Athéna y insuffla un papillon pour l'animer.
Trapu, lourd, lent, la tête enfoncée dans les épaules, le regard rasant le sol. Monolithe enclavé dans une vie uniforme. Il était entré à quatorze ans à l'usine comme manœuvre, et l'était encore quelque quarante ans plus tard. Il gardait ses distances avec ses collègues, et ses voisins ne devaient pas attendre autre chose qu'un petit signe de tête lorsqu'ils le croisaient dans l'escalier. Chaque soir, à 17h30 il poussait la porte du minuscule appartement que lui louait l'entreprise, trois pièces où ils s'entassaient lui, sa femme et ses neuf enfants. Sans un mot, il s'asseyait dans la cuisine, au bout de la table, tournant le dos à la fenêtre. Sa femme lui apportait ses chaussons, lui servait un verre de vin et se tenait assise près de lui, inoccupée et silencieuse, jusqu'à l'heure du dîner. Un repas sans partage, la pensée arrimée au mouvement mécanique des mâchoires. De temps à autre fusait à l'adresse de l'un ou de l'autre un ordre, une remontrance, une parole coupante qui n'admettait pas de réplique. L'intéressé s'exécutait, ou hochait la tête pour accuser réception du message paternel. Pas une protestation, jamais une contestation.
Du haut de ses cinq ans la Petite (la fille de l'aîné de la famille) abordait le pater familias avec un mélange de crainte et de curiosité. Le soir après qu'il fut rentré du travail, elle venait timidement s'asseoir à ses côtés. L'homme montrait du doigt le buffet, et sa femme lui apportait une grande boîte en fer blanc, qui ne contenait qu'un seul et unique objet: un mince cahier à la couverture marron où était inscrit en lettres manuscrites «cahier de brouillon». Il tirait alors de l'une de ses poches trois ou quatre vignettes, que la fillette s'appliquait à coller dans le cahier. Tous deux s'attardaient à admirer la robe noire sillonnée de coulées rouges d'un vulcain ou la mosaïque jaune et noire ourlée de bleu d'un grand porte-queue. L'enfant s'aventurait dans cette contrée que l'homme n'avait créée que pour elle, où la magie des couleurs l'entraînait vers l'insondable mystère du sens: elle parvenait tout juste à nommer la belle-dame, restait sans voix quand un «pa» et un «on» s'acoquinaient et échouait à percer l'énigmatique association s/p/h/i/n/x.
Après la naissance du bébé, la Petite et ses parents déménagèrent. Lors de ses visites dominicales, il ne fut plus jamais question du cahier aux papillons. L'irascible grand-père l'avait-il définitivement emprisonné dans la boîte en fer, condamnant ainsi à jamais le seul sentiment qu'il ait jamais exprimé?
Photo FLD

samedi 4 avril 2009

100 décibels


Ronronnement sourd, régulier, monotone qui s'étouffe en un chuintement. Bourdonnement qui s'intensifie, s'amplifie en un long rugissement, s'apaise peu à peu. Et soudain reprend de plus belle. Ça vrombit, hoquette, s'emballe, se déchaîne et meurt en un soupir. Répit. Interminable mugissement, qui enfle, gronde, tonne. Puis ça grince, ça crisse, ça vrille, ça fuse. Sifflement aigu. Stridulation assourdissante. Brusquement, ça se propulse en un souffle formidable qui emporte tout sur son passage. Silence. Le calme après la tempête.
Ronronnement sourd, régulier, monotone… Et en avant la musique!

Photo YLD

samedi 21 mars 2009

Mind the gap!


Ils se précipitent dans le métro au moment où les portes se ferment. Cinq garçons, cinq du 9.3. Un costaud blond portant une veste en cuir noire et rouge tient un doberman par son collier.
–Assis, Rocky, calme, calme.
Ne supportant pas d'être tenu si court, l'animal montre les crocs, grogne, puis, dans une dernière tentative pour se libérer de l'emprise de son maître, aboie furieusement.
A young English girl sitting on a folding seat stands up.
L'un des garçons, casquette NY vissée sur la tête et baskets Airness aux pieds, essaie de la retenir.
Le chien, qui a perçu la panique de la fille, aboie de plus belle.
Scared, she rushes forward to the middle of the carriage.
Le grand blond a réussi à apaiser sa bête, qu'il gratifie de temps en temps d'une caresse.
Le garçon à la casquette rejoint la jeune Anglaise.
–C'est bon. Il est pas méchant Rocky.
On le dirait presque désolé.
–Sorry, I don't understand.
–Tu peux r'venir, insiste-t-il en lui montrant le strapontin.
It's OK, it's OK, she answers, anxious, looking at the folding seat… and at the dog.
Il retourne près de ses copains et ne quittera pas l'Anglaise des yeux jusqu'à ce qu'ils descendent, à République.
Le métro repart, les laissant sur le quai.
Comforted, the English girl stares at the boys on the platform. Conforted, and a bit disappointed.
Photo YLD


samedi 7 mars 2009

In the sun



A 19h30 chez Harry's. Elle devait y retrouver Ed. En fin de matinée, une petite brume s'était levée, qui tempérait la chaleur de la mi-août et incitait à la somnolence, à la flânerie. L'après-midi s'écoulerait nonchalamment jusqu'à l'heure du rendez-vous. Elle mettrait sa robe grise, une tenue un peu stricte pour la saison, trop sage pour l'occasion. Une tonalité avec laquelle elle aimait jouer: gris perle, anthracite, argenté, qu'enflamme le vermillon d'une écharpe ou que réveille l'émeraude d'une broche. Ed lui dirait –il ne manquait jamais de le lui dire: «Il n'y a que toi qui porte le gris comme ça.» Elle aurait été déçue qu'une seule fois il s'en abstienne ou que, par un excès de zèle, il la complimente sur ses boucles d'oreilles ou son rouge à lèvres. Elle appréciait ce rituel, exigeait que son amant suive scrupuleusement sa carte de Tendre.
Chaque dimanche, Ed lui faisait livrer trois tulipes perroquets, subtil équilibre entre simplicité et sophistication, variation florale de la femme qu'elle était. Un jour, sans doute emporté par un de ces emballements que fait naître la passion, il lui avait fait parvenir trois lys blancs. Leur parfum suave et capiteux lui… soulevait le cœur. Elle en avait été bouleversée. Une indélicatesse qu'elle avait préféré ignorer, passer sous silence, obstinément. Ed ne s'y était pas trompé. Le dimanche suivant, elle recevait trois tulipes perroquets.
Ed l'aimait comme elle le voulait, sincèrement mais à sa façon à elle. Que savait-t-il vraiment d'elle? Il pensait la rendre heureuse en acceptant l'image qu'elle avait forgée. Etait-elle, ne serait ce qu'un peu, ne serait-ce que par instants, la femme qu'il chérissait? Elle se sentait soudain tendue, irritée. Elle se précipita sous la douche; la fraîcheur de l'eau l'apaisa. Elle revint dans la chambre, s'assit, nue, dans le fauteuil devant la fenêtre ouverte. La lumière miroitait sur sa peau. Elle déposait les armes, s'abandonnant enfin, indécise, irrésolue.
Il était trop tard pour Ed.
Eleven AM, Edward Hopper